Le gardien

il y a
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J'aime lire, depuis toujours, pour le plaisir. Et pour le plaisir, je me suis mise à écrire. Voici quelques textes, selon l'inspiration du moment et l'humeur du jour... Vous pouvez me retrouve  [+]

Marie s’arrêta net, stoppée dans son élan. Le sapin trônait là, indifférent, dominant tous les autres arbres, les racines profondément ancrées dans le terrain accidenté, quand les plus hautes branches se perdaient dans la brume. On ne voyait que lui.

La jeune femme tourna son visage vers le ciel et ferma les yeux dans un geste de découragement. Deux heures qu’elle marchait dans cette forêt sans issue, deux heures qu’elle trébuchait sur la mousse et les rocailles.

Elle s’était attardée pour prendre des photos et avait perdu le groupe en début d’après-midi. Les voix de ses amis avaient flotté quelques temps, puis s’étaient laissées absorber par le silence. Sortant de sa rêverie, Marie s’était retrouvée seule, au pied de cet immense sapin, un peu désemparée. Pour rattraper les autres, elle avait couru le long du mince sentier peu à peu effacé par les branchages épars. Sans succès. Mais après tout, ce n’était qu’une forêt européenne et civilisée, strictement délimitée par les routes, les villes et les titres de propriété. En marchant toujours dans la même direction, elle finirait bien par tomber sur la clôture d’un jardin.

Deux heures qu’elle marchait, deux heures qu’elle trébuchait, droit devant, pour finalement se heurter au tronc impassible de l’arbre qui n’était autre que son point de départ. Il fallait bien l’avouer, comme dans un mauvais conte, elle n’avait fait que tourner en rond.

Le jeu ne l’amusait plus. La nuit, toujours pressée en ce mois de décembre, allait bientôt tomber. Le froid rampait sous ses vêtements, glissait sur sa peau, provoquant des tremblements incontrôlables. Elle sentait l’angoisse gonfler, lui coupant la respiration. Marie tenta de se ressaisir : les autres avaient forcément remarqué son absence ; ils finiraient bien par la retrouver. Elle s’assit au creux d’un rocher et se calma peu à peu.

Ce soir, c’était le réveillon de Noël. La promenade faisait partie du charmant week-end passé dans ce chalet de montagne et devait les mettre en appétit pour le repas de fête. Marie imaginait déjà la table, décorée de paillettes, baignée du parfum alléchant de la poularde grillée. Le champagne était amical, faisant tinter le cristal et les rires des convives. La bonne humeur glissait dans l’air, portée par la chaleur du feu de cheminée. Les bonhommes de pain d’épices oscillaient doucement dans des chaussettes en tricot.

Mais un souffle froid fit soudain vaciller les lueurs des bougies.

— Stupide sapin ! cria Marie en frappant violemment le tronc d’arbre de ses semelles crantées. C’est Noël mais tu ne me fais pas de cadeau !

Inébranlable, celui-ci ne trembla pas d’une aiguille sous la fureur de la jeune femme.

— Voyons, comment font donc ces champions de la survie qui se font larguer dans des endroits impossibles sans même une carte ou un canif ?



Marie se concentra, ignorant le vent glacé qui lui piquait les joues. Il y avait la mousse, indiquant le nord comme une boussole. Mais ici, la mousse envahissait tout sans la moindre logique ! Faire un feu pour signaler sa présence ? Pas d’allumettes, pas de briquet, pas même un silex... Et une humidité ambiante tellement pénétrante qu’elle noierait toute étincelle miraculeuse. Tout cela ne menait à rien.

Il y eut des craquements dans les fourrés. Un bruit de course, un souffle rauque. Marie écarquilla les yeux. L’adrénaline lui réchauffa le sang dans un réflexe venu du fond des âges. Les muscles raidis, elle s’accroupit, prête à fuir, ou peut-être à faire face. Elle fixa le vide noir devant elle, attendant que surgisse le danger, sauvage et affamé.

Mais les arbres ne se changèrent pas en bêtes féroces et les meutes de loups restèrent tapies dans un passé révolu. Le silence retomba lourdement autour du vieux sapin, que rien ne semblait atteindre. Marie songea qu’elle perdait la tête. Des loups ! Pourquoi pas un troll ou un gobelin ? La peur ne la lâchait pas. Elle perdait peu à peu ce sentiment de sécurité propre à la vie moderne. La nuit brouillait maintenant les contours de la forêt. Il faisait si sombre ! Pourtant la clarté des villes ne devait pas être bien loin. Il était admis que le noir absolu n’existait plus, traqué par les lumières artificielles jusqu’au fond des puits ou sous les paupières closes. Mais ici, au ras du sol, la jeune femme ne distinguait rien.

La voilà, la solution ! Prendre de la hauteur pour voir scintiller la civilisation et retrouver le chemin du village ! Le clignotement des décorations de Noël ne devrait pas passer inaperçu. Fébrile, Marie se leva et secoua ses membres engourdis. Elle effleura l’écorce d’une main hésitante. La première branche était à hauteur de poitrine. Il ne lui fut pas difficile de s’y hisser. Prudemment, elle posa le pied sur la suivante, s’agrippa au tronc et tendit les muscles pour s’élever. Mais sa semelle glissa sur les aiguilles humides. Elle perdit l’équilibre et chuta lourdement sur le sol.

— Aïe ! Décidément, cet arbre ne me vaut rien !

Marie considéra avec dépit ses mains écorchées, toutes poisseuses de sève parfumée. La manche arrachée de son anorak pendait piteusement le long de son bras.

— Marie, tout va bien ?

La jeune femme sursauta. Son ami Paul venait de surgir des fourrés peuplés de loups imaginaires. Derrière lui apparut un géant barbu au bonnet rouge, bien enfoncé sur le crâne. Marie comprit que c’était un guide de montagne à sa tenue caractéristique et son attitude rassurante. Le cauchemar était terminé, le réveillon de Noël aurait bien lieu ! Le guide expliqua que les randonneurs se perdaient souvent dans ce secteur.

— Mais on les retrouve toujours, dit-il dans un éclat de rire, ce n’est quand même pas la forêt vierge ! En tout cas, vous avez eu le bon réflexe mademoiselle.

— Le bon réflexe ? demanda la rescapée.

— Oui, de rester auprès du gardien !

— Le gardien ?

— C’est comme ça qu’on appelle le vieux sapin. Il est tellement grand qu’on le voit de très loin. On ne peut pas le rater ! C’est le point de repère de tous les promeneurs avisés !

L’homme réfléchit quelques secondes puis ajouta :

— Mais quelle idée bizarre d’avoir voulu l’escalader ! Qu’est-ce qui vous est passé par la tête ?

Marie haussa les épaules. Elle se sentait un peu honteuse. Elle repensa aux trolls et aux gobelins puis se mit à sourire. « Le gardien ». Un tronc solide, des branches qui s’étirent loin dans le ciel, un géant lui aussi, finalement bienveillant.

« Un majestueux sapin de Noël », se dit-elle enfin.

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Arnaud-Christ EKONE · il y a
Leaticia,Tu es un véritable artiste.
Pas mal.
Sincèrement, j'ai aimé.
Il y'a une certaine subtilité et mignonne imagination artistique digeste dans tes écrits.
Merci et bravo.

Je t'invite en surcroît à me lire dans «Les cieux, la cime et la prairie» et de me donner ton avis. Si jamais tu voyage dans le monde légendaire de cette fable, n'hésite pas de laisser des voix.

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Séverine Cappiello · il y a
Une histoire touchante dans un style fluide. J'aime votre musique
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Laetitia Remericq · il y a
Un grand merci Séverine, pour ce commentaire sympathique !
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Les Histoires de RAC · il y a
"EPICEA elle de s'excuser" a dit le sapin !!! Très sympa cette histoire !
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Laetitia Remericq · il y a
Merci pour le commentaire et le jeu de mots !
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Cino · il y a
Chouette histoire, découverte dans une machine short edition dans une gare, et dégustée en train.
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Laetitia Remericq · il y a
Je suis ravie qu'elle vous ait plu ! Merci pour votre retour.
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Utilisateur désactivé · il y a
Belle montée de l'angoisse jusqu'à la chute… de l'arbre et de la nouvelle ;-)
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Laetitia Remericq · il y a
Merci ! :-)
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Arlo G · il y a
Une très bonne nouvelle à la lecture très agréable. Belle découverte. Vous avez le vote d'Arlo qui vous invite à découvrir ses deux poèmes *sur un air de guitare* retenu pour le prix hiver catégorie poésie et * j'avais l'soleil au fond des yeux* de la matinale en cavale. Bonne soirée à vous.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/javais-lsoleil-au-fond-des-yeux

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Mirgar Dudou · il y a
Une lecture tardive et agréable avec un récit tout simple et bien mené ...le nombre de voix n'est jamais comptable de la qualité d'un texte.
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Laetitia Remericq · il y a
Merci Mirgar, j'apprécie le commentaire !
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Valentine · il y a
. L'humain sauvé grâce à l'arbre qu'il sacrifie chaque année... au delà de l'histoire angoissante superbement racontée . on peut peut-être y lire un conte philosophique... on imagine que l'année prochaine à Noël, notre héroïne hésite à couper un sapin... et achete un arbre synthétique... juste retour des choses...
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Laetitia Remericq · il y a
J'avoue, je n'avais pas pensé aussi loin, mais pourquoi pas ? Juste retour à plus de respect de la nature qui reste plus puissante que nos sociétés modernes !
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Duje · il y a
Captivant, heureusement issue favorable . Joyeux noël .
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Laetitia Remericq · il y a
Merci ! Et joyeux Noël à vous également !
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Flo · il y a
Ah la balade charmante qui tourne au cauchemar!! Bien raconté, on se croirait assis à côté d'elle...
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Laetitia Remericq · il y a
Un cauchemar qui ne finit pas si mal ! Merci Flo !

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