Le fou du C3

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Coucou  [+]

J'ai vécu à Lyon.
La deuxième ou troisième plus grande ville de France selon que l'on parle à un Lyonnais ou un Marseillais.
Cela reste quand même une grande ville. Avec plein de gens dedans. Des gens très différents, de moi, entre eux.
Au premier abord, on pourrait croire que tout le monde se ressemble. Même couleur de vêtement, même style (plus ou moins), même déplacement. Mais en creusant un peu on se rend compte que tout n'est pas identique.
(Quelle intro !)

Il m'est d'ailleurs arrivé une drôle d'histoire que j'aimerais vous raconter.
« Oui ?
-Ouiiiiiiiii (foule en délire).
-Ok ok
-Cédric Cédric Cédric! (Foule hystérique)
-On se calme ! J'ai dit ok ! (Autorité naturelle). »

À cette époque je vivais sur les quais de Saône et je prenais le bus régulièrement et surtout pour aller au bureau. Mon appartement à l'ouest de la ville, mon bureau à l'est, mon trajet me faisait traverser le centre. Et en fait non ! Je ne prenais pas le bus mais le trolley (il est moche ce mot). Le C3 (il est moche ce nom de trolley).

Je rentrais un soir et comme la plupart des gens, après le boulot (en vrai je n'ai pas fait de statistique sur ce sujet), j'étais fatigué et mon esprit errait. Sans faire attention aux co-trolleyers (si ça se dit !), je fus néanmoins attiré par des passagers vers l'arrêt des Terreaux. (Coucou !) (Ok j'arrête avec les parenthèses).
Il y avait un couple d’un certain âge, qui avait un certain look. Des touristes.

À ce propos, petite digression. Pourquoi est-ce que les touristes se sentent obligés de mettre un polaire et des baskets pour tourister en ville ? C’est pour mieux les reconnaître et pouvoir plus facilement les arnaquer ? Parce qu’en vrai, s’ils s'habillaient comme tous les jours, ce serait pareil, aussi bien. Quoiqu’ils s’habillent peut-être comme ça tous les jours... Ah bah ayé, j’ai ma réponse. Fin de la digression.

Une femme et un homme qui visiblement cherchaient un lieu ou leur chemin. Un autre homme avait remarqué ce couple. Cet autre homme n’était pas très grand. Il était chauve aux cheveux longs. J’entends par là que le dessus du crâne était dégarni mais sur les côtés et derrière, c’était mi-long, gris et gras. Il était un peu tassé sur lui-même. Le visage marqué par la vie et mal rasé. Il portait un pardessus vert foncé qui lui descendait sur les tibias. Il faisait des allers retours dans la rangée. Qui se tenant à une barre, qui se tenant plus loin contre la porte. Il semblait habité.

De prime abord, j’eu une image assez négative de cet homme : clochard, poivrot, déchet. Je sais que ce n’est pas bien de juger les gens sur le physique et l’attitude. Mais je le fais quand même et négativement en plus. Cela permet après coup de souvent être agréablement surpris (ouais, ma justification est moisie). Voyant le couple chercher, cet homme s’est permis de les interroger. Je n’ai pas vraiment prêté attention à la teneur des propos mais plus aux attitudes. Le couple semblait sur la défensive. Mais l’homme, malgré son apparence, ne semblait pas hostile. Il avait même une voix agréable, grave, posée, polie. Le couple fut rassuré également. Une conversation s’engagea.

Soucieux du respect de la vie privée des gens (blague !), je ne me concentrai pas sur la discussion et préférai égarer mon regard ailleurs. Puis mon attention fut à nouveau attirée par les mêmes protagonistes. En effet, l’homme parla plus fort et le couple sembla de moins en moins l’aise. Pour preuve, regards fuyants, sourires forcés. Mais l'homme insista. Ses paroles n’étaient pas très cohérentes. Enfin ni pour moi ni pour le couple visiblement. Il leur disait qu’il venait du Val de Saône. Connaissaient-ils les p’tits jeunes du Val de Saône ? Euh... forcément non. Moi non plus. S'ensuivit un monologue où l’homme raconta principalement son intérêt pour une jeune fille d’à peine 18 ans, du Val de Saône donc, une salope (je le cite). Et puis il commença à traiter de salopes toutes les femmes qu’il voyait par la fenêtre.

Tout le monde dans le trolley (qu’il est moche ce mot !) avait compris qu’il y avait dérapage, carton rouge et que cet homme était fou. Je descendis peu après cet événement et avant cet homme. Une fois chez moi, je ne pus m’empêcher de raconter la scène à ma femme.

Il y avait un couple d’un certain âge, qui avait un certain look. Des touristes. (Ah ah ah, non je ne vais pas tout répéter).

Ma femme avait déjà rencontré cet homme et assez rapidement nous l’avons surnommé le “fou du C3”. Elle en avait assez peur ou plutôt était très méfiante et préférait s’en éloigner. Pour ma part j’avais trouvé la scène cocasse : un homme semblant miséreux, puis finalement poli et sociable, puis altruiste, puis zinzin. Qu’est-ce qui peut amener un homme ou une femme à être différent ? Est-il fou ? Mais ça veut dire quoi fou ? Autant de questions que je me posais et dont ma femme se foutait royalement.

Deux ou trois jours plus tard, je recroisai le fou du C3 au loin dans la rue en allant rejoindre un ami. Il était toujours vêtu de son pardessus vert foncé. Il marchait le buste en avant, un peu comme M. Hulot mais en plus petit et en plus pressé. Il semblait se hâter et s’engagea dans une petite rue derrière les Terreaux. Je me posai toujours des questions sur lui, ce qu’il faisait dans la vie, où il vivait. Qu’y-a-t-il dans sa tête ? À quoi penses-t-il ? Je n’étais pas obsédé mais j’avais plutôt une vive curiosité pour la possible vie de cet homme.

J’en parlais avec Antonin et quelques bières en terrasse. Lui aussi avait déjà croisé le fou du C3. Incroyable quand même ! Tout le monde semble connaître cet homme et tout le monde s’en fout un peu (oui ok, deux personnes ce n’est pas tout le monde. Mais je ne vais pas faire des statistiques sur tout ce que je dis parce que sinon on va y passer trois siècles sur cette histoire). En en parlant avec lui je me disais que ce serait intéressant de le suivre ce fou. Bon ok, dis comme ça, ça fait bizarre mais c’est par pure curiosité. Savoir quelle est sa vie, rien de plus. Je n’ai aucune compétence psychologique ou psychiatrique. Mais je ne suis quand même pas le seul à me demander pourquoi et comment ça fonctionne dans la caboche de ces gens ?!

Finalement résolu à mener mon entreprise à terme (putain c’que j’cause bien !), je décidai de le suivre de loin la prochaine fois que je le croiserai.

Le temps passa et je ne revis plus le fou du C3. Ma vie suivait son cours, des hauts, des bas, rien de bien folichon à raconter ici.
Puis un été, BIM ! Je retombai sur lui dans le trolley (berk).
Il faisait chaud et tout le monde était en tenue courte. Sauf lui, toujours avec son long manteau. Même allure, même coiffure. C’était en fin de journée encore une fois. N’ayant pas d’impératif vespéral, je décidais d'exécuter mon plan diabolique.
Je descendis au même arrêt que lui, plein centre, côté opposé à la mairie. J'essayai d'être un minimum discret mais évitai de siffler malgré tout. Mais avais-je vraiment besoin d'être discret ? Il semblait concentré, absorbé et marchait vite vers un objectif. J'ai même parfois eu du mal à le suivre tellement il pressait le pas. Il tourna finalement dans une ruelle sans issue, sombre et sentant l'urine. Il s'engouffra dans un immeuble par une vieille porte en bois. Me voilà malin ! Je n'allai quand même pas le suivre. Non ! Je suis courageux ! C'est juste que je n'allai pas rentrer chez les gens comme ça. Que pouvais-je en conclure ?... Pas grand-chose en vérité.

Je rentrai donc bredouille chez moi. À moitié encore grisé par mon audace et cette filature pédestre et penaud que cela n’ait abouti qu’à si peu. Je décidai de partager mon ressenti avec ma femme mais cette dernière trouva surtout étrange que je suive un inconnu dans la rue. Ouais... bon...ok. Je décidai de me calmer et de laisser tomber cette histoire absurde.

Manger. Dormir. Travailler. Faire des courses. Faire l'amour. Ne rien faire. Dormir. Manger. Manger. Travailler. Ne rien faire...

C'est sans doute bête mais je n'arrivai pas à m'enlever l'image de cet homme. Oh et puis flûte ! J'ai juste envie de savoir un peu sa vie ensuite je retourne à la mienne. Ni une, ni deux, je décidai de retourner le soir même à l'endroit où l'homme avait disparu. Dans cette ruelle, impasse Saint-Polycarpe il me semble. Je me retrouvai à faire le pied de grue dans la ruelle du pipi. Bad boy, dealer en plastique. Mais rien à foutre. Il faisait bon et j'attendais presque une heure avant de voir la porte s'ouvrir. Puis elle se referma. Pardon ? Elle s'ouvrait et se refermait toute seule ? Personne n'en est sorti. Elle s'ouvra à nouveau. Franchement ouverte mais la pénombre intérieure m'empêcha de voir qui ou quoi. Puis la porte se referma. Sacré nom d'une pipe ! (Ouais je parle carrément jeune). Ce cirque se reproduisit 5 fois avant qu'une femme ne sorte finalement. Elle ne m'a même pas calculé. Son attitude et son apparence vestimentaire (méduse de plage et chaussettes, lunettes de piscine sur le front) m'ont mis la puce à l'oreille. Cette femme devait être du même groupe de rock que le fou du C3. Je ne saurais dire ce qui m'a pris mais je l'ai suivie. J'étais intrigué et persuadé que cette femme (appelons la Pamela (Pamela Anderson->plage->méduse de plage)) avait un rapport avec l'homme que je traquais.

Course poursuite est exactement l'opposé de ce que je vécus. Pamela s'arrêtait à chaque angle de rue et passait la tête 5 fois avant de s'élancer dans la rue. Je devais donc attendre systématiquement qu'elle finisse son inspection approfondis pour marcher après elle. Elle descendit les pentes de la Croix Rousse, traversa les Terreaux, fila vers Saint-Nizier. Dans une ruelle, elle s'engouffra doucement dans un immeuble. Rroooo ! Mais c'est pénible de disparaître comme ça ! À la télé les filatures sont plus palpitantes ! J'inspectai les plaques des boîtes aux lettres à la recherche d'un indice. À part quelques noms de famille qui me firent pouffer de rire, comme Madame Troude et Monsieur Poulet, rien de valable. Pour ne pas paraître trop suspect, je reculai lentement dans la petite rue et entrai dans le premier magasin venu pour observer l'entrée de l'immeuble (malin !). Sauf que ce n'était pas un magasin mais un restaurant (pas malin). Un bouchon pour être plus précis, au milieu duquel trônait un énorme plateau fromage ou un plateau fromage géant ou de géants fromages sur un plateau à roulette (je vous laisse le choix de l'image). Un gentil monsieur avec une grosse moustache me souhaita la bienvenue et me demanda combien j'étais. J'étais un. Et j'étais maintenant à table. Bof, après tout pourquoi pas ! Les fromages m'avaient donné sacrément envie et j'avais une place avec vue sur le porche d'en face. Impec !

Je commençais par des œufs meurettes. La plus belle invention du monde (non, je n'exagère pas). Cette petite sauce concentrée à base de vin et de lardons me donne encore aujourd'hui l'eau à la bouche. Si si regardez, là... au coin de ma lèvre droite... Ensuite je me pris une andouillette sauce moutarde avec un gratin dauphinois. Quand on sait ce qu'il y a dans l'andouillette, on est très tenté de fuir à grandes enjambées. Mais bon sang que c'est bon !!! Avec une sauce à la moutarde mais surtout à la crème pour atténuer le piquant du condiment et du boyau. Miam !!! Et que dire du gratin... bien poivré à souhait, fondant et re-crémeux. Je précise qu'à ce stade mon ventre essayait de déboutonner mon pantalon de l'intérieur. Mais après tout ce n’est pas lui qui commande ! J'ai alors pensé à une chouette technique. Boire du vin (Saint-Joseph en l'occurrence) pour faire passer tout ça. Malin le gars ! Et puis comme il me restait du vin, je m'attaquai aux fameux fromages sur plateau. J'ai bien sûr tout essayé parce que bon... bah... hey ! Je n’ai pas besoin de me justifier d'abord ! Le patron par là-dessus m'offrit un coup de gnôle. Et c'est à ce moment précis que le fou du C3 sortit d'en face. Bah merde alors !! Lui et pas Pamela ? Et puis alors là vraiment pas la force de m'élancer à sa poursuite. En plus ce serait hyper mal poli de partir sur un cadeau du patron. Du coup gnôle, fromages et tarte à la praline rouge pour faire couler.

Je rentrais chez moi à une heure assez avancée. Je rentrais avec difficulté en longeant la Saône, en marchant comme si mes jambes étaient sans genoux tellement j'avais mangé. La lenteur de ma marche me permettait au moins de réfléchir. Est-ce que Pamela était le fou du C3 ? Est-ce que ce couple vivait dans deux endroits différents ? Qui sont les « p'tits jeunes du Val de Saône » ? Comme j'ai une mémoire infecte je décidai de noter mes filatures, interrogations et déductions dans mon portable. Portable sur lequel était affiché dix appels en absence de ma femme et des SMS me demandant où j'étais...

Quelques semaines plus tard mon journal de bord se remplissait bien. J'avais réussi à suivre plusieurs personnes me semblant suspectes et plusieurs fois les mêmes. Je n'avais cependant pas trop de réponse à mes principales questions. Pourquoi sont-ils ainsi ? Comment sont-ils devenus fous ? Est-ce qu'ils sont nés ainsi ? Le sont-ils devenus ?
Mon activité me prenait du temps. Pas simple d'être rigoureux avec le nombre de zinzins qu'il y avait en ville. J'ai dû prendre des jours de congés pour éviter de me prendre des roustes par ma femme à la maison à force de rentrer tard. Comme ça plus besoin de me justifier à personne qui plus est.
Malin !

À force de suivre toutes ces personnes, j’en étais arrivé à bien les cerner et j’arrivais à toutes les relier entre elles. Et devinez quoi !? Eh bien elles étaient toutes reliées entre elles. Et ça ce n’est pas commun ! Comme si ces personnes folles ne formaient qu’un groupe, une entité, une forme d’intelligence collective surnaturelle. Et ça ce n’est pas commun !
Je me renseignais donc sur les phénomènes paranormaux, ésotériques et extraterrestres. Et je trouvais dans ce dernier groupe des similitudes avec ce que j’avais pu observer. Il fallait donc que j’en ai le cœur net. Est-ce que le fou du C3 était en réalité une personne venue d’une autre planète ? Est-ce qu’en fait ses divagations verbales étaient dues à une difficulté à maîtriser notre belle langue ?

Un jour que j’étais en filature après la folle aux chats, je me décidais à vérifier ma théorie, que dis-je ? ma certitude, que dis-je ? la vérité que j’étais le seul à connaître. Nous étions vers Saint-Georges et je suivais de près cette vieille dame (ouais... vieille dame... mon œil...). C’était un dimanche soir et c’était même dimanche soir dernier. La rue était paisible, toute le monde devait regarder la télé, innocemment, tandis que j’approchais de la vérité. Dans un coin plus sombre de la rue déserte, je me décidai à passer à l’acte. Je dépassai la personne et la poussant d’un coup d’épaule violent sur le bas-côté. Avec toute mon assurance d’homme sacrément malin, je la regardai droit dans les yeux en lui exigeant de me dire de quelle planète elle venait. La femme fit mine de ne pas comprendre et commença à ouvrir sa bouche édentée et fétide pour crier un baragouin, sans doute extraterrestre. Sentant la situation dégénéré (peut-être appelait-elle du renfort ami), je me mis à la bâillonner de ma main en continuant de la sommer de dire absolument tout. Cette scène ne passe rapidement pas inaperçu et je dus justifier de mon acte auprès de quelques voisins curieux et innocents ainsi que de la police curieuse et pas très innocente. Personne ne crut à ma théorie et je fus amené au commissariat tandis que la vieille put rentrer chez elle. Tout faux !! Ils ont tout faux ! Je fus obligé de sacrément m’énerver pour qu’ils comprennent leur erreur. Mais ils n’ont pas compris et m’ont emmené.

J'ai vraiment hâte de sortir de cet hôpital pour reprendre la filature du fou du C3 et comprendre comment l’on devient fou.
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Mireille Bosq · il y a
Ah! bon il était fou, donc on lui pardonne toutes ces digressions entre parenthèses et longues explication sur les modes de transport. Mais il faut du culot à ce fou là et une imagination bien déterminée à nous amener à sa conclusion.
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C é d · il y a
Est-on certain qu'il était fou ... ?
Merci pour le commentaire Mireille