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Le gâteau au citron vert

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Marie

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Je n'aime pas son gâteau au citron vert, cette allusion à nos vacances dans les îles. Floriane déambule autour de moi, drapée de monoï, les pieds nus sur le tapis en fibre de coco. Je me demande si elle a fait exprès de recréer le décor pour me recevoir ou si elle a définitivement adopté la décoration hawaïenne. Quoiqu'il en soit, je reste sur mes gardes. Il plane dans le salon un zeste de trahison et le coup peut partir de n'importe où, de ses hanches bronzées qui tiennent sa jupe fleurie, comme de la bouteille de punch à moitié pleine posée sur la table. Au-dessus de ma tête, le ventilateur brasse lentement ce mélange de réconciliation et de séduction. Je commence à avoir chaud, et surtout, à regretter d'être venu. Lorsque j'ai croisé Floriane sur le parking de la gare, j'ai été rassuré de ne rien ressentir pour la grâce naturelle de sa silhouette. Notre rupture remonte à plusieurs mois, j'ai donc accepté son invitation à prendre un verre « en toute amitié ». Je n'ai guère pensé à ce rendez-vous les jours suivants. C'est seulement lorsqu'elle m'a téléphoné que l'alarme s'est allumée. Floriane a l'art et la manière de rassurer pour mieux saisir sa proie. Je la regarde avec méfiance, à l'affût du moindre signe de sympathie qui sonnera faux. A cet instant, je me vois déjà dans la toile, trop loin du bord pour m'en aller. L'abîme s'élargit devant moi, tissée des fils d'or de sa peau hâlée.
— Tu rentres de vacances ?
Floriane entortille négligemment ses cheveux en chignon, glisse une pique à cocktail dans la masse brune, avant de me répondre. J'observe ce geste exécuté avec précision. Mon cœur a un sursaut que je réprime en rassemblant ma raison. Rien n'est innocent ni inoffensif de sa part.
— L'agence m'a envoyée en prospection pour un nouveau séjour à Bora-Bora.
— Tu as trouvé de quoi surprendre les touristes ?
— Toujours ironique, à ce que je vois ! Les îles ne se résument pas aux plages de sable blanc bordées de palmiers.
C'est pourtant ce que nous avions fait l'hiver dernier ; la paillote, la plage, la plage, la paillote. Quelques soirées typiques au bar avaient rompu la monotonie mais Floriane avait voulu vivre de farniente et d'amour. Je m'étais vite lassé de ce programme sans relief. L'intérieur des terres invitait à des sports nature et à la découverte d'un environnement sauvage qui m'attirait bien plus que dorer sur un transat. Trois jours avant le départ, j'avais donc réservé une sortie en quad. Floriane avait rejeté la proposition pour de multiples prétextes futiles. D'agacement, j'étais parti seul profiter d'une balade prometteuse d'espace et de dépaysement. De colère, j'avais volontairement fait silence sur la nuit en bivouac prévue dans l'expédition. Quelques heures plus tard, pris de remords, je tentais de joindre Floriane pour la prévenir mais aucun réseau ne couvrait le secteur. Le retour fut à la hauteur de mes prévisions. Au-delà de l'inquiétude, elle fulminait d'avoir été délaissée, me reprochant un égoïsme sans égal. La journée fut morose et la magie de la nuit claire n'opéra ni sur notre humeur ni sur nos corps.
Le séjour s'acheva en demi-teinte, chacun à essayer de combler les heures avant de plier bagages.
La reprise du quotidien à Lyon ne changea rien ; l'épisode de l'escapade en quad revenait à la moindre occasion. Un mois plus tard, il fut question de séparation pour incompatibilité. J'avais accusé le coup, mais les amis s'occupèrent de moi pour dissiper les charmes de Floriane.
— Tu n'as pas toujours dit ça.
— Ne gâchons pas ce moment et trinquons à nos retrouvailles ! décide-t-elle avec un grand sourire rose satin.
J'obtempère ; le tintement des verres me paraît trop fort pour être sincère. Elle s’assoit sur le fauteuil près de moi, dévoilant ses jambes d'un mouvement lascif qui capture mon attention.
— Tu as remarqué la déco ? J'ai tout changé.
— Je vois.
— J'ai acheté le mobilier à Bora-Bora.
— Au moins c'est authentique.
— Ça te plaît ?
— Disons que l'exotisme est réaliste.
Je cherche un sujet pour détourner la conversation mais ma tête tourne à vide. Tandis que Floriane tend le bras vers la table pour attraper l'assiette de gâteau au citron vert, j'aperçois une bague à son doigt montée d'une perle noire.
— Très jolie bague !
— C'est un cadeau, dit-elle en allongeant la main pour que j'apprécie de plus près le prestige du bijou.
— Tu as pris de la valeur.
— C'est la raison pour laquelle tu es ici ce soir.
— Ah ?
— Je vais partir.
Nous y voilà.
— Tant mieux pour toi.
— Tu ne me demandes pas avec qui ? Ni quand ?
En effet, je n'ai pas envie de savoir.
— Tu te souviens de Matahi, le gars de l'agence de voyage de l'île ?
Le visage de l'homme me revient immédiatement. Il avait beaucoup plaisanté avec Floriane lors de notre arrivée. Et pendant le séjour, il s'était montré très prévenant à notre égard, ignorant même nos roucoulades pour proposer ses services. Floriane en avait ri et avait trouvé ridicule ma méfiance.
— Quand a commencé votre idylle ?
— Le soir de ta sortie en quad, j'étais très inquiète. Je suis allée au bar demander si quelqu'un t'avait vu. Il dînait au restaurant et m'a invitée. J'ai hésité au cas où tu rentrerais, mais j'étais trop angoissée pour rester seule.
J'entends mon sang prendre de la vitesse. La bouchée de gâteau au citron vert est de plus en plus acide. Je devine la suite de l'histoire mais je suis incapable de prononcer un mot.
— Nous avons discuté longtemps, en buvant un peu. Puis il m'a raccompagnée.
Je regarde Floriane avec insistance, la priant muettement d'aller jusqu'au bout.
— Ce n'est pas ce que tu crois ; nous n'avons pas passé la nuit ensemble. Il est reparti. Je n'ai pas fermé l'oeil. Je guettais ton arrivée ou pire, toute autre personne qui viendrait m'annoncer une mauvaise nouvelle. Je me suis finalement endormie à l'aube dans le hamac. C'est lui qui m'a réveillée en apportant un petit-déjeuner dans la matinée.
Je vois parfaitement le tableau. La mer encore pâle, Floriane en liquette sexy et Casanova, bermuda blanc et torse nu bruni au vent des alizés. Sur le plateau : jus de papaye frais, salade de fruits, viennoiseries, café, et deux tasses... au cas où je serais revenu !
— L'inquiétude avait fait place à la colère. J'arpentais la terrasse. Alors, pour me calmer, il m'a prise dans ses bras.
Je me lève, propulsé par la jalousie.
— Épargne-moi la suite du récit.
— Ne le prends pas comme ça !
Si. J'ai envie de la prendre là, comme ça, entre deux bouchées de gâteau au citron vert. Je ne sais pas pourquoi.
— Je me lève pour te féliciter de ta réactivité ! Tu as de la ressource, et de la suite dans les idées.
Floriane attrape mon bras.
— Il n'est pas trop tard.
— Trop tard pour quoi ?
— Je peux encore dire non... murmure-t-elle en se lovant contre moi.
Je me rends compte que l'alcool et la colère ne font pas bon ménage. Le visage enjôleur de Floriane terrasse ma rage tandis que mes hormones me disent de passer à l'acte. A cet instant, je suis véritablement en danger. Ses bras autour de mon cou, son corps élancé plaqué au mien, le parfum de sa peau qui embaume mon âme, ses mots qui m'ensorcellent... elle ôte une à une mes pensées. Lorsque ses doigts effleurent ma joue, la froideur de la perle noire agit comme un électrochoc. Le cœur de Floriane est à l'image du minéral. Les sentiments glissent sur la surface polie comme l'eau d'un torrent sur les rochers. Ils ne sont que reflets lumineux, éphémères. Avec un effort de concentration, je rassemble ma volonté et écarte Floriane. Elle est belle dans son offrande. Nos regards se fixent l'un à l'autre. Ma main se pose sur son épaule, remonte le long de son cou. Ses yeux s'éclairent d'une lueur pressante.
— Tu es sûre de toi ?
Mon portable sonne. A la troisième sonnerie, il s'arrête. Floriane se rapproche de moi, m'invitant au baiser qui lui donnera la victoire. Des pas rapides résonnent dans l'escalier. La porte s'ouvre vivement.
— Il avait donc raison. Tu es insatiable.
Floriane regarde Matahi. La présence de deux amants ne lui déplaît pas.

PRIX

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Isabelle Lambin · il y a
Un sacré personnage cette Floriane. Malheureusement pour elle, ces deux messieurs ne sont pas dupes.
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Marie · il y a
Elle pourrait bien quitter la bague...
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JigoKu Kokoro · il y a
Une histoire singulière qui place pour une fois la femme dans le rôle de la prédatrice. Amer gâteau que celui-ci lorsque l'on découvre la belle au cœur bien vide. Le rythme est fluide et agréable à lire. Le suspens est plutôt bien mené et on garde le doute sur la prise de position du narrateur jusqu'à la fin. I y a un très bon rendu du pouvoir de séduction de Floriane sur le narrateur, il doute mais il est clairvoyant. C'est pour moi un point très sympathique. J'ai apprécié cette lecture et comme il y a apparemment une suite alors je m'en vais aller la découvrir avec plaisir. EDIT : Il semblerait que le texte ait été supprimé ( T_T)...
Si l'errance vous mène jusqu'à ma page, libre à vous d'y découvrir ce qu'il vous plaira ( ^_-)*

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Marie · il y a
Merci Jigoku. J'irai découvrir votre plume. En effet, la suite du Gâteau au citron vert n'est plus en ligne.
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michel jarrié · il y a
Joli vaudeville.
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Marie · il y a
Merci Jarrié !
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Virgo34 · il y a
Une histoire sympathique et bien écrite qu'on a plaisir à lire.
Mon pantoum est en finale.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/reve-dailleurs-pantoum

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Marie · il y a
Merci Virgo d'avoir apprécié le gâteau
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Virgo34 · il y a
Mon pantoum est en finale, mais je crois t'avoir déjà invitée à le relire.
Bonne soirée.

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Solenn Emmvrique · il y a
Jolie initiative j'aime beaucoup :-)
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Marie · il y a
Merci Solenn. A la demande de plusieurs lecteurs, j'ai fait une suite. Si le coeur vous dit... http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-gateau-au-citron-vert-2
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Haïtam · il y a
Ça sent bon les îles et les amours sans fin!
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Marie · il y a
Merci Haïtam. Si vous voulez connaître la suite amoureuse ... http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/le-gateau-au-citron-vert-2
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Flore · il y a
Ecrire une nouvelle au masculin, bravo pur s'être glissé dans les pensées d'un homme, et c'est réussi, le gâteau au citron vert, Bora Bora le sont aussi, un fil au travers de cette nouvelle. Bravo.
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Marie · il y a
Merci Flore. Il y aura peut-être une deuxième fournée de Gâteau au citron vert... à suivre
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Flore · il y a
C'est une bonne idée...
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Minibulle · il y a
La fin est une belle chute à laquelle je ne m'attendais pas. Je me demandais s'il allait se laisser encore avoir... mes votes pour cette histoire d'amour qui n'en est plus une.
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Marie · il y a
Merci Minibulle. Ravie de vous avoir surprise avec la fin de l'histoire
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J.M. Raynaud · il y a
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Marie · il y a
Fausse piste Juju. J'ai trompé le lecteur... je vais lire votre recette
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Bernard Boutin · il y a
L'acidité du gâteau a du mal à cacher l'amertume d'une rupture avec l'ex-amante qui sous ses manières sucrées finit par présenter une addition (d'aventures) plutôt salée ! Un récit bien maîtrisé, notamment sur l'aspect psychologique des personnages ! Bravo Marie !
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Marie · il y a
Merci Bernard. Je me suis aventurée (sans jeu de mot !) sur un autre registre, en me laissant guider par le fil de l'inspiration.
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Bernard Boutin · il y a
C'est réussi !
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