7
min

Le fossoyeur

Image de Brun Borion

Brun Borion

217 lectures

71 voix

En compétition

« La mort aux pattes de velours
A séduit certains de mes compères
Vers le gouffre apocalyptique
Emportant dans la tombe tour à tour
Tout ce qui peut tomber à terre
Dans un faux mouvement frénétique
Qui fractionne le point de non retour
Pour que le nez dans la poussière
Je me redresse et m'applique
À regarder le compte à rebours »

Je me réveille.
J’ai la tête lourde, les yeux embrumés. Je regarde autour de moi. En face, je vois un mur comportant une grille verrouillée. À droite, un mur. À gauche, un mur. Derrière moi, un mur. Un plafond, un sol. Bref, je ne suis pas dans ma chambre. Et je ne suis pas dans mon lit. Là, je suis assis sur un matelas rayé plutôt mince reposant sur une banquette amovible reliée au mur par une chaîne de chaque côté. Un oreiller, une couverture. Je suis en cellule. Des chiottes. Une brosse à chiottes et du P.Q. Un lavabo. Un savon et une serviette. C’est tout.
Je me demande ce qui me prend de rêver d’être en prison. Car il n’y a pas de doute, je suis bien enfermé. Et cette grille ne laisse même pas passer la tête. Je vois bien le mur de l’autre côté de la grille. Mais je ne peux pas voir ce qu’il y a à gauche ou à droite dans le couloir. D’autres cellules ?
— Y a quelqu’un ? 
J’appelle. Je hurle même. Pas de réponse. Normalement, je m’inquiète. Mais là je me dis, soyons patient. On verra bien où cela nous mène.
J’attends.
Rien. Pas un bruit, si ce n’est ma respiration. J’observe le lavabo. Plus je l’observe, plus je me dis que j’ai soif. Alors je me décide. L’eau est froide, ça fait du bien. Pendant que je me désaltère à grandes gorgées, je me dis que, quand je vais relever ma tête, je serai face à un miroir, qui m’indiquera que je suis de retour dans ma salle de bain, à côté de ma chambre... Mais non. Pas de miroir. Juste un mur. Je m’aperçois que ça me dérange vraiment de ne pas me voir. Machinalement, je me lave les mains. Ce sont bien mes mains. C’est bien moi.
Franchement, ce n’est pas la panique qui m’envahit. C’est l’ennui. Je n’ai rien à faire ici. Mais d’ailleurs, qu’est-ce que je fous là ? J’aimerais bien savoir combien de temps ça va durer ? Et puis non, m’en fous ! Je n’ai pas envie d’être là. Il faut que je me réveille.
J’attends.
Rien. Tiens, j’ai envie de pisser. Pendant que je contemple mon jet de pisse dans ces chiottes rudimentaires, je me dis que, si ça se trouve, en vrai, je suis en train de me pisser dessus. Si ça pouvait me réveiller ! Mais non. Trois dernières gouttes. Toujours rien.
J’ai une idée. Je n’ai qu’à m’endormir ici. Et si ça se trouve, j’aurai une surprise au réveil. Je ne serai plus ici et tout ça ne sera qu’un pauvre rêve débile !
J’attends.
Rien. Faut pas attendre pour s’endormir, sinon on ne s’endort pas. J’insiste. J’ai l’impression que ça vient. Mais j’entends un bruit. Persistant. Comme un bruit d’essieu mal huilé. On dirait que ça le fait exprès. Ça vient du couloir. Par la droite. J’ouvre les yeux.
Surprenant ! Un type vient de passer tranquillement, avec une carriole, juste devant la grille, et a disparu sans même jeter un œil dans ma direction. À ma place, n’importe qui l’aurait interpellé. Mais je n’ai pas bougé. J’étais cloué. Je me suis juste contenté d’écouter le bruit d’essieu. Quand je me décide, il est trop tard. Quel con !
Ça y est, là, c’est foutu pour m’endormir. Je suis en train de me demander : « C’est qui ce type ? » Il y avait des trucs sur la carriole. Qu’est-ce qu’il trimbalait ? Il va peut-être repasser. Faut pas que je le loupe !
J’attends.
Au bout d’une éternité, le bruit d’essieu mal huilé se fait entendre par la gauche. Je me précipite vers la grille :
— Salut !
— Salut.
— Attends ! T’as une minute ?
— Ça dépend. Du P.Q. ?
— Quoi ?
— Un savon ?
— Ah... non, ça va. Je veux juste savoir...
— Non, moi je ne sais rien. Tu veux un livre ?
— Non...
— Si tu veux rien, faut que je trace. Salut.
— Mais attends ! Hey !
Je l’interpelle. Je m’égosille. Je n’ai pour réponse que le bruit d’essieu qui s’estompe. Ah, le con !
J’attends.
Ça y est. Il revient. Je le stoppe :
— Excuse-moi. On est où, là ?
— Ben ça se voit.
— Oui mais qu’est-ce que je fous là ?
— Moi je ne sais pas ce que t’as fait pour être là. Mais moi je suis là pour quelque chose que je n'ai pas fait.
— Et ça fait longtemps que t’es là ?
— Un peu oui ! Mais j’ai eu « bonne conduite ». Alors je livre.
— Mais on sort comment d’ici ?
— Je ne sais pas. Tu veux un livre ?
— Non...
— Si tu veux rien...
— Oui ! Je veux un livre.
— Tiens. Faut que je trace.
— Déjà ?
— Salut. »

Assis sur le trône, en position quasi Penseur de Rodin, je lis les premières lignes de ce bouquin sans titre faute de couverture :
« Mon cœur est mon porte-plume.
Ma plume est mon porte-voix. Ma voix sur ce papier est encrée. Ce papier est mon porte-parole. Ma parole est une chanson. C’est la chanson de ma main. Ma main qui même engourdie t’écrit je t’aime. »
C'est beau. Mais ça m'emmerde.
Bon, pas le cœur à lire. Moi aussi, « faut que je trace » comme dit l’autre. Mais comment ?
Et je n’ai pas l’impression que l’autre soit d’une grande utilité dans ce merdier. Tiens, le voilà qui repasse avec sa foutue carriole ! Seulement, elle est vide cette fois-ci. Mais j’y pense ! Je suis à fond dedans, là. Et si ce n’était pas un rêve ? Autant dire que je vis un cauchemar ! Non. C’est trop absurde pour être réel. Qu’est-ce qui me prend de douter ? D’autant que l’autre vient de passer une nouvelle fois, la carriole chargée d’une grande caisse. Pauvre rêve débile ! Mais bon, débile ou pas, j’y suis. Et revoilà la carriole vide. Je tends le bras.
— Excuse-moi. Au fait, comment tu t'appelles ?
— Ben... Alfred.
— OK Alfred, enchanté... Dis-moi... faut trop que je trace, là. Doit bien y avoir un moyen de sortir ?
— Ben, je crois qu’y a pas moyen, non.
— Écoute... Alfred. À un moment donné, y a bien des gens qui sortent d’ici, quand même ?
— Oui.
— Ah !
— Oui mais...
— Oui mais quoi ?
— ... morts.
— Comment ça « morts » ?
— Ben morts quoi ! La plupart du temps, les gens qui sortent d’ici sortent les pieds devant.
— Mais c’est quoi cette histoire ?
— D’ailleurs, à tout bien réfléchir, y a que les morts qui sortent.
— Non mais ce n’est pas possible...
— Ben ici comme ailleurs, les gens ne sont pas éternels. Et faut bien les mettre quelque part ?
— Où ça ?
— Ben au cimetière, pardi !
— Mais... Il est où ce cimetière ?
— Ben, à l’extérieur.
— Et alors, les morts, ils ne se déplacent, ni ne s’enterrent tout seuls, je présume.
— Ben non.
— Il y a donc un fossoyeur, alors ?
— Ben oui.
— C’est qui ?
— Ben, vu que ça fait longtemps, et que j’ai eu « bonne conduite », je débarrasse.
— C’est toi le fossoyeur...
— Ben oui. Et faut que je trace, là. Y a encore une caisse. Salut. 
J’attends.
— Excuse-moi. C’est dans ce genre de caisse que tu les transportes ?
— Ben oui, dans une caisse en sapin.
— Et comment ça se passe ?
— Ben dès qu’il y a un mort, on le met au frigo en attendant qu’y en ait un deuxième.
— Pourquoi ?
— Ben c’est plus pratique, vu qu’il manque de la place dans le cimetière. Les caisses sont plus grandes, pour y mettre deux morts.
— Et après ?
— Ben après, j’enterre. Faut que...
— ... tu traces, oui. Salut.

J’ai une idée. Elle me répugne mais je ne vois que cette solution. Il faut que j’accompagne un mort dans une de ces caisses en sapin. Quand même, ça me dégoûte. Faudra prévoir un sac en toile juste pour me préserver de tout contact avec le mort. Et puis, je n’aurai qu’à attendre quelques minutes. Et Alfred me libère. C’est un bon plan. De toute façon, je ne vois que ça.
— Ben oui mais c’est pas pratique.
— Pourquoi ?
— Ben parce que durant leur vivant, y a quasiment jamais personne qui leur rend visite, aux gens. Mais bizarrement quand ils sont morts, ben y a du monde.
— Ah...
— Ben oui ! Je ne sais pas si tu vois le tableau, mais un mec vivant qui sort d’un cercueil, c’est pas banal et ça fait désordre. Non franchement, c’est pas pratique.

Je ne sais pas combien de temps ça fait que je tourne en rond dans la cellule, les mains dans les poches... Tiens, qu’est-ce que j’ai dans la poche droite ? Une boite d’allumettes. Je la secoue. Quasi pleine. Et dans la gauche, un bleu de billard bien entamé. De mieux en mieux...
Je ne sais pas combien de temps ça fait que je suis assis là, sur cette couchette, à observer cette boite d’allumettes ? Plus je l’ouvre et la referme inlassablement, plus je me dis qu’il faut qu’il m’enterre. Il y aura plus d’attente. Ce sera pénible. Mais bon, je ne vois que ça.
— Ben merde ! Ça c’est plus que pratique. Je n’y avais pas pensé. Faut dire qu’à ma place, pas évident de penser à ce genre de choses !
— Tu crois que c’est possible ?
— Ben oui. Mais faut pas se faire gauler ! D’un autre côté, en général, les morts sont rarement surveillés. Pas de danger qu’ils prennent la poudre d’escampette ! C’est même bien pour ça qu’ils sortent, eux. Mais...
— Mais quoi ?
— Ben, y a un truc moins pratique. C’est que maintenant, faut attendre qu’il y ait un mort. Et ici comme ailleurs, les gens ne sont pas pressés de mourir. Quoique, m’est avis que ça dépend des moments.
— Bon. Dès qu’il y en a un, on le fait ?
— Va falloir bien préparer le coup...
— On le fait ou pas ?
— Ben... OK.
— Tu me tiens au courant ?
— OK. Faut que...
— Salut Alfred.

Je suis dans le noir complet. Ça fait tout juste quelques minutes que je suis dans le sac et le temps me dure déjà. J’entends des bruits. Comme des mouvements étouffés. De l’agitation contenue. Puis plus rien.
Qu’est-ce qu’il se passe ? Un problème ? Peut-être n’est-il pas seul ? Quoiqu’il arrive, ne pas bouger. Faire le mort. Un mort ne tressaille pas, et là j’ai failli me trahir. C’est que le mort, le vrai, vient juste d’être installé contre moi. Je me retiens de respirer. Ne pas bouger. Contrôle. Je sens qu’on ferme la caisse. Le bruit du marteau sur les clous me permet de lâcher la pression. J’ai peur. Je ne sais pas si j’économise instinctivement mon souffle ou si je manque vraiment d’air. Une chose est sûre, c’est que mon cœur va exploser ! Il bat la chamade comme jamais. D’ailleurs, à présent, je n’entends plus que lui. Ça y est, ça démarre ! La carriole est en route. Putain, c’est long ! Je stresse à en vomir. Je ne supporte plus le battement de mon cœur. Ah, la carriole s’arrête. J’entends parler. Ça parle mais je ne comprends rien. Une certitude, il ne parle pas tout seul. Plus un son. J’attends.
Soudain, je sens qu’on soulève la caisse. Puis je sens qu’on la descend, sans trop de ménagement. J’ai l’impression que c’est très profond tellement que ça prend du temps ! J’ai l’estomac noué.
Brusquement, atterrissage. Frottements de cordes sous la caisse. J’ai comme un pieu dans la poitrine. Il me semble entendre encore parler. C’est lointain. Puis plus rien.
Sursaut ! Un bruit de terre sur la caisse. Ça se prolonge. Indéfiniment. Jusqu’à ce que cela devienne imperceptible. Puis plus rien. Je manque d’air. J’attends.
Angoisse atroce. Mais qu’est-ce qu’il fout ?! Je regrette à présent toutes les fois où j’ai maudit les retards de trains, les filles en retard, les lapins... Je tressaille. Ce ne serait vraiment pas le moment de me poser un lapin !
Mais qu’est-ce qu’il fout, bon dieu ?! J’étouffe. Je n’en peux plus. Tant pis ! Je sors la tête du sac. Attente interminable. Respiration comprimée. Un tambour oppressant dans le thorax. Je tremble. Combien de temps peut-on tenir ainsi ?
Respiration frénétique. Je sens la panique me grignoter. Je fouille dans ma poche gauche. Qu'est-ce que c'est ? Ah oui, le bleu de billard. Vraiment, qu'est-ce qu'il fout là ce bleu ? C'est insensé. Aucun souvenir d'où il provient. Et puis je m'en fous ! Je cherche dans ma poche droite. J’en sors la boite d’allumettes. Mon cœur cogne dans sa cage, comme s’il voulait s’en échapper. Je frotte et refrotte cette putain d’allumette !
J’ai du mal tellement je tremble. Allez, allume-toi ! Rassure-moi. Tant que tu brûles, je respire. Ça y est. Je te regarde, petite flamme. Tu me calmes. Mais c’est trop court. Tu me chauffes déjà le bout des doigts. Pas de doute, je suis bien vivant.
Tiens, il me prend une curiosité. Quelle tête a-t-il, le type d’à côté ?
Je me surprends à sourire intérieurement en pensant à une réponse qu’aurait pu faire l’autre con : « Ben, une tête de mort ! » Nouvelle flamme.
Surprise horrible ! Effroi total.
À côté de moi, le fossoyeur.
Connard d'Alfred...
Regard figé. Souffle coupé.
Le palpitant en frénésie...

Je me réveille...

PRIX

Image de Printemps 2019

En compétition

71 VOIX

CLASSEMENT Nouvelles

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Samia.mbodong
Samia.mbodong · il y a
Belle écriture et belle histoire à faire frémir. Il peut toujours attendre Alfred..
Bravo et merci
Je soutiens.

·
Image de Julia Chevalier
Julia Chevalier · il y a
Vous m’avez fait frissonner. Par contre, j’enleverais la dernière phrase: je me réveille. Je préférerais plutôt une du style. Il faut que je me réveille ou Est-ce que je vais me réveiller ?Au lecteur de décider s’il est dans un cauchemar ou pas.
·
Image de Brun Borion
Brun Borion · il y a
Le fait de se réveiller ne veut pas dire qu'il ouvre les yeux dans son lit 😉
·
Image de Romane González
Romane González · il y a
L'histoire est très bien et vous l'écrivez bien (d'ailleurs tout ce que vous ajoutez sur cet endroit mystérieux au début me plaît), mais je trouve que le ressort dramatique principal ressemble trop à l'un des téléfilms de Alfred Hitchcock (Final Escape) qui repose sur ce même principe, et ça me gêne un peu (quelqu'un qui monte un plan avec le fossoyeur pour s'évader de prison: il se fait mettre dans un cercueil avec une autre personne et se fait enterrer vivant. Puis, voyant que le fossoyeur ne vient pas, gratte une allumette et se rend compte que le fossoyeur est en fait le cadavre qui l'accompagne...) D'ailleurs je me rends compte que le fossoyeur s'appelle "Alfred"...est-ce un hommage ?
·
Image de Brun Borion
Brun Borion · il y a
Absolument.
·
Image de dud59
dud59 · il y a
le pire c'est que ça pourrait presque être réel …. dans certaines régions du monde, je vote***
si vous en avez envie, il y a quelques-uns de mes textes sur https://short-edition.com/fr/auteur/dud59

·
Image de Chateaubriante
Chateaubriante · il y a
ça, pour un cauchemar, c'en est un !
toutes mes voix enthousiastes pour votre récit

·
Image de Chateaubriante
Chateaubriante · il y a
je viens de lire la référence et l'hommage à Alfred Hitchcock (Romane)
excellent !

·
Image de Philshycat
Philshycat · il y a
Si vivant ! lol
En compétition :https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/rimes-en-al

·
Image de Géo Dezèleher
Géo Dezèleher · il y a
Ah oui, bravo! Le grand Alfred aurait laissé le sort du héros aux bons soins du lecteur.
·
Image de Christian PHILIPPS
Christian PHILIPPS · il y a
Suspense très bien mené. Je crois cependant que j'aurais préféré rester avec mon angoisse et un point d'interrogation, sans la dernière phrase.
·
Image de Dominique Coste
Dominique Coste · il y a
Ouf !! Heureuse qu'il se soit réveillé !! Mes voix ! Je vous invite sur ma page découvrir l'"Inconnue Beauté" ..
·
Image de Chantal Sourire
Chantal Sourire · il y a
Terrible cauchemar, j'y ai cru et je vote !
Je vous invite sur ma page, merci

·