Le garçon qui parlait aux arbres

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Enfant, j’avais en moi une rage de vaincre cette maladie qui condamnait mon enfance à la mobilité réduite. Les mots sortis de ma plume ont couvert mes maux. J'ai compris qu'avec une feuille et un  [+]

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— Dimy ? Qu’est-ce que tu fais encore ? 
L’enfant ne réagit pas. Son grand frère, de plus en plus impatient, avait beau l’appeler, le petit garçon restait planté au bord du chemin, les yeux rivés sur un nid d’oiseau délicatement posé dans le feuillage d’un arbre.

Le grand frère s’approcha de lui, excédé :
— Allez ! Dimy, viens. Nous allons être en retard.
L’enfant continua de fixer le nid dans lequel un petit oisillon ne cessait de pépier sa peur.
Non loin, perchés sur la branche, deux autres oiseaux, bien plus grands, semblaient l’encourager à les suivre.

— Tu vois, dit le garçon en les pointant du doigt, l’oisillon pleure parce qu’il a peur de quitter le nid où il se sent bien. Même si ses parents tentent de le rassurer, il a peur d’avancer dans ce monde qu’il ne connaît pas.
Son frère leva les sourcils, dubitatif :
— Qu’en sais tu? 
Le garçon haussa les épaules :
— Parce que l’arbre me l’a dit.
Son frère laissa échapper un profond soupir. Il saisit brusquement la main de l’enfant qui se raidit à son contact.
Sans en tenir compte, il l’arracha brutalement à sa contemplation.
Il marcha à grands pas, l’enfant peinant à le suivre.
Ce dernier jeta un coup d’œil inquiet au visage de son frère.
L’adolescent avait une expression fermée.
Nerveux, il lui demanda ;
— Tu es fâché ?
— Non ! lui répondit sèchement son frère.
— Pourtant, on dirait bien que tu l’es, dit l’enfant d’une toute petite voix.
— Eh bien, je ne le suis pas ! répondit le jeune homme d’un ton encore plus sec .

Du coin de l’œil, il vit son petit frère se recroqueviller un peu plus. Il s’en voulut aussitôt.
— Tu sais, tu ne peux pas continuer à dire que tu parles aux arbres comme ça, poursuivit-il, plus doux.
— Pourquoi ? demanda l’enfant.
— Parce que, c’est tout simplement impossible.

L’enfant fronça les yeux, des plis apparurent sur son front juvénile :
— Tu as déjà essayé ?
— De quoi ? demanda son frère, surpris.
— De parler aux arbres.
— Bien sûr que non !
— Alors comment tu peux dire que c’est impossible ? demanda le garçon.
Ses yeux bleus perçants osèrent soutenir le regard contrarié de son grand frère, attendant une réponse.

— Allez ! Dépêche toi, tu vas être en retard à l’école, lui répondit son aîné en éludant la question.
Le reste du trajet se fit dans le silence.
Lorsque les grilles de l’école primaire se dessinèrent devant eux et que les premiers cris des enfants retentirent dans le soleil du matin, le garçon s’arrêta net, comme pétrifié.

Exaspéré, son grand frère revint vers lui :
— Qu’est-ce qu’il se passe encore ?  
L’enfant leva sur lui ses prunelles emplies d’appréhension :
— Il faut vraiment que j’aille à l’école ?
— Oui.
— Pourquoi ?
— Quoi, pourquoi ? Mais qu’en sais-je, moi ? s’emporta l’adolescent. Tu dois aller à l’école et je dois aller au lycée, c’est comme ça et puis c’est tout !  

Le garçon baissa la tête, fixant ses pieds.
— Les autres enfants ne m’aiment pas beaucoup... Ils disent que je suis bizarre...
— Tiens donc ! ne put s’empêcher de rétorquer l’adolescent.
Devant la mine déconfite de son petit frère, il regretta ses mots.
— Toi aussi, tu me trouves bizarre ? demanda l’enfant, fixant toujours ses chaussures.
Son grand frère sentit un pincement dans son cœur.
— Oh, Dimy... 

— Pierre !  
Les deux garçons relevèrent la tête. Au loin, une lycéenne hélait l’adolescent.
Ce dernier lui fit un signe de la main, tout en souriant.
Ce sourire n’échappa pas à son jeune frère :
— C’est qui ? demanda-t-il, plein de curiosité.
— C’est Fanny, une amie du lycée. On fait la route ensemble.
— Tu l’aimes bien ? demanda l’enfant.
— Je suppose que oui, répondit Pierre, surpris.
— Comme papa aime maman ?
— Oui, enfin non, c’est compliqué... bredouilla Pierre. Bon allez ! File où tu vas vraiment être en retard !.
L’enfant parut hésiter. Pierre tenta de le rassurer :
— Tout se passera bien, n’ai pas peur.
— Tu me le promets ? demanda le garçon plein d’espoir.
— Oui, je te le promets. Allez ! Vas-y, maintenant. Je passe te reprendre ce soir.

Pierre resta un instant à observer son petit frère franchir lentement les grilles vertes de l’école, le lourd cartable dans le dos et la boule au ventre.
Fanny s’approcha, et, suivant son regard :
— C’est ton petit frère ? 
Pierre hocha la tête.
— Il est mignon, reprit la jeune fille. Comment il s’appelle ?
— Dimitri. Il est... il est différent.
Fanny pencha la tête, interrogative :
— Comment ça ? 
Pierre poussa un nouveau soupir, mais ce n’était pas de l’agacement cette fois, plutôt de l’affliction :
— Il affirme qu’il peut parler avec les arbres. Mon père pense qu’il est un peu barge. Ma mère quant à elle, est certaine que cela lui passera avec l’âge. Quant aux médecins, ils ont tous leurs théories... L’autisme revient souvent mais ils ne sont sûrs de rien... Et pour tout t’avouer, je ne sais pas trop comment me comporter avec lui...  

Un silence s’installa entre les deux adolescents.
Pierre était gêné, regrettant presque de s’être livré de la sorte.
Soudain, il sentit une main se poser avec douceur sur son épaule. Tournant la tête, il rencontra les yeux pleins de compassion de Fanny.
— Tu sais, dit-elle, il va devoir passer sa vie à se défendre du regard des autres. Toi, tu es son frère, il va avoir besoin de toi, alors tu devrais essayer de le comprendre.
— Comment ?
— Essaye de voir le monde avec ses yeux à lui ».
Émus, Pierre et Fanny se mirent en route pour le lycée, laissant les enfants de l’école primaire rentrer en classe en chahutant.

Quelques heures plus tard, le silence qui planait sur la cour de récréation fut brisé par la sonnerie. Une horde de gamins débordants d’énergie se déversa sous le préau.

La petite silhouette de Dimitri tenta de se frayer un chemin parmi les jeux des autres enfants. Ses pas le conduisirent à l’écart, tout au fond de la petite cour, vers son bouleau. Cet arbre était l’ami avec lequel il passait toutes ces récréations. Il posa ses mains sur le tronc frêle avec tendresse.

— Alors, tout va comme tu veux, le débile ? 
Dimitri fit volte-face pour voir s’approcher Sacha et sa bande. Les autres ricanèrent devant le regard affolé de Dimitri. Sacha marcha jusqu’au bouleau et fouilla dans sa poche :
— Regarde ce que j’ai apporté, le débile.

La lame d’un petit canif apparue dans la main de l’enfant. Goguenard, il approcha le couteau du tronc de l’arbre.
— Non ! hurla Dimitri.
Sacha continua d’entailler l’écorce. De la sève poisseuse s’écoulait des blessures du bouleau.
— Arrêtez ! Vous lui faites mal ! cria Dimitri, paniqué.

Incapable d’en voir plus, il se mit à courir tête baissée jusqu’aux grilles de l’école, aveuglé de sanglots. Tandis qu’il déboulait dans la rue, une main l’attrapa au vol et le retint. Dimitri leva la tête et reconnu Pierre derrière la cascade de larmes qui inondait son visage.
— Dimy, qu’est-ce qui se passe ? 
L’enfant se dégagea de l’emprise de son frère :
— Ils l’ont blessé ! Tu avais dit que tout irait bien et tu as menti ! Rien ne va ! Tu es un menteur, comme les autres ! s’époumona-t-il. Ils disent tous que je suis fou ou débile. Ils disent que parler aux arbres, ça ne se peut pas ! Ils mentent tous ! 

Pierre vit son petit frère courir loin de lui, interdit.
— Dimy, attends ! lui cria-t-il, mais il s’était déjà enfui.
Pierre se mit à courir pour le rattraper mais le garçon avait disparu de son champ de vision. Paniqué, il parcouru les rues, de plus en plus désemparé.
Comprenant que courir à l’aveuglette ne le mènerait nulle part, il s’arrêta un instant pour reprendre son souffle :
— Comment Dimitri réfléchirait ? se demanda-t-il.
Il se força à observer ce qu’il y avait autour de lui et son regard s’arrêta sur un érable majestueux.
Le vent dans son feuillage semblait désigner une unique direction.
— Mais oui, bien sûr, murmura Pierre. Il reprit sa course en suivant la direction qu'indiquaient les arbres qu’il croisait sur sa route.

Il parvint devant un saule pleureur.
Sous ses feuilles tombantes, il trouva Dimitri pelotonné contre le tronc du grand arbre. Pierre s’approcha doucement, se frayant un chemin sous le dôme de feuilles. Un peu gauche, il s’assit en face de son frère.
— Si les gens mentent, dit-il, hésitant, c’est parce qu’ils ont peur de ce qu’ils ne connaissent pas... Dis-moi, Dimy, est-ce que les arbres mentent ? 
L’enfant secoua la tête en signe de négation.
— Alors les hommes devraient un peu plus les écouter.
Dimitri osa enfin regarder Pierre dans les yeux. Ses larmes se tarirent.
Il offrit à son frère le plus beau des sourires.
Pierre le lui rendit :
— On rentre ? demanda-t-il après quelques instants.

Ils se levèrent tous deux et prirent la route côte à côte, plus complices que jamais.
Avant de le perdre de vue, Pierre se retourna pour contempler une dernière fois le grand saule pleureur.

« La différence est source de richesse », entendit-il alors.
Paniqué, Pierre jeta des coups d’œil aux alentours. Mais il n’y avait personne d’autre qu’eux et... l’arbre.
— Tu as entendu ça ? demanda-t-il à son petit frère.
— Non, dit l’enfant en haussant les épaules, c’est à toi seul qu’il parlait.
Pierre se figea, abasourdi :
— Attends ! Quoi ?
— Allez, viens ! lui lança Dimitri en riant. Pierre rangea ce mystère dans un coin de sa tête et s’élança à la suite de son petit frère. Ils passèrent bientôt devant l’arbre qui abritait le nid d’oiseau que Dimitri avait remarqué le matin même.

— Regarde Dimy, s’exclama Pierre en pointant le nid du doigt.
Là-haut, perdu dans le feuillage, le petit oisillon faisait courageusement ses premiers pas en dehors du nid, sous le regard bienveillant de ses parents.
Les yeux rivés sur ce spectacle, Dimitri glissa sa petite main dans celle de Pierre.

Les deux frères restèrent un long moment à contempler les premiers battements d’ailes de l’oisillon dans le soleil de printemps déclinant, espérant secrètement qu’il trouvera le bonheur auprès de chaque arbre qui voudra bien l’accueillir dans ses branches.

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Eric diokel Ngom · il y a
Super e.jai bec aimé .un texte original et bien structuré.. merci de me soutenir avis et vote au prix jeune écriture..
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Firmin Kouadio · il y a
C'est vraiment un très beau texte poétique qui donne à réfléchir.
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Brandon Ngniaouo · il y a
Un beau texte. J'ai kiffé. Vous-avez toutes mes 3 voix.

Je vous invite à découvrir mon texte en compétition pour le prix des jeunes auteurs, et à me soutenir avec vos voix, si jamais il vous plaît.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-chose-11
J'adorerais également lire vos commentaires avisés qui m'aideront à me parfaire.

Image de Tarek Bou Omar
Tarek Bou Omar · il y a
Bonsoir Dominique, je vous soutiens avec ma voix :). Si vous avez un peu de temps, je vous invite à découvrir mon texte en compétition pour le Prix des jeunes écritures : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-soleil-s-eteint-sur-mon-destin-1?all-comments=1#fos_comment_comment_body_4242995. Bonne chance :).
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Fred Panassac · il y a
Beau texte poétique et symbolique. Parler aux arbres n’est pas du tout absurde, ils se parlent déjà entre eux. Très joli et toutes mes voix !
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Stéphane Sogsine · il y a
Une bien belle histoire
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M BLOT · il y a
Vote confirmé. 5*
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Marie Kléber · il y a
Votre texte est magnifique de sensibilité et d'amour.
La différence est une chance - ceux qui le savent changent à son contact.
Merci pour cette lecture poétique et touchante.

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Les Histoires de RAC · il y a
Beaucoup de sensibilité et pas de mièvrerie. Vous délivrez de beaux messages à travers ce texte, compliments !

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