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Le galet

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Monsieur Khâli Watshi avait une magnifique frégate vert-amande, qui faisait l’admiration de tout le quartier. Il roulait au pas sur la route de terre calcaire qui avait été goudronnée autrefois, avant la guerre, mais qui n’avait pas encore était remise en état. Donc, pour se rendre au village, Monsieur Watshi ne dépassait pas le vingt kilomètre/heure, pour bien laisser le temps au voisinage ébloui, d'apprécier sa splendide automobile. La renault, toute en rondeur, brillait d’une peinture toute neuve. Les pare-chocs chromés étincelaient. Les flancs blancs des pneus ne toléraient aucune éclaboussure. Khâli, nouvellement arrivé, était libanais. On le soupçonner d’on ne sait quel trafic. On ne savait pas trop comment il vivait. Il était dans les affaires, disait-il. Ce qui le rendait encore plus louche. Il est vrai qu’il était absent une bonne partie de l’année, abandonnant sa superbe villa aux bons soins de sa compagne, Lola, une splendide femme rousse. Cette femme d’une trentaine d’année, toujours bien maquillée et tirée à quatre épingles, devait être avec ce monsieur pour l’argent ! Il était bien plus âgé qu’elle ! Lola, ce prénom sentait le souffre. Elle aiguisait la jalousie des épouses, le fiel des matrones et l’envie des hommes, ceux-là même qui la traitaient de’’traînée’’.Ce couple, qui semblait très riche, donnait quotidiennement à jaser. Mais on ne pouvait leur reprocher de déranger. En effet, toujours polis avec tout un chacun, ils ne se liaient avec personne, et Lola, durant les longues absences de Khâli, restait sagement chez elle, ne recevant que de temps à autre deux ou trois amies montées de Marseille par le tram, pour lui rendre visite l’après-midi.
Khâli était né en 1908 à Saïda au Liban. Il avait rencontré Lola dans un bordel et s’était épris de cette fille. Avec la guerre, son négoce de tapis à travers l’orient avait périclité. Il jeta donc son dévolu sur la France et emmena avec lui, celle qu’il considérait à présent plus comme sa fille que comme sa maitresse .Le projet de venir habiter en France réjouissait Lola. Changement de vie, d’identité, elle serait une Dame comme il faut et mènerait une vie tout à fait normale, dans les convenances bourgeoises, à la française. Khâli avait des contacts à Marseille pour le commerce. Ils débarquèrent donc, un matin de Septembre 1947, dans le port de la Joliette, avec tous leurs bagages. Marseille venait d’être libérée, la ville et ses habitants étaient riants, joyeux, en fête. Nos deux voyageurs cherchèrent à se loger dans une belle maison. Dans un petit village accroché dans la colline, ils trouvèrent leur merveille au nord de la grande ville. Il faut imaginer la Provence telle que la montrait Pagnol dans ses films.Toutes ces villas, plus ravissantes les unes que les autres s’accrochaient à la colline couverte de pins parasols, habitée de cigales bruissantes depuis le soleil levant jusqu’à son couchant, ceci durant six mois de l’année. L’hiver, il faut entendre le terrible mistral venant du nord, faire pencher tous ces magnifiques pins et cyprès dans le même sens, vers le sud. Dans ces années cinquante, il n’y avait pas encore eu d’incendies mercantiles ne bénéficiant qu’à des promoteurs cupides : ces forets étaient anciennes, leurs sol était tapissé d’une épaisse couche d’aiguilles de pins sur laquelle il faisait bon s’endormir dans l’odeur de la résine chauffée par un gentil soleil.
Dans une de ces villas, une des plus petites, venait de s’installer un autre couple avec un jeune garçon. Peu de temps après leur arrivée, la femme avait accouché, à la clinique du bourg, d’une petite fille. Ce qui leur faisait deux enfants. Ils avaient quitté Paris où ils tenaient un café-restaurant. Les époux s’était rencontré en Aveyron et, à cette époque, la grande voie vers la fortune pour les aveyronnais était de monter à Paris et ouvrir un petit commerce de bouche. Bistrot, charcuterie, charbon. Les bougnats auvergnats avaient leur heure de gloire. En effet, il était possible de gagner gros en apportant, outre le charbon des mines de Decazeville, mais le cochon, les volailles et pâtés de la ferme familiale, la gnôle du verger, le vin de la vigne, à moindre coût. Tous ces produits sains et naturels avaient un succès fou à Paris .Mais notre couple n’avait pas eu le sens des affaires et s’étaient même débrouillés pour revendre leur commerce à perte. Donc, monsieur et madame Tradier étaient arrivés en Provence, fauchés comme les blés. A présent l’homme travaillait comme représentant de commerce chez ‘’Dubonnet’’, apéritif à la mode .Monsieur Tradier avait aussi une auto ! Pas si prestigieuse que celle de Monsieur Watshi, puisque c’était une juva 4 commerciale, fourgonnette de fonction appartenant à Dubonnet. Tradier était très serviable et s’offrait volontiers à descendre à Marseille les personnes qui s’y rendaient en même temps que lui. Surtout lorsqu’il s’agissait de la belle Madame Bourdelle, sa plus proche voisine, qui travaillait à la poste. Il remontait aussi de la ville, presque chaque jour, Monsieur Aragno qui travaillait comme ouvrier boulanger et finissait sa journée en fin de matinée : il la commençait si tôt ! Il avait fui le fascisme espagnol et avait perdu ses parents dans cette guerre fratricide, il était parti le plus loin possible de l’Espagne, sans quitter la mer.Toute sa famille se faisait oublier, on ne parlait jamais d’eux, on ne les voyait guère.Habitués sans doute qu’ils étaient à ne pas se faire remarquer, question de survie.
L’été, les hommes se retrouvaient en milieu d’après-midi, après la sieste pour une partie de pétanque. Le terrain était vite trouvé : le chemin qui menait au lotissement, c’était le seul endroit plat, dans ce quartier construit à flanc de colline. Un jour, Gianni Lorrenzi revint de Marseille avec une machine extraordinaire : Elle faisait un bruit infernal et était tout à fait révolutionnaire. Tous les hommes du quartier vinrent rendre visite à Gianni pour voir son extraordinaire ‘’scie à moteur’’. On pouvait abattre un arbre tout seul en cinq minutes. Il l’appelait une ‘’tronçonneuse’’. Elle arrivait tout droit des Etats-Unis (ah ! ces américains, tout de même !) son moteur fonctionnait à l’essence deux temps, comme nos petits bateaux de pêche. Du reste, les bûcherons canadiens n’utilisent que ça et depuis bien avant la guerre !
Marcellin, le facteur (haï de tous les chiens) venait porter les cartes postales venant de toute l’Afrique noire à Irène Tradier, la jolie parisienne. En effet, son mari ayant perdu sa place en 1957 chez Dubonnet, était parti comme représentant de diverses entreprises françaises, pour ravitailler les comptoirs de nos glorieuses colonies françaises. Irène s’ennuyait dans sa maison. Les enfants à l’école, elle avait de grandes journées devant elle. N’étant pas une amoureuse des travaux ménagers, elle jardinait quelque peu, mais elle rêvait d’une vie bien différente. Elle avait un immense besoin d’amour. Et Edmond, ma foi Edmond s’était un peu fatigué de voir toujours la même femme, il avait un goût prononcé pour le changement. Irène savait bien qu’elle avait toujours été trompée. Cela ne l’empêchait pas de croire encore au prince charmant, et ce, malgré toutes les épreuves qu’elle avait eu à essuyer. Irène, portait sa trentaine avec élégance. Elle n’était pas bien grande, mais avait beaucoup de classe. Issue d’une famille bourgeoise de la lorraine profonde, elle mettait un point d’honneur à honorer l’éducation qu’elle avait reçu dans sa famille. Etant entrée jeune au couvent pour n’en sortir qu’à l’âge de dix huit ans, comme il était d’usage pour les jeunes filles de bonne famille, elle ne menait pas à présent la vie dont elle avait exactement rêvé. Elle aurait tant aimé épouser un officier de cavalerie, être servie par des domestiques, comme elle avait connu dans sa jeunesse. Elle aurait aimé habiter un petit manoir dans la région parisienne, avec chenils et écuries....Une petite madame Bovary échouée en Provence. La pauvrette se raccrochait à ce qu’elle pouvait pour ne pas sombrer dans le puit de sa désillusion. La culpabilité dont on l’avait chargée, et dont elle s’était chargée elle-même, la persuadait qu’elle était seule responsable d’avoir gâché sa vie. Au sortir du couvent, son père, le colonel Jeandel, veuf depuis bientôt deux ans, l’avait promise à un jeune officier de bonne extraction. Grand repas de famille, pour les fiançailles officielles, scellant le destin des deux maisons. Tout semblait aller dans le droit chemin, si ce n’est l’évènement terrible qui survint par ce froid dimanche matin, qui fit que la vie d’Irène pris un tournant décisif. Une rupture d’anévrisme terrassa le bel officier et l’avenir tout rose de la jeune promise. Lisette, la bonne attachée aux Jeandel, avait environ le même âge qu’Irène et de bon cœur voulu lui changer les idées. Elle l’emmena (en cachette du colonel) faire la connaissance de quelques unes de ses amies. Irène commença à beaucoup s’amuser à ces petites soirées, somme toute ‘’très peuple’’ mais très sympathiques. Les filles buvaient, fumaient comme des hommes. On lui apprit même à jouer à la belotte ! Pendant plusieurs mois Irène mena une double vie grisante. Pour le 31 décembre, il y eut une surprise partie organisée avec une ribambelle de jeunes gens, il y aurait même, parait-il, le frère d’Arlette qui viendrait tout exprès de Paris et c’était...un Zazou ! La fête menaçait d’être sacrément ‘’bœuf’’. Irène se mit sur son trente et un et à neuf heures, après le couvre-feu de la maison du colonel, Irène fit le mur pour rejoindre ses amies à la fête. Irène dansa comme une folle, n’avait d’yeux que pour le beau Maurice, le zazou parisien en veste à carreaux, cheveux gominés, que toutes les filles dévoraient des yeux. Irène bu beaucoup d’alcool. Plus qu’elle n’aurait dû. Elle plût à Maurice. Maurice était terrorisé : Il était mobilisé, la guerre venait d’éclater. Il voulait posséder cette fille qui lui plaisait, il sentait sa mort proche, il avait besoin, il avait envie...simplement de vivre encore un peu. Il poussa par terre d’un grand mouvement, tous les manteaux qui avaient été jetés en vrac sur le lit. Il ferma la porte de la chambre à clef. Irène eut peur en se faisant coucher sur le lit. Mais l’alcool balaya sa volonté. Elle se concentra sur le visage de Maurice pour oublier la douleur fulgurante qu’il lui infligea quand il la pénétra. Il partit le lendemain pour le front, s’y fit tuer quelques jours après son arrivée. Irène dans son innocence ignorait comment on faisait les enfants. Elle ne l’apprit que lorsqu’elle raconta à ses amies ce qu’elle avait fait dans la chambre avec Maurice. Elle sombra dans une angoisse mortelle. Il était impensable qu’elle fût enceinte. Fille-mère ! Non, pas moi ! Quand son ventre commença à s’arrondir, il fallut passer en conseil de discipline devant le colonel. La condamnation fut sans appel : « Pas de ça chez moi ! »
Avril 1940, le printemps était frisquet. Irène avait mis sa pelisse d’hiver et attendait le train pour Paris avec sa petite valise brune sur le quai aux courants d’airs. Pourquoi Paris, sous occupation allemande ? Parce que sa cousine Madeleine avait accepté de l’héberger un moment, le temps de se retourner. Elle connaissait une clinique tranquille en zone libre, à Tours, où Irène pourrait accoucher à l’abri de tout danger, autant que l’époque pouvait le permettre. Elle passa quelques mois à Paris où l’ambiance était assez affolante. La suspicion, le danger et la peur étaient partout. Elle réussit à trouver des petits boulots par ci par là, elle vendit du cirage au marché noir, fit quelques ménages dans des familles aisées, puis vint le jour où le médecin lui dit qu’elle arrivait au terme de sa grossesse.
A grand peine, elle réussit à atteindre Vierzon où se trouvait la ligne de démarcation, pour pouvoir passer en zone libre. Les lignes de train étaient coupées où extrêmement aléatoires, elle trouva des gens en voiture à l’âme charitable, une carriole à âne, fit un nombre insensé de kilomètres à pied. Madeleine lui avait obtenu un laisser-passer auprès d’un collègue bien vu des ‘’fridolins’’. Après ces divers transports de fortunes, plusieurs nuits sans dormir, crasseuse et fatiguée, Irène s’aperçu qu’il ne suffisait pas d’un laisser-passer présenté à un gros soldat égrillard et grossier pour atteindre la zone libre. L’homme ventripotent, libidineux, maîtrisant mal le français, mais su bien faire comprendre à l’innocente petite femme enceinte qu’il fallait passer sous les fourches caudines de son désir si elle voulait avoir la voie libre. Elle se sentit encore plus désespérément seule. A quatre pattes sur le rebord du lit de camp poisseux, en métal, à la peinture écaillée, sans culotte, la jupe relevée sur la tête, elle subit les assauts brutaux du gros homme rougeaud, debout derrière elle, ayant enlevé son ceinturon pour laisser tomber son pantalon sur les chevilles. Irène pleura sa maman en lui demandant pardon. Ses grosses larmes chaudes tombèrent sur la couverture kaki et luisante de crasse.
La clinique Tourangelle se situait en rase campagne à quelques kilomètres de Tours. Comme Irène se trouvait sans le sou, la directrice lui offrit de payer son séjour en travaux divers. Puis il fallut mettre le petit Philippe en nourrice et partir chercher du travail pour vivre et payer la pension du petit. Et l’enfer reprit sa place dans la vie d’Irène. Pendant ce temps, son père avait été muté à Capdenac, en Aveyron, et s’était remarié avec sa gouvernante. Une excellente femme qui souffrait de ne pas connaître sa belle fille. On ne sait pas vraiment ce qu’il se dit entre les époux, mais le Colonel crut qu’il pensait être de son devoir de reprendre sa fille et son rejeton : elle avait été suffisamment punie pour sa faute. Enfin, Irène soufflait un peu et fut éperdue de reconnaissance pour sa belle-mère, femme de bon sens encore enracinée dans sa terre aveyronnaise. Irène repris rapidement des forces. C’est au bal du 14 juillet à Capdenac qu’Irène rencontra Edmond, beau brun de 24 ans. Et voilà qu’à présent, quelques six ans après leur arrivée en Provence, Edmond était parti aux colonies et ne revenait que les trois mois d’été, pour les vacances. Irène ne se liait pas beaucoup aux autres habitants. Elle gardait son quant-à-soi, et par conséquence, se trouvait bien seule. Elle prenait parfois le tram pour descendre à Marseille faire un peu de lèche vitrine, mais avec les petits moyens pécuniaires dont elle disposait, cela la déprimait de ne pouvoir s’acheter ces jolies chaussures où cette adorable petit ensemble qui lui irait si bien. Elle se consolait en allant jouer la grande Dame au salon de thé très chic de la Cannebière, celui juste à côté de chez Muriel le magasin de fourrures.
Khâli Watshi, lui, avait remarqué depuis longtemps la petite parisienne et avait pris comme une aubaine le départ du mari pour l’Afrique. Il se mit à guetter Irène, imagina toute sorte de scénarii pour approcher la belle. Enfin, un vendredi, en début d’après midi, il tenta de passer devant chez elle, comme il le faisait bien souvent, mais ce jour là, il aperçut au loin la démarche élégante d’Irène descendant au village pour attraper le tram. «  C’est ma chance ! » pensa t’il. Il arrêta précautionneusement sa belle frégate vert amande auprès d’Irène. Très galamment, il sorti de sa voiture, en fit le tour pour venir ouvrir la portière à Irène.
« Je vous en prie, Madame Tradier, une femme de votre classe ne devrait jamais prendre le tram ! Je descends à Marseille, me ferez-vous l’honneur ? »
Irène manqua éclater d’orgueil, tant elle était flattée. Enfin, un homme reconnaissait sa valeur. Un homme un peu plus âgé qu’elle, certes, mais ce n’était pas pour lui déplaire. Mais surtout, d’une galanterie exquise. Ce court voyage de dix kilomètres fut très agréable, une bouffée d’air frais pour l’un comme pour l’autre. Irène avoua qu’elle n’avait rien à faire de particulier à Marseille, à part se promener, Khâli fut enchanté de l’emmener à la grande poste centrale pour y relever son courrier et profiter de téléphoner pour annuler tous ses rendez-vous. En réalité, ses nombreux rendez-vous, c’était de la frime. En tout bien tout honneur, ils allèrent au vallon des Auffes boire un jus de fruit, se promener sur le Prado, puis il fallut rentrer pour les six heures, heure de la sortie des classes. Irène avait eu son content d’exotisme et elle n’était pas du tout insensible à la cour que lui fit très respectueusement le libanais. « Mais je vous en prie, s’il vous plait, appelez-moi Khâli, cela me fera tellement plaisir !
-Je ne sais si j’ose me permettre....
-Allons, ma chère, ne sommes-nous pas voisin ?
-dans ce cas, appelez-moi Irène !
-Mais avec grand plaisir Irène »
C’est ainsi que plusieurs fois par semaine, Khâli emmena Irène à Marseille, puis, ces petites virées quittèrent la ville pour la campagne, jusqu’au jour où la passion dévorante explosa sous les pins maritimes, au-dessus des calanques, parmi le chant des cigales et, au loin, le bruit berçant de la mer et son ressac. Irène n’avait plus que son nouvel amour en tête, Khâli négligeait un peu ses affaires, il avait tant à faire de ses journées avec Irène. A cinquante ans, Khâli venait, pour la première fois de vraiment tomber amoureux. Il lui vint même à l’idée d’enlever sa Dulcinée. Ils partiraient tous les deux au Liban. Il avait une magnifique propriété, tout près de Saïda, cette propriété serait le palais de sa belle. Il l’entourerait de jardins d’eaux, de plantes magnifiques, de tissus et de luxe, de domestiques , elle serait sa reine de Saba. Quant à Lola, ce n’était pas un souci, il lui laisserait la villa et un petit magot pour ses vieux jours. Lola qui avait eu son content d’hommes durant toute sa vie, se trouvait fort satisfaite que son protecteur jeta son dévolu sur une autre femme. Elle facilitait même les escapades de Khâli. Irène avait inscrit la petite à la cantine scolaire pour avoir de longues journées de liberté. Elle vécut des mois de rêve avec un amant adorable, attentionné, prévenant. Elle était follement anthousiaste à cette idée de partir au Liban . Irène prit des contacts pour mettre sa fille en pensionnat jusqu’à l’arrivée d’Edmond, qu’elle aurait prévenu par courrier de son départ pour une destination inconnue. Khâli reparti pour Saïda, afin de finir les préparatifs pour la venue de sa bien aimée, pour être de retour en juin, date à laquelle Irène quitterait définitivement la France. Irène ne vivait pas, elle flottait sur son nuage rose. Elle se voyait déjà ‘’l’Antinéa du désert’’, la princesse qui n’avait qu’à ordonner à une myriade d’esclaves. Toujours tendrement couvée par le regard amoureux de son époux oriental Puis, brusquement, le courrier fourni de Khâli s’interrompit. Une, deux, trois, puis quatre lettres d’Irène restèrent sans réponse. L’inquiétude la gagna. Un matin, dans les premiers jours de juin, Lola vint sonner la cloche au portail de la villa d’Irène. Celle-ci descendit les marches de la terrasse en s’interrogeant. Jamais les deux femmes ne s’étaient parlé. Irène connaissait la position de Lola, mais en une seconde, elle se mit à douter. Elles se saluèrent bien poliment, Irène l’invita à entrer : « Non, non, merci, je n’ai pas trop le temps, je descends faire des courses au village. En passant, je me suis permise de vous déranger, car je suis très inquiète au sujet de Khâli, je n’ai absolument aucune nouvelle, ce qui ne lui ressemble pas, et je voulais vous demander, si vous....
- Ho ! Mon Dieu ! Vous non plus ? Je suis très inquiète aussi, je n’ai aucune réponse à mes missives !
-Cela est préoccupant. J’espérais que vous au moins, il vous écrirait....dans ce cas, je vais tenter de contacter sa famille, il a encore des cousins là-bas, je vais tâcher de savoir ce qu’il se passe et je vous tiens au courant.
-Je vous remercie beaucoup, Madame. Vous savez, je craignais que vous... enfin, vous comprenez ?
-- Ne vous faites pas de soucis pour moi, Khâli est un vieil ami, et je suis très contente pour vous et je vous remercie du bonheur que vous lui apportez. Maintenant, je me sauve, à plus tard ! »
Chaque jour, Irène guettait anxieusement Marcellin. Marcellin qui n’apportait rien, ou des lettres de la famille, d’Edmond, des factures. Pas de nouvelles de Khâli. Irène se posait mille questions. Lola n’avait pas plus de nouvelles. La famille là-bas disait ne l’avoir jamais vu. Il ne semblait pas avoir été à Saïda. Mais qui croire ? Que croire ? Ne rien savoir, être dans l’ignorance et l’impuissance d’agir était une véritable torture. Attendre, attendre...Edmond revint fin Juin, incertain de retourner en Afrique. 1959, les pays colonisés demandaient, souvent dans la violence, leur indépendance. Irène continua de jouer les bonnes mères de famille, son lourd secret dans son cœur meurtri, elle riait, elle dansait comme avant, mais ce n’était qu’apparence, sa tête noyée par le chagrin.
Lola mit en vente la villa que Khâli lui avait cédée et se débarrassa de la belle frégate, pour acheter un appartement en ville. On ne la revit plus. A l’automne, les volets verts de la belle villa à vendre restèrent tristement fermés. Irène montait parfois là-haut, passait devant le portail fermé. Les larmes lui venaient. Seule, elle ne les retenait pas, parfois elle se laissait aller dans une vague de gros sanglots. Edmond décida de ne plus repartir en Afrique par peur de la situation dans les pays soulevés contre l’occupant. Edmond préféra s’acheter une boutique de chaussures, pas chère, qu’il trouva dans le limousin.Toute la famille Tradier déménagea. Les années soixante arrivaient avec leur folie de progrès et d’industrialisation.. Marcellin parti à la retraite Le vieil Aragno parti en maison de retraite à la Montade. La belle madame Bourdel, son mari et leur fille trouvèrent un grand appartement boulevard Longchamp. La route poussiéreuse du lotissement fut goudronnée. De toute façon, plus personne n’y jouait aux boules. Cette route asphaltée fut un bien pour les camions tout neufs de Monsieur Lorenzzi. On construisit des trottoirs, là où les roses trémières fleurissaient et donnaient une note gaie et sauvage au quartier. Oui, ce quartier commençait à ressembler à tous les quartiers bien policés des abords de grandes villes....
« On y va ? » il se tenait debout devant moi, à contre jour, tournant le dos au soleil qui se couchait sur la mer. Les poings aux hanches, il m’interrogea :« Qu’ est-ce que tu fais ? Ça fait au moins une demi-heure que tu regardes ce caillou ? » Je sentis la dureté des galets de ce coin de plage de Cassis, sous mes fesses, la légèreté et la finesse de l’écume de mer caressant mes orteils. Je sorti des années 50 comme on sort d’un rêve, comment aurait-il pu deviner que ce galet, que je tenais depuis si longtemps dans ma main, ce galet avait la même couleur que la frégate vert amande de monsieur Watshi ?
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