Le garçon qui aimait trop fort

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J'écris pour pouvoir lire la couleur du ciel et de la poussière  [+]

Image de Hiver 2021
Sa mère faisait la fête aux lapins. Un grand coup sur la tête pour les estourbir après ils ne sentaient plus rien, pendus tête en bas.

Il se cachait derrière les clapiers et il regardait. Les poules lui picoraient les sabots. C’est bête une poule. Un coup de couteau dans la gorge, ça bat des ailes et ça s’égoutte. Ploc, ploc ! Les copines se nourrissent des entrailles de l’égorgée, pas loin de leurs perchoirs et des pâquerettes. C’est bête une poule. Mais, quand même, Perig n’aimait pas trop voir leur sang gicler.

Une fois cette besogne accomplie, sa mère essuyait son couteau sur son tablier graisseux. Elle le repliait d’un coup sec. Les lapins survivants tapaient fort au fond de leurs clapiers, jusqu’au cœur du garçon. Perig se dépêchait d’enlever les pattes et les peaux qui disaient leur mort prochaine et filait leur distribuer des poignées de trèfles à travers le grillage. Ils oubliaient vite les lapins, ça les sauvait.


Quand sa mère traçait une croix sur la tourte de pain de seigle avant d’en couper une large tartine tout du long, Perig faisait la grimace, un goût de fer et de bile dans le gosier. « Sot eo da zebriñ yod ! » (Il est bête à manger du foin !), éructait le vieux à son bout de table, quand un morceau de cette tartine atterrissait près de l’assiette de Perig.

***

On aurait dit que Perig était né sans que personne ne s’en aperçoive au village. Il faisait pas de bruit Perig, fallait pas. Même le curé ne s’aventurait plus jusqu’à Ti-Lann. Le vieux lui faisait peur. Alors Perig n’allait pas à l’école. « Lire, ça sert qu’à rêver trop grand », marmonnait sa mère.

Le père Kerviel et sa fille se rendaient à la foire une fois l’an, ça suffisait pour pousser leurs vies un peu plus loin. Rozenn descendait rarement au village. Elle vendait ses œufs, son beurre, sa volaille et ses lapins au marché voisin. Avec ça, elle achetait la farine, le sel, la chicorée et le café à l’épicerie du coin. Rien de plus. Les chuchotements des bonnes femmes – « Re a draoù zo war he chouk » (Elle a trop de choses sur le dos) –, et les regards sournois des hommes bourdonnaient autour d’elle. Les gamins la poursuivaient de leurs quolibets – « Marie strouilh ! » (Marie-souillon !) –, jusqu’au calvaire où elle prenait un raccourci à travers le bois du Faou. Elle ruminait sa haine sur les sentiers, sans apercevoir les bouts de ciel qui trouaient le feuillage ni Perig qui l’observait entre les troncs. « Lañfridi ! » (Vauriens !), taisait-elle au fond de sa lassitude. Perig ne voyait qu’une silhouette grise qui se hâtait de rentrer, les yeux rivés au sol, promettant les coups s’il se collait dans ses jambes.

***

Le garçon poussait tout seul. Son chien sur les talons, il trimballait à travers champs un corps trop grand pour son âge. Il promettait déjà la carrure sèche et noueuse de son grand-père. Sa tête en balade s’enivrait de vent. Il détruisait les clôtures au lieu de les réparer, courait après les vaches perdues dans les blés. Perig ne voyait pas le mal à laisser ouverte la liberté. Il arrachait les pavots sanglants, les digitales, les écrasait dans sa paume en flairant ses doigts tachés. S’il était malin, le temps passait l’air de rien, si le vieux lui tombait dessus, il claquait d’un coup sec.

Il s’approchait des vergers ou des poulaillers, les voisins gueulaient au voleur en le menaçant du poing. Mais ils laissaient faire au fond – « Pourkez bugel ! » (Pauvre gosse !). Perig tapait du pied et moulinait des bras comme un épouvantail dans la tempête, sans casser les œufs qu’il gobait dans les prés.
Les yeux pleins de ciel, il rentrait à la ferme, tout dépenaillé. Sa mère l’attendait avec la silette*. Après la volée qu’elle lui mettait, elle crachait dans son mouchoir pour le débarbouiller, et le savonnait de reproches – « Chomet out da ruzal c’hoarz, ha dont en-dro lous evel eur pemoc'h ! » (T’es resté traîner encore, sale comme un cochon qu’tu reviens !). Le vieux aspirait sa soupe de légumes épaissie au blé noir, entre deux lampées, têtu il martelait : « Mallozh Doue ! Gant an archerien e vo kaset ! Evel e dad ! » (Nom de Dieu ! Chez les gendarmes il finira ! Comme son père !).

La Rozenn fixait son père baveux, le clouant de sa colère muette, puis elle baissait la tête, pauvre fille, domptée par la honte qui lui lacérait le bas ventre.

Assis sur le banc, Perig roulait des boulettes de pain sur la table brute. Il les envoyait filer le long des éraflures noircies par les ans. Toujours le même rituel pour tuer l’ennui. Il finissait sa soupe quand sa mère soufflait son impatience : « Pergeit e pado c'hoazh ! » (Combien de temps ça va encore durer !).

Le vieux et l’enfant se regardaient par en-dessous, la haine et l’amour mêlés. Le vieux songeait. C’était de sa faute après tout si Perig avait la caboche voilée, fallait pas marier la fille avec son cousin Fãnch. Il avait le sang vif, ce gaillard, mais pour ce qui était de la terre, le vieux pouvait mourir tranquille, son bien était entre de bonnes mains. « Buoc’h sot ! » (Crétin !), ruminait le vieux en faisant défiler les images du passé. À peine les cloches avaient-elles sonné la noce, le Fãnch s’était retrouvé les menottes aux poignets pour une bagarre qui avait mal tourné.

N’importe, qui savait celui qui avait culbuté la Rozenn le premier… « An diaoul a oar, Doe ne oar ket ! » (Le diable seul le sait !), courait la rumeur. Les soirs de beuverie où la nuit cognait sur ses souvenirs, le vieux rongeait sa noirceur : « Pebezh klouk ! » (Quel con !).

Le chien couinait sur le pas de la porte en attendant son morceau de lard ou de beurrée, crevant de sa plainte le silence crasseux. Il faisait triste à voir avec son pelage miteux et sa langue pendante. Quand il balançait tout son amour dans son regard mouillé, Perig accourait vers lui. Bâtard, s’appelait le chien à l’oreille cassée. Ils avaient pour ainsi dire grandi ensemble dans le même panier. Il n’y a qu’avec cette bête que Perig mesurait ses gestes. Les chats le fuyaient. « Laos’k ar c’harz ! » (Laisse le chat !), criait sa mère. Elle veillait au grain dès qu’il s’intéressait de trop près aux poussins ou aux lapereaux. « Kerzh kuit alese kloukez ! » (Fiche le camp de là, nigaud !), commençait-elle. Trop fort il aimait, Perig.

Quand l’horloge carillonnait huit heures du soir, le vieux repoussait son assiette vide, se levait dans un grincement de bois, allait chercher sa pipe sur le manteau de la cheminée noire de suie, puis s’en allait faire un tour à l’étable.
Perig regardait sa mère sans rien dedans. Elle balayait la poussière pour la remettre ailleurs, ça sentait le genêt. Elle lavait les assiettes aux fleurs délavées, traînait sa solitude en ravaudant sa vie à la lueur d’une souche qui flambait, envoyant des escarbilles jusque sur la terre battue. Le vieux les rejoignait sur le banc, il conduisait le feu, tressait ses paniers ou réparait les harnais, tandis que sous ses yeux le garçon s’évertuait à finir les sabots. « Dousik ! », prévenait-il. Ou bien Perig somnolait en écossant les haricots secs. « Hennezh zo ul luduenn ! » (Celui-là est un paresseux !), bâillait le vieux.
Le soleil tombait derrière la grange. « Ret eo gousket ! » (Allons dormir !), raclait la voix du vieux tandis que le feu tombait. Il rassemblait la souche au fond de l’âtre, couvrait les braises, ses genoux craquaient. « Noz vat ! » (Bonne nuit !), répondait Rozenn par habitude, rejoignant son lit-clos.

Perig grimpait l’échelle vers son coin à dormir. Derrière une poutre, il empilait ses trésors faits de plumes, peaux de lapin, bouts de bois, ficelles, lambeaux de cuir et clous tordus, épingles à chignon chapardées au fond d’un panier, fleurs écrasées. Par la lucarne, il regardait les étoiles boutonner le ciel. Et la nuit ressemblait à ses mots, elle bruissait de silence. Il s’endormait avec les odeurs des grains et des pommes fripées.

***

Perig avait treize ans cette année-là, un jour de juin, on ne savait plus lequel. En regardant le vieux faire des piles avec ses sous, il avait compris les chiffres à sa façon. Il savait qu’il y avait beaucoup d’étoiles et de brins d’herbe, mais qu’à Ti-Lann, il n’y avait pas beaucoup de choses à lui, à part les choses cassées, perdues ou mortes, qu’il gardait près de son coin à dormir. Alors il pensait qu’il valait mieux être dehors que dedans. Dans l’armoire aux senteurs de bruyère, sous les draps rugueux de chanvre, il dénicha un livre rouge à la tranche dorée, des images et des bons points écornés. Il se mit à dessiner des boucles dans la poussière, à se raconter des histoires en inventant les mots qui ne parlent pas.

Il faisait chaud ce jour-là. La sueur perlait le duvet de ses lèvres. Ses boutons éclataient son front bas, cachés par les boucles désordonnées de ses cheveux couleur charbon. Sa beauté trouble transperçait. À la fois brutale et enfantine.

Pas loin, la rivière murmurait sur la mousse et les galets. Parfois, il attrapait un poisson à mains nues, le caressait trop fort, puis le rejetait assommé dans le filet d’argent. Il s’enfonçait jusqu’à la taille, nageait avec son chien jusqu’à la rive opposée. Haletant, il s’allongeait derrière les taillis, l’oreille aux aguets. C’était l’heure…


Les filles s’échappaient en grappe de la ferme, à sa porte un rosier grimpait. Elles goûtaient d’abord l’eau du bout des pieds, en relevant leurs jupes. Le soleil tapait fort, leurs rires éclaboussaient le bleu du ciel. Les oiseaux s’envolaient. L’une d’elles plongeait fraîchement dans un grand plouf qui ricochait jusqu’aux autres. Quatre sœurs en été.

Parfois, Bâtard surgissait du taillis épais, alors elles s’enfuyaient en serrant contre elles leurs robes fleuries. Elles connaissaient ce chien à l’aspect repoussant. Il n’était pas méchant pourtant. Un peu comme le garçon dégingandé qui l’accompagnait presque toujours. Un garçon sans âge d’une beauté étrange qui troublait la cadette. Luce.

Luce courait moins vite que ses sœurs, elle faisait semblant d’avoir peur. Alors elle prenait le temps de fouiller du regard les broussailles épineuses. Le soleil se reflétait sur les feuilles des saules. Un jour, ils croisèrent leur curiosité l’espace d’une étincelle.

Jusqu’à l’approche de l’automne, elles revinrent. Ils s’épièrent. Luce, la fille frêle à la peau de pêche ; Perig, le garçon brouillon sculpté sans amour. Plus jeune déjà il poussait l’audace jusqu’à s’approcher de la ferme aux papillons. Derrière poussaient des violettes et des soucis.

Perig ne savait pas les filles. Sa mère, sous ses corsages et ses jupes sombres, ses cheveux épinglés en chignon sous la coiffe, ne laissait entrevoir que les traits d’une vielle malgré ses trente ans à peine. Ses mains abîmées lui râpaient la peau lorsqu’elle tentait encore de le battre, ses yeux lançaient des reproches insondables. Elle pissait debout, remontant à peine cotillon et sarrau. Comme les vaches, ça faisait le même bruit en giclant sur l’herbe et les cailloux. Perig rougissait, tentant de calmer son souffle derrière les buissons d’ajoncs, de crainte qu’on entende ses pensées venues dans sa tête il ne savait comment.

Là-bas, à la rivière, ce n’était que fleurs et blancheurs. Les filles s’accroupissaient en secret. Leurs corps se confondaient à la rivière étincelante, vibrant comme les cordes d’un arc. Luce l’hypnotisait. Elle scrutait le taillis ombré de vert avec curiosité, mais sans frayeur. Bâtard comprenait, il se tenait tranquille, haletant doucement près de son maître.

À la ferme au rosier, la vache Toinette allait mettre bas, Luce en profita pour filer. Le ciel tonnait pourtant. Bâtard n’avait pas voulu suivre son maître. La queue entre les jambes, il se terrait au fond de l’étable. Depuis tout petit, Perig aimait les éclairs, ils lui parlaient un langage qui tremblait dans son corps. Allongé sur la berge, il souriait. Comme un enfant. Presque un homme pourtant. Luce fit craquer une branche entre deux silences. Puis le ciel vrombit à nouveau. Elle s’allongea près de lui, sa robe étalée. Comme une enfant. À peine femme.

***

L’école avait repris. Dans la classe des grandes, il manquait une fille. Luce, disparue depuis ce jour d’orage, faisait trembler les mères. On accusait les étrangers de passage. On maudissait la rivière de l’avoir engloutie. On ne comprenait pas ce qui avait fait sortir la jeune fille de sa maison cet après-midi-là, alors que le ciel déversait l’enfer. On reprochait à la mère de ne pas savoir tenir ses filles. On brutalisait ses sœurs de questions intimes.

— Klev gamin ’ta… Tout int so gant ar paotr-se. (Écoute ce que je vais te dire… elles sont toutes folles de ce gars-là.), battaient les mots de Gwenn au lavoir.
— Ma Doue ! Ma n’eo ken trist ! (Mon Dieu ! Si ce n’est pas triste !), blâmait la mère du charron, tapant sur ses caleçons élimés.
— Paouez da gontañ krakoù Mari beg a-raok ! (Arrête de raconter des bobards Marie-je-m’occupe-de-tout !), défendait Soaz tout près de l’arrivée d’eau.
— Kerzh gant an diaoul Soaz !... N’eo ket tout… (Va au diable Soaz !... C’est pas tout… !), continuait Gwenn, frottant une vilaine tache sur sa planche.
— Ro peoc’h Mari beg-toull ! (Tais-toi Jacasse !), l’arrêtait Soaz, essorant son corsage.
— Gwrac’h kozh ! (Vieille bique !), rétorquait l’une, la jupe trempée jusqu’à la taille.
— Penn-boultous ! (Tête de lotte !), se redressait l’autre sur son banc, le battoir à la main.
— Hanter wir, hanter c’haou, e-giz-se emañ tout an traoù. (Toutes les choses sont à moitié vraies ou à moitié fausses.), nuançait l’épicière, s’en allant son panier sur la hanche.

Ainsi gonflaient les mots dans les bulles de savon. Le curé sermonnait ses ouailles le dimanche du haut de son perchoir, lui qui en faisait de belles avec sa bonne. Pauvre curé normand, perdu dans les landes bretonnes, ne sachant pas déjouer les vilains tours de Pôl Gornek**.


Perig se traînait, sa peine le dévorait. Dans son antre, en haut de l’échelle, il restait de longues heures, recroquevillé sur sa couche de fagots recouverte de genêts. Tourné vers le mur, il caressait une peau de lapin. De temps en temps, il la dépliait et humait ce qu’il y avait enfoui. Il sortait à la nuit sous la froideur de la lune, cachant son trésor sous sa couverture brune. Bâtard recevait des jets de pierre pour le détourner. Il suivait tout de même, loin derrière, malheureux comme une ombre.

***

La mère savait, le vieux feignait l’ignorance. Bientôt, les villageois doutèrent : « Hemañ eo droch ar pardon moarvat... » (C’est sans doute l’idiot du village…). Lui, le garçon sauvage, cachait quelque chose. Quelque chose de malsain. « N’emañ ket diwar e daol kentañ » (Il n’en est pas à son premier coup), baragouinaient les hommes devant leur bolée de cidre. Il fut traqué. « Diwar da zorn emañ hennezh ? » (C’est toi qui l’a fait celui-là ?), crachait-on au père Kervieil sur la place. Le vieux défendait la chair de son péché à coups d’injures : « Pennoù chatal ! » (Bandes de vaches !). La Rozenn taisait sa honte dans le creux de son ventre. À l’épicerie, elle s’écorchait aux mots durs. Il n’y avait que Soaz l’accoucheuse pour murmurer : « Paourkaezh plac’h ! » (Pauvre fille !). Il fallait bien y aller faire les courses, le père réclamait son pain noir de sa bouche trouée. Dans la pièce où la minuscule fenêtre barrait la lumière, le temps s’étirait comme une ombre, la porte de la ferme s’ouvrait sur l’attente.

Perig fut emmené par les gendarmes. Jeté derrière les barreaux. Les bouches tordues, les regards qui cognent, les poings dressés, tout le refoulait au fond de son épouvante. « Ki brein ! » (Chien pourri !), jetaient les femmes par-dessus le mur de la prison. Muré dans son silence, Perig fut relâché, innocent qu’il était, au fond.

La vie reprit, lâchant son voile d’oubli. La guerre pointait ses crocs. Luce s’éteignait une seconde fois.

***

Le vieux ne creva pas encore. La ferme croulait. Rozenn surveillait son fils. Elle dormait de moins en moins, lasse de vivre pourtant. Elle le suivit une nuit où la lune s’effilait derrière les nuages. Elle tomba plusieurs fois, se prenant les pieds dans les racines teigneuses. Le sentier grimpait. Rozenn reconnaissait l’endroit. Elle tremblait. Mais elle continua. C’était un coin perdu dans un trou de forêt. C’était là qu’elle était venue ramasser les champignons avec son père, juste avant les premières gelées. Il lui avait dit de garder le secret en posant une main calleuse sur ses lèvres.

À un moment, elle s’effondra. Surgirent les images. Le souffle fétide du père tout près de l’oreille, le froid de la pierre qui paralyse, la forêt qui se déchire dans un éclair blanc, le râle d’une bête, sa robe poisseuse, l’envie de mourir là, de se réveiller morte de ce cauchemar, auprès de sa mère emportée par l’Ankou*** au début de l’été.


La forêt craqua. Perig se retourna, il ne vit que de l’ombre. Rozenn savait maintenant dans son cœur de mère. Mère pourtant, mère malgré tout. Elle se releva pour aller jusqu’au bout des ténèbres.

Entre deux grosses roches verdies de mousse, Perig s’était agenouillé. Dans ses mains des fougères comme une offrande. Il les déposa sur la pierre longue. Il cracha sur la tombe de Luce pour enlever la poussière.

***

Perig aimait le silence coloré, un silence de pétale. Il aimait le parfum des fleurs, la rivière qui frétille, le ciel qui dessine et raconte, le vent et la pluie qui jouent sur la peau. Il étreignait la beauté au plus fort de son âme pour se sentir vivant.

Dans ses bras d’innocent, Luce en habit de vierge s’est fanée. Son corps chaud devint mou, comme les lapins dépiautés par sa mère, mais il avait gardé l’odeur des coquelicots frottés contre sa paume. Sa tête gouttait de ses cheveux roux sur le sol détrempé. Le ciel se craquelait, la rivière enflait.

Perig se rattachait à une idée. Les poissons qu’il serrait trop fort dans ses mains continuaient leur voyage une fois rejetés à l’eau, pas comme les lapins que sa mère assommait. Eux, ils finissaient en civet, ça, Perig le savait. La rivière gonflait encore, elle souleva le corps de Luce, emplit sa bouche, ses oreilles, flotta ses vêtements et ses cheveux de boue. En vain. Perig l’arracha des flots à temps. Il lança un cri rauque à l’intérieur de sa peur. La peur ne s’en effraya pas.


Comme un automate, il la porta jusqu’à cet endroit secret que ses pas lui apprenaient. Il la recoiffa de ses mains pataudes. Avec son canif, il coupa une mèche collée de boue, l’écrasa dans sa paume, la flaira. Il se dit qu’elle était toujours vivante, allongée sous la pierre. Lui seul était mort à vie.

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* Une silette : petite baguette de bois vert.
** Pôl Gornek : Paul le cornu, surnom du diable.
*** L’Ankou : personnification de la mort.
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