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Le fou

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Fabrice Antonov

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Depuis que je les fréquente, les gares et les trains ont toujours été pour moi des lieux privilégiés pour regarder battre le coeur du Monde. Quel que soit l’endroit où votre regard se porte, il y a toujours un spectacle inédit qui s’offre à vous, un unique moment de vie que vous parviendrez à saisir pour peu que vous soyez à l’affut du mouvement des choses.

La faune que l’on observe dans ces lieux est fort variée et souvent surprenante : des mères de famille traînant leurs gamins éplorés; des mamies affolées par la perspective de rater leur train; des hommes d’affaires tirant une large valise à roulettes, sapés comme s’ils allaient faire leur première communion; des hommes à lunettes, avec de larges écharpes, portant des cheveux longs, dont on ne saurait trop dire s’ils sont avocats ou comédiens.

Durant mes périples, il m’est arrivé aussi de croiser des personnalités. Ainsi, à la gare de Lyon, à Paris, j’aperçus sous un ciel âpre et gris un Philippe Bouvard pensif, longeant le quai de gare avec une mélancolie déconcertante dans le regard. Une autre fois, c’est un champion olympique de natation, un large bonnet vissé sur la tête et la mine renfrognée, que j’aperçus tandis que je descendais du TGV. Un vendredi, de retour de Paris, je vis au fond du train un animateur de télévision qui n’avait pas cessé d’utiliser son téléphone portable, ce qui avait indisposé tous les voyageurs proches. Je me souviens également de cette chanteuse américaine de jazz, affalée dans son fauteuil, les pieds relevés, entourée de ses musiciens, qui s’était sûrement produite la veille dans une salle de spectacle de la région.

Je dois aussi vous parler de ce qu’il y a lieu d’appeler, par commodité de langage, les fous, les gens pas tranquilles dans leur tête, les dérangés du cerveau, les atypiques. Bref, les cinglés de tout poil qui peuplent ces lieux étranges que sont les gares et les trains.

Je saisis donc l’occasion pour évoquer avec vous ma rencontre avec le fou.

Je crois bien que c’était un jeudi, en fin de journée. J’étais monté en tête de train, là où généralement il y a moins de monde et où vous êtes certain de trouver la place que vous convoitez, souvent la même. Assis à côté de la fenêtre tellement sale qu’on voyait à peine à travers, je commençai mon rituel habituel. Je lisais mes sms et regardais quelques vidéos sur mon portable. Au bout de quelques minutes, je le vis passer une première fois, du coin de l’oeil, sans y accorder trop d’importance.

Peu de temps après, il repassa dans l’autre sens, attirant déjà un peu plus mon attention. A force de passer à côté de centaines de personnes au quotidien, j’avais développé une perception particulière, une intuition aiguisée me permettant de déceler rapidement ce qui pouvait clocher chez une personne croisée au hasard de mes pérégrinations.

Cet homme marchait en regardant droit devant lui, les épaules exagérément tirées en arrière. Il était de petite taille, le teint mat, avec des cheveux courts, clairsemés par endroits. Ses vêtements étaient usagés et il était chaussé de baskets trouées. Tandis que je cherchais à m’assoupir, je le vis de nouveau passer une troisième fois et, cette fois-ci, il s’arrêta à mon niveau et vint s’asseoir à côté de moi.

Et merde, pensai-je, dans un semi-murmure, les ennuis commencent.

Mon ressenti s’était avéré exact. Deux minutes après s’être assis, l’inconnu se tourna doucement vers moi, commençant à m’apostropher.

- Monsieur, pouvez-vous me prêter votre téléphone. Il faut que j’appelle ma copine, elle est à Nice, je vais la rejoindre.

Le filet de sa voix était rocailleux, sa diction mécanique, souvent hésitante.

De près, je percevais avec plus d’acuité le rouge qui tapissait le blanc de ses yeux. Si ce gars ne se droguait pas, il aurait intérêt à consulter rapidement un ophtalmologiste.

Sans nul doute, c’était un camé mais, dans mon malheur, j’avais un peu de chance.

Son haleine n’était pas incommodante et aucune odeur corporelle désagréable n’émanait de sa personne.

Interloqué, je me mis sur la défensive, me raidissant sur le fauteuil rouge usagé du train. Je me voyais mal filer mon téléphone de plusieurs centaines d’euros à un parfait inconnu.

De plus, je vous avoue que j’avais du mal à concevoir que ce type puisse avoir une copine, mais le monde est tellement surprenant...

- Vous voulez appeler votre amie, elle vit sur Nice ?

La reformulation, une vieille technique qui marche toujours. A utiliser sans modération si vous souhaitez gagner un peu de temps, ce que je cherchais à faire, vu la circonstance.

- Oui, je la vois ce soir, me répondit-il sur un ton joyeux, presque badin. Elle est à Nice, je vais la rejoindre.

Ce type se répétait beaucoup. Je savais que ça pouvait être un des symptômes d’une pathologie psychiatrique. De vieux souvenirs tirés d’une émission médicale vue à la télé. Il fallait être prudent.

Avec un peu d’hésitation, je finis par lui transmettre mon précieux téléphone. Il s’en empara et composa un numéro, hésitant à plusieurs reprises.

J’entendis deux sonneries, puis la communication fut établie

- Allo, ma chérie, c’est moi !

Il prononça la phrase, d’une volée, sans hésiter. Comme le volume du téléphone était élevé, j’entendais le grésillement lointain d’une voix féminine qui répondait sèchement aux questions posées par mon voisin.

La conversation fût brève. Après avoir confirmé sa venue auprès de sa supposée dulcinée,  il raccrocha et me tendit l’appareil en me remerciant.

Il me restait environ trente minutes à tenir avant d’arriver à ma gare de destination. Il fallait absolument que je le fasse parler le plus possible.

Je repensais à des articles lus dans des revues de psychologie. Si ce type était cinglé - et il l’était sûrement, il pourrait facilement sortir un couteau et me le planter dans la gorge. Bloqué contre la fenêtre et isolé dans la voiture, personne ne pourrait venir à mon aide. Je me viderais de mon sang en deux minutes et je finirais agonisant sur le fauteuil, seul, avec le fou à mes côtés. Ma dernière vision serait celle de ce gars regardant, hagard, la lame de son couteau couverte de sang, y voyant ma tête livide s’y refléter.

La perspective d’une telle fin me redonna un coup de fouet mental.

Je me mis alors à questionner cet inconnu dont j’ignorais toujours le prénom. Il n’en fallût pas beaucoup pour qu’il se mette à me raconter sa vie, réelle ou fantasmée, mais peu m’importait.

Et c’était surprenant. Piqué par le jeu de la curiosité, un peu à la manière d’un journaliste, je le relançais quand il ne finissait pas ses phrases ou quand je sentais qu’il omettait certains détails. Je me découvrais un plaisir quasi sadique en lui demandant d’expliciter des formules que je jugeais trop lapidaires.

Des années de galère, ponctuées par des passages en prison, dont le dernier semblait a priori proche, vu de l’extérieur, ce type semblait avoir vécu un véritable enfer.

Il répondait à mes questions sur un ton monocorde, comme s’il ne ressentait aucun sentiment. Mais il semblait content qu’un inconnu comme moi s’intéresse à lui.

Il en vint à me raconter que son dernier gros coup était un braquage qui avait mal tourné. Lui et deux acolytes avaient pris le parti de s’attaquer à une banque. Mais au dernier moment, ça s’était mal passé. Une course poursuite s’était engagée avec les flics.

- On était dans une camionnette blanche. J’étais au volant, les deux autres derrière. Je transpirais beaucoup, vous savez, je n’aime pas beaucoup ça.

Il semblait revivre la scène en me disant ça. J’étais interloqué.

- Et il s’est passé quoi après ? Vous les avez semés ?

J’étais fasciné. J’avais avais envie de croire à ce que me disait ce type, tout en continuant à douter de la véracité de ses propos.

Mon téléphone sonna, me faisant sursauter. Un numéro inconnu. C’était sa copine qui appelait. Il s’empara de mon téléphone. Cette fois-ci, la conversation dura plusieurs minutes et j’assistai en direct à une véritable engueulade. Il raccrocha, l’air blasé. Pas sûr qu’il passe une nuit agréable.

- Et après, alors, il s’est passé quoi ? lui demandai-je, revenant à la charge.
- Après, on a roulé dans des petites rues et ils étaient toujours derrière. Franck a sorti son arme et a balancé quelques rafales. Ça a fait un sacré bruit, vous savez.

Il disait ça en esquissant un léger sourire.  C’était la première fois depuis le début que je lisais un semblant d’émotion sur son visage.

- On a fini par les semer. Mais la bagnole des flics s’est pris un petit mur. Jo m’a dit qu’il avait touché le conducteur et qu’il avait vu du sang sur sa tête.
- Ah bon ? il a tué le flic ?
- Oui, bien sûr. Et on a pu reprendre l’autoroute. On a beaucoup roulé vous savez, trois ou quatre heures, on s’est pas arrêtés, jusqu’à ce qu’il fasse nuit. On s’est planqués dans la forêt après.

J’éprouvais un frisson rétrospectif. Il avait dit ça calmement, sur le même ton que s’il m’avait raconté son dernier week-end ou décrit sa recette du poulet basquaise.
Il devait rester dix minutes de trajet. Le téléphone sonna encore, c’était encore elle. Il répondit et, vu le ton de conversation, je devinais qu’il y avait toujours de l’orage dans l’air.

Mais cette fois-ci, ça s’éternisait. J’allais arriver en gare. Tandis que j’étais debout, prêt à descendre sur le quai, il en était toujours à discuter. Je commençais à stresser.
Jusqu’à la fin, je crus que je ne récupèrerais jamais mon téléphone. Ce ne fût qu’une fois le train arrêté en gare que je me résolus à le lui arracher des mains, tout en le saluant rapidement.

- Bonne fin de voyage Monsieur. Vraiment désolé, je descends ici, lui dis-je de façon autoritaire.

Tandis que je marchais sur le quai en direction de la sortie, j’éprouvais des sentiments contrastés. J’avais l’impression d’avoir vécu un moment totalement surréaliste, qui n’avait peut-être même pas existé. J’avais peut-être rêvé ou fantasmé ce moment, finalement.

Pourtant, ce type pouvait être un meurtrier potentiel et il allait continuer à errer tranquillement entre Marseille et Nice. J’avais même pensé à aller voir les flics, mais je me suis dit que ça allait sûrement me créer des problèmes et, à cette époque, j’en avais pas vraiment besoin.

Quelques semaines plus tard, j’avais oublié cette étrange rencontre. Un mardi pluvieux, juste avant de monter dans le TGV, j’avais pris un journal « 20 minutes », pratique car lu en cinq minutes chrono. Une fois assis et débarrassé de ma veste, mon lourd sac à dos posé sur le siège proche, après avoir allumé le plafonnier, je commençai à feuilleter le quotidien.

Rien de bien excitant à vrai dire, du foot, de la politique, des médias... J’abordai la rubrique faits divers sans grand enthousiasme et un titre attira mon attention : « Le cerveau du gang des braqueurs interpellé à Nice ». Il était question de l’arrestation en plein jour, à la place Masséna, d’un type dangereux, qui avait organisé plusieurs braquages durant les deux dernières années en région PACA, laissant un mort sur leur passage, un policier de trente-quatre ans.

Mon regard fût rapidement attiré par la photo du présumé coupable. Malgré la taille réduite de la photo, je reconnus sans peine cette silhouette, cette chevelure et, surtout, ce regard vide, rendu plus effrayant encore car la tonalité rouge des yeux de cet individu était exacerbée par les flashs des photographes. Il était menotté et sortait, à moitié voûté, d’une voiture de police.

Mon sang se glaça.

C’était bien lui, c’était le fou...

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