Le gardien du fleuve d'or

il y a
4 min
377
lectures
15
Qualifié

S’évader : 1. S’échapper d’un lieu où l’on était retenu, enfermé. 2. FIG. Echapper volontairement à (une réalité). Enseignant à plein temps à des mômes aux vies souvent plus  [+]

Image de Été 2021
João est le Gardien du Douro. Il veille sur le fleuve d'Or qui traverse la ville de Porto et ses âmes égarées. La jolie ruelle dans laquelle il habite, le long des anciennes fortifications, est sinueuse et pavée. Comme ces dizaines d'autres qui font le charme des vieux quartiers de la ville basse. Un véritable dédale pour qui les découvre et s'y aventure. Avec ses maisons hautes et étroites aux façades bariolées, le quartier de Ribeira surplombe les quais, sur l'estuaire du Douro. Il plonge ses visiteurs dans une toile aux influences cubistes. Le soleil baigne dans le ciel de Porto. Les femmes endeuillées aux chignons blanchis étendent leur linge aux balcons et fenêtres de leurs maisons délavées. João les entend rire, parfois, oubliant, le temps d'un instant, la tristesse de leur veuve existence. Un fado d'Amalia retentit au détour d'une venelle.

João vit, seul désormais, dans cette bâtisse de pierres, sobre et exigüe, coincée entre une maison aux panneaux d'azulejos, ces carreaux de faïence bleus peints et décorés à la main, et la petite chapelle dont il garde précieusement les clés. Chaque matin, il pousse la porte en bois sculpté, devenue trop lourde. Il laisse pénétrer à l'intérieur la lumière et la chaleur de la ville. João s'agenouille quelques minutes puis se signe. Il plonge son regard d'azur dans celui de la Vierge. Fatima le protège depuis sa naissance. Il sort de sa poche un chapelet en bois ancien. Celui qu'il a hérité de sa grand-mère. Il l'enroule autour de ses longs doigts frêles et fissurés. Il joint ses mains tremblantes dont les rides ont creusé des sillons aussi nombreux que les anneaux d'un arbre centenaire. Le vieil homme égrène chacune des petites perles qui le composent. Une douce caresse. Il susurre quelques mots, des bribes de prières sans doute, puis se signe à nouveau trois fois. João a de plus en plus de mal à se relever seul. Maria, la jeune femme en charge du ménage de la chapelle, l'aide à se redresser. Il lui sourit et la remercie. Le vieux monsieur lui prend délicatement la main et l'embrasse. Il éprouve beaucoup d'affection pour la jeune orpheline. Sa mère est morte en lui donnant la vie, vingt ans plus tôt. Son père, un ami marin-pêcheur de João est décédé, lui aussi, peu de temps après, happé par l'Atlantique. Un drame de plus dans l'existence de la fillette. Chaque semaine, João glisse deux pièces dans l'urne proche du petit autel, puis allume trois cierges. Un pour chacune des femmes qu'il a épousées, aujourd'hui disparues. La flamme brille encore au fond de lui. João reconnaît sa faiblesse. Celle d'un homme qui n'a pu vivre seul. La vie est un cadeau de Dieu qu'il faut partager à deux. Un bien précieux, fragile et sacré, confié à chaque être. Dieu seul décide qui le mérite. Dieu seul peut le retirer également. João n'a pas eu d'enfants, lui, qui les aime tant. C'est ainsi. Le vieil homme a fait face à ce triste destin. Mais, toute sa vie, il a été entouré par les gamins des familles pauvres de Ribeira. Il a appris à nager à des centaines d'entre eux. Il les entend encore crier et rire. Il savait ces enfants heureux. Heureux de plonger et de s'immerger dans les eaux du Douro. Heureux d'attraper et de s'accrocher aux bouées de liège qui les maintenaient à flot. Heureux de nager dans les eaux vives du fleuve. De cette époque, João a conservé des souvenirs tendres.

João n'a pas peur de la mort. Pas plus aujourd'hui qu'hier. Il croit à la vie au-delà de cette vie terrestre. Une vie sans haine ni souffrance. Une vie de pureté et d'espérance. Le vieil homme attend sa mort, lui qui l'a côtoyée tant de fois. Il ne demande à Dieu qu'une faveur. Celle de ne pas mourir, emprisonné dans une chambre d'hôpital luttant contre une maladie invincible.

João est un enfant du fleuve. Il est né le long du Douro, un matin de printemps au siècle dernier. Il a passé sa vie entière, ici, au bord de l'eau, ne faisant qu'un avec le fleuve. Le Douro est sa colonne vertébrale. Celui qui le maintient debout et en vie. Ce fleuve qui l'a élevé, aussi, et qui a fait de lui ce qu'il est aujourd'hui. João le connaît mieux que personne. L'ancien batelier aime raconter son histoire et celle de chacun de ses rabelos qui le sillonnent encore. Ces embarcations traditionnelles transportaient, jadis, les fûts entre la vallée verdoyante du Haut Douro et ses vignobles en terrasses et la ville de Porto où était commercialisé le vin éponyme. Ces barques demeurent aujourd'hui ancrées devant les caves de Porto où affluent les visiteurs en quête de dégustations. João apprécie, lui aussi, de savourer quelques gorgées de cet élixir sucré. L'ivresse permet de tout oublier. La solitude et la vieillesse.

Même si João est fatigué, il ne peut s'arrêter. La vie est, selon lui, trop courte pour s'autoriser la paresse. Le vieil homme veut se savoir encore utile. Il passe ses journées, ici et là, errant d'un bout à l'autre des quais, à la recherche de quelqu'un à aider. João ne se sent vivant qu'en rendant service. Les habitants de Ribeira savent qu'ils peuvent compter sur lui. Ils le remercient avec un verre de vinho verde, frais et désaltérant, qu'il ne refuse jamais et une sardine grillée sur une tranche de pain de seigle ou de maïs. À bord de son bateau, il lui arrive encore de pêcher ses propres poissons qui viennent compléter ses maigres repas. Mais, souvent, le vieux pêcheur les offre aux veuves du quartier. Le vieil homme solitaire est resté un excellent marin d'eau douce.

João lit le fleuve, ses eaux profondes et troubles, ses courants incertains et dangereux, ses remous et ses crues. João n'est qu'un enfant quand il entend, la première fois, l'appel du fleuve. Il s'en souvient parfaitement. Il a douze ans lorsqu'il sauve un homme, à peine plus âgé que lui, qui se noie dans le Douro. Pour lui, c'est un acte ordinaire. Son devoir. Pour les autres, c'est un sauvetage héroïque. C'est ainsi que João devient le Gardien du fleuve d'Or. Un personnage emblématique au-delà des murs de Ribeira. Au pied de l'immense pont Dom Luis I, tout d'acier revêtu, João veille sur les âmes perdues. Celles qui, lors des nuits sans sommeil ni lune, décident de se jeter dans le vide. Désespérées. João dit qu'elles n'ont pas le droit d'en finir avec leur existence, si difficile soit-elle.

João a sauvé plusieurs dizaines de vies. Mais pas toutes. Il connaît la douleur des pères, des mères, des frères qui viennent de perdre cet être cher qui a mis fin à ses jours. João devient alors ce pêcheur de corps noyés, qui traque, nuit et jour, sans relâche, les cadavres dérivés. Jusqu'à les retrouver. Il les accroche à sa longue gaffe et les remonte à la surface. L'homme les dépose sur les pavés froids. Il les embrasse sur le front pour leur signifier qu'il a accompli son devoir, puis les remet aux familles déchirées. Et il se tait.

Peu à peu, les souvenirs s'effacent de la vie de João. Il n'a plus besoin d'alcool pour oublier sa solitude et sa vieillesse. L'absence inonde ses yeux bleus dans lesquels s'échouaient les vies naufragées. João ne sait plus quelle porte ouvre cette clé qui trône sur la petite table de la cuisine. Il ne reconnaît pas les sourires de ces femmes sur les murs de sa chambre. Le vieil homme en oublie même de vivre. Ce matin gris de novembre, João s'est jeté dans le fleuve d'Or. Il s'est laissé porter par les courants avant de disparaître dans ses profondeurs, sans lutter. Porto vient de perdre le protecteur de ses âmes égarées. Le Gardien s'offre sa deuxième vie. João est l'enfant du Douro.
15

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !