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Le Flouc

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Jean-Marc Irles

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Qualifié

La corpulence d’Obélix, la gouaille de Bérurier, l’imper de Colombo et la pipe de Maigret n’avaient jamais contribué à faire d’Hyppolite Durieux un flic de renom, mais aujourd’hui, ses capacités allaient être mises à rude épreuve. En effet, un crime venait d’être commis à Noirmoutier en plein départ du Tour de France et sa réputation pouvait dépasser les frontières de l’île. Il ne devait pas rater l’occasion.
Son premier souci fut de se rendre sur le lieu même du crime : un camion technique d’une équipe en vue dans ce cent cinquième Tour de France cycliste, la « Grande Boucle ». Son divisionnaire lui avait fait plus de recommandations que d’habitude. Il s’agissait de ne pas salir la réputation des équipes, du Tour et de ses organisateurs sportifs et surtout, surtout, celles des édiles locaux.
En arrivant sur le parking qui abritait les staffs techniques, il reconnut tout de suite le logo de l’équipe qu’il recherchait. De toute façon, un cordon impressionnant de policiers et de gendarmes était déjà présent. Il n’aurait pas pu se tromper. Son « nez » lui indiqua immédiatement qu’il y avait quelque chose qui clochait.
En voyant le policier arriver de sa démarche pesante dodelinant de part et d’autre de son ventre proéminent, les collègues présents s’écartèrent prudemment. Il passa dignement devant eux, les basques de son imper ouvert flottant au vent léger, et pénétra dans le bus-atelier en rentrant sa bedaine.
— Nom de nom, c’est qui qui m’a foutu des portes si p’tites. Y croient p’tète qu’y a que des guêpes qui font du vélo ?
L’intérieur du camion était bien rangé. Tout semblait à sa place et seule une grande tache de sang faisait désordre au milieu du véhicule. Un policier en tenue blanche semblait relever des éléments sur les montants des étagères de rangement.
— Et il est où le macchabée ? s’étonna le policier.
— N’y a pas de cadavre.
— Pas de ?
— Pas de. Envolé le gars.
— Nom de nom ! J’savais ben qu’y m’f’rait chier ce con !
— Inspecteur, voyons !
— Bon, quoi que c’est-y qui s’est passé ?
Et on lui expliqua que le cadavre avait été découvert par un technicien, vers six heures trente du matin. Celui-ci s’était précipité vers le bureau du directeur de l’équipe pour le prévenir. Il avait dû aller jusqu’à la brasserie « La terrasse » à l’Herbaudière, tout au bout de l’île, pour le trouver et lui expliquer longuement l’affaire, le directeur semblant ne pas comprendre ni réaliser. Quand ils étaient revenus, le corps avait disparu, ne laissant que la trace de sang.
Hyppolite Durieux gratta vigoureusement sa tignasse rousse ébouriffée. Il alla s’installer devant un café au « P’tit Noirmout » où il alluma sa première pipe de la journée malgré l’heure matinale. Il convoqua tout de suite le directeur de l’équipe concernée. Comme d’habitude, il entrevit immédiatement une solution possible accompagnée d’une démarche à suivre pour mener son enquête.
— Bonjour, monsieur le directeur. J’suis chargé de l’enquête sur ce meurtre bizarre. J’vais avoir besoin de votre aide pour comprendre comment fonctionne votre monde cycliste vu que je n’y connais rien.
— Bonjour inspecteur. Je saisis bien votre préoccupation, mais le Tour part dans quatre heures et mon équipe a besoin de moi. Je crains qu’il faille vous passer de moi.
— Je vous dérangerai le moins possible, mais faut ce qui faut comme on dit par ici.
Il décida de convoquer tous les membres de l’équipe coureurs compris pour les interroger. Il commença par les cyclistes pour les libérer très vite, car il pensait qu’ils n’y étaient pour rien et que le départ du Tour se ferait malgré tout.
Les interrogatoires furent brefs et très succincts. Le lieutenant Durieux voulut absolument garder avec lui le directeur d’équipe pour les traductions éventuelles, car il ne causait que le français le plus pur, selon lui, le français populaire que lui avait appris son oncle Herbert Defaîte, éleveur d’ânes de son métier. Her (c’était son surnom) Defaîte l’avait élevé depuis que son père avait péri en mer à bord du homardier « Le Hardi ». Les dix coureurs de l’équipe ne savaient rien, n’avaient rien vu, rien entendu.
Cependant l’inspecteur entendit dehors des commentaires le traitant de flic-plouc tout mou accompagnés de rires étouffés. Il garda cela pour lui. Pour l’instant, se dit-il, pour l’instant.
— Bou diou de bou diou ! Y sont pas causants vos gars d’la pédale, déclara Hyppolite au directeur d’équipe.
— Vous savez, dans notre boulot, nous sommes avares de paroles. Nous avons besoin de toute notre énergie pour pédaler et ce n’est pas toujours facile répondit le directeur.
— Bon, amenez-moi les techniciens, dit-il à ses adjoints en cherchant dans les poches de son imper couleur beige douteux, sa blague à tabac pour allumer une nouvelle pipe.
Ils passèrent les uns après les autres, sauf un certain Pierre Bennotte, natif de l’île, qui avait dû partir précipitamment ce matin pour un imprévu familial, « avec l’autorisation du directeur d’équipe » avait déclaré d’un air pincé le responsable technique. Chez les techniciens aussi personne n’avait rien vu, rien entendu. Ils étaient tous très occupés à préparer les vélos de leurs cyclistes et ne perdaient pas de temps à regarder ce que faisaient les autres. Celui qui avait découvert le cadavre déclara que le corps gisait sur le ventre et qu’il n’avait pas vu de qui il s’agissait. L’inspecteur Durieux libéra donc les techniciens.
— J’aimerais bien y aller aussi maintenant, inspecteur, demanda le directeur de l’équipe.
— Oui, OK. J’dois faire procéder à des vérifications, allez-y.
— Merci dit-il en se levant pour partir.
— Ah, mais au fait, une dernière chose. Vous m’avez dit que vos cyclistes avaient besoin de toute leur énergie. Et s’ils n’en ont pas assez, que se passe-t-il ?
— Eh bien on perd l’étape, on perd la prime, on perd le prestige, on risque de tout perdre et ça, c’est inconcevable pour une équipe de notre renommée.
— Ah... Inconcevable... Merci bien.
Le directeur d’équipe s’apprêtait à franchir le seuil de la porte du café-restaurant quand le policier l’interpella une nouvelle fois.
— Et ce gars Pierre Bennotte, vous lui avez permis de partir pour quel motif ?
— Un problème dans sa famille. Son père mourant, je crois.
— Merci. À bientôt.
Pendant que ces interrogatoires se déroulaient, le temps passait et l’heure du grand départ de la première étape approchait à une vitesse folle. La caravane publicitaire faisait un boucan d’enfer avec ses klaxons, les cris de ses bateleurs et ceux des spectateurs qui se disputaient les cadeaux publicitaires distribués généreusement. Les haut-parleurs installés par la commune pour l’occasion déversaient leur flot de publicité locale.
Les gens couraient partout, les gendarmes tentaient de canaliser les nombreux curieux qui se hélaient d’un trottoir à l’autre pour se saluer. Les journalistes se faufilaient, tendant leurs micros et hurlant leurs questions au beau milieu de ce gai capharnaüm. Les vendeurs de frites et de sandwich s’en donnaient déjà à cœur joie, des odeurs sucrées de crêpes parfumaient l’atmosphère et les mouettes perturbées par tout ce chambardement criaient leur offuscation.
L’ambiance festive contrastait avec le front plissé de notre inspecteur dont le cerveau cherchait une voie pour comprendre ce qu’il s’était passé ce matin dans ce camion technique. Tout en réfléchissant, l’inspecteur Hyppolite Durieux frottait son menton prognathe et fermait à moitié son œil droit.
Les interrogatoires préliminaires n’avaient rien donné. Le seul point d’accroche était ce technicien soi-disant parti le matin même. La vérification était en route pour contrôler l’information. Hyppolite Durieux élargit alors ses recherches et les policiers interrogèrent rapidement toutes les équipes et tout le personnel présent sur le site. Le temps pressait. L’heure du départ approchait et la marée commençait à descendre, qui permettrait de faire passer la caravane publicitaire et les coureurs par le goï, cette route inondée à chaque marée haute, pour rejoindre le continent.
C’est alors que quelqu’un s’approcha de l’inspecteur.
— Salut l’Hyppolite. Je crois ben que j’ai trouvé un cadavre.
— Bou diou ! Albert, tu me chambres ?
— Viens voir. J’lai trouvé tout à l’heure dans un œillet, sous un mètre de sel. Je ramenais doucement le gros sel vers le bord de l’œillet avec mon etelle et tout d’un coup j’ai vu un bout de main qui dépassait du mulon.
L’inspecteur constata sur place que son copain d’école disait vrai. Le meurtrier avait dû dissimuler le corps pour qu’il soit découvert le plus tard possible, rongé par le sel. Cependant le cadavre avait été caché là assez rapidement et le tas de sel avait été reconstitué par un amateur, à la va-vite.
— C’est pour ça que j’ai voulu remonter le sel. Le mulon n’était pas conforme et j’aime pas quand le boulot est mal fait.
Hyppolite retourna au camp du Tour. Il pensait que le macchabée voyageur était le gars Pierre Bennotte, natif de la Guérinière, à quelques kilomètres de là, et qui n’était apparemment pas rentré chez lui contrairement à ce que l’on avait dit au policier. Il commença à orienter ses recherches vers cette piste quand le responsable des contrôleurs de l’UCI vint le voir.
— Bonjour Inspecteur. C’est bien vous qui menez l’enquête ? dit-il avec un fort accent anglais.
— Oui my lord. Qui qu’c’est-y qu’vous êtes ?
— Je dirige l’équipe des contrôleurs de l’Union Internationale du Cyclisme. Notre job consiste à contrôler les coureurs pour éviter le dopage, et de contrôler aussi les matériels, les vélos, pour voir s’ils pèsent le bon poids, etc...
— Ah, oui. Ceux qu’ont jamais vu que... enfin passons. Je vous avais oublié, vous. Et alors ?
— Alors l’un de mes contrôleurs a disparu. Je l’avais chargé justement de s’occuper de l’équipe où le meurtre a été commis.
— Ah ben merde alors ! Venez avec moi. Je pars justement avec le directeur de l’équipe voir un cadavre. Je dois savoir qui c’est.
Une fois sur place, ce fut net. Le directeur déclara :
— Ce n’est pas Pierre.
— My God, c’est mon contrôleur s’exclama l’Anglais.
Le problème se corsait. Le policier se mit à faire les cent pas en tirant des bouffées de sa pipe. Sa tignasse rousse flottait au vent du large chargé des odeurs d’iode et quelques embruns de mer arrachés à la marée descendante venaient fouetter son vieil imper sans forme. Il chantonnait, imitant en cela son idole Berrurier, une chanson de son cru : « La marche des sauniers » (« Saunions, saunions, car nous sommes des sauniers, mes frères. Chantons à qui mieux mieux sur nos mulons, car nous sommes des coqs au sel... »).
Une idée faisait son chemin dans sa tête. Il marmonnait des phrases incohérentes entre deux strophes et ses adjoints le regardaient marcher, la tête penchée vers sa droite, sa pipe dans la main gauche levée au-dessus de son épaule. De temps en temps il s’arrêtait quelques secondes puis repartait de plus belle, poussant son gros ventre en avant de gauche à droite.
Le soleil était déjà haut dans le ciel bleu de l’île, seulement troublé de petits nuages blancs floconneux. Les mouettes piaillaient là-bas au-dessus du port, et tournoyaient toujours près du Musée de la construction navale, au-dessus de la place de la Mairie.
— Inspecteur, la caravane publicitaire va partir dans un quart d’heure. On les laisse quitter l’île ?
— Oui, oui. Ils peuvent partir. Mais pas les contrôleurs ni les techniciens. Et pas les directeurs d’équipe non plus.
— Mais c’est inadmissible regimba le directeur d’équipe. Mes hommes ont besoin de moi. Enfin, monsieur l’inspecteur, ce n’est pas de notre faute si vous n’avancez pas !
— Et qui vous dit que je n’avance pas ? répondit Hyppolite Durieux en le regardant d’une drôle de façon. Mais vous avez raison. Laissez partir tout le monde sauf le chef de l’UCI, ce monsieur et son responsable technique dit-il à ses adjoints pendant que le directeur d’équipe explosait de rage.
L’inspecteur de police retourna en ville et s’installa dans la brasserie « le P’tit Noirmout » près de la Mairie. La salle chaleureuse, avec ses pierres apparentes, ses poutres peintes en rouge et son parquet, l’aidait à réfléchir. Il commanda une bière du pays, la bière brassée dans la commune voisine de la Guérinière.
— Une N’O s’il te plaît Gaston. Et un p’tit plat de mogettes à la fressure.
— À c’t’heure inspecteur ?
— Ben quoi, on a pu l’droit d’remplir sa panse quand c’est qu’elle est vide ?
Il convoqua de nouveau les protagonistes de l’affaire. Cela faisait maintenant près de quatre heures qu’il avait reçu les instructions du commissaire divisionnaire. Il sentait confusément qu’il était proche de résoudre l’énigme. Il était à peu près sûr de ce qu’il pensait. Il fit vérifier sur Internet deux trois choses puis il reçut en premier le responsable des contrôleurs de l’UCI.
— Assoyez-vous môssieur le lord. Et dites-moi tout.
— Vous dire quoi, sir Durdoyl ? Ou dois-je vous appeler Sherlock ? répondit en s’asseyant le Britannique qui joua de son accent pour déformer malicieusement le nom du policier français qui le titillait sur sa nationalité.
— Eh ben dites-moi quoi que c’est-y que vous cherchiez dans ce camion par exemple.
— Mon collaborateur était chargé de vérifier la conformité du matériel avec les règles de la course. Il avait hérité de cette équipe en contrôle par simple désignation administrative. Rien de plus.
— Vous voulez dire que c’t’équipe était pas soupçonnée.
— Aucune équipe n’est soupçonnée a priori. Nous nous attachons plus à ce que les contrôles soient... comment dites-vous « deterent effect », ah oui, dissuasifs.
— Donc vot’ contrôleur faisait un boulot de routine.
— Oui, c’est cela.
— Et ce travail de routine l’a amené à entrer dans le camion.
— Euh, là, je ne dirais pas cela comme ça.
— Que diriez-vous ? Et, s’adressant au serveur tout en essuyant des coulures de fressure sur son menton et sa serviette accrochée par un coin entre son cou et sa chemise, Gaston, une autre ration d’fressure avec une N’O, s’te plaît. Vous voulez une bière, Sir ? Une de chez nous.
— Non merci. Je dirais que s’il est entré dans le camion, c’est qu’il y avait quelque chose qui l’intriguait, probablement.
— Dites-moi, à part le poids du vélo, qu’est-ce donc qui pourrait n’être pas conforme au règlement ?
— Eh bien, nous recherchons depuis quelque temps les fraudes électriques.
— Les fraudes électriques ! Sur des vélos ? Merci, Gaston. Vous êtes sûr de ne pas vouloir une bière N’O ?
— No. Enfin non pas de bière N’O. Ou alors une Ok.
— C’est no ? C’est OK ? C’est oui ou non ?
— Oui pour une Anglaise de marque Okells, on dit une Ok, chez nous.
— Ils sont fous, ces Anglais !! Hein, Gaston. Bon, alors, quoi que c’est-y ces histoires d’vélo électrique ?
Le Britannique soupira. Il était battu à ce petit jeu. Il avait compris que l’inspecteur s’était déjà renseigné entre deux interrogatoires et jouait avec lui au chat et à la souris.
— Il s’agit de petits moteurs électriques cachés dans les tubes du vélo et qui aident à faire tourner les roues lors des contre la montre ou en montagne. Cela permet d’aller un peu plus vite et surtout de fatiguer moins. On gagne des étapes et donc de l’argent grâce à ce subterfuge.
— C’est ben vrai ça ? Avec ce système, plus la peine de se droguer.
— Eh bien oui, monsieur l’inspecteur. Cela existe.
— Donc votre contrôleur aurait pu monter dans le camion pour chercher des cadres de vélo truqués.
— Oui, ou autre chose. On a trouvé récemment un pédalier avec un mini moteur électrique caché dans l’axe lui-même.
— Dans l’axe ? Et comment découvrir ce machin ?
— Nous avons des tablettes électroniques qui détectent les ondes électriques quand on les passe à moins d’un centimètre du tube ou de l’axe.
— À moins d’un centimètre ! Et si on le passe un peu plus loin, ou alors rapidement...
— On ne détecte rien.
— Et on est obligé d’aller contrôler cela dans le camion.
— Non, il faut le contrôler au moment du départ ou sur la route pendant la course pour constater l’usage délictueux.
— Alors quoi qui faisait votre contrôleur dans le camion ?
— Je ne sais pas, monsieur le policier, je ne sais pas.
L’entretien s’arrêta là. Hyppolite réfléchit encore un moment avant de donner des instructions très précises à l’un de ses adjoints. Puis il fit entrer le chef des techniciens de l’équipe concernée par le meurtre. L’homme avait l’air souffreteux. Son regard semblait chercher partout quelque chose. Il s’assit et se mit à se tordre fébrilement les mains.
— Vous êtes le responsable technique de l’équipe. Jusqu’où va votre responsabilité ? Dit-il la bouche pleine de fayots à la frissure.
— Je dois être garant du bon fonctionnement des vélos affectés aux coureurs. Chaque champion a ses vélos. Je veux dire chaque vélo est réglé pour un athlète et pas un autre. Et ils ont tous trois vélos personnalisés en fonction de leur taille, de leur poids, de la façon dont ils pédalent, etc....
— Et vous êtes garant aussi du respect des règles du Tour ?
— Vous parlez de quoi ? répondit-il embarrassé.
— Du poids du vélo, des roues lenticulaires... Ou encore de vérifier que le vélo ne comporte pas de petit truc caché...
— Ah çà, c’est le médecin qui s’occupe des drogues éventuelles.
— Le médecin s’occupe aussi des moteurs électriques ?
— Je ne vois pas de quoi vous voulez parler répondit-il en se trémoussant sur son siège.
— Boudiou ! C’est-y pas étrange qu’un technicien de votre niveau ne voit pas de quoi je parle ? Qui donc donne les ordres dans vot’ équipe ?
— C’est le directeur d’équipe. Moi je ne sais rien. C’est pas moi qui achète les vélos à la base.
— Pourquoi vous défendez-vous ainsi ? Vous cachez quelque chose ou vous avez peur ? Et puis j’ai parlé de moteurs électriques, pas d’achat d’vélos. Il y a des vélos électriques dans votre très célèbre équipe ?
— Je vous dis que c’est pas moi. Et pis ce matin, j’étais pas encore levé à cinq heures.
— Cela s’est donc passé à cinq heures. Et le gars Pierre, il était au camion à cinq heures. Vous confirmez ?
— Mais j’ai rien dit, moi. C’est pas vrai. Je sais rien ! C’est le directeur d’équipe qui l’a autorisé à partir, c’est pas moi. L’homme suait à grosses gouttes à présent.
L’inspecteur n’insista pas plus. Il avait tout compris. Il fit sortir le chef technicien par l’arrière de la brasserie entre deux policiers. Il prit un nouveau temps de réflexion et donna de nouvelles instructions à son adjoint après avoir entendu le rapport qu’il lui fit à propos du contrôleur décédé et de Pierre Bennotte le technicien disparu. Puis il fit entrer le directeur de l’équipe.
Le Tour était parti depuis une demi-heure à présent. Le directeur entra en bousculant les chaises sur son passage, apparemment ivre de rage.
— C’est inadmissible ! vociféra-t-il. Vous vous prenez pour qui, petit flic de trou perdu ! Espèce de plouc ! Un p’tit « flouc » voila ce que vous êtes. Vous entendrez parler de moi, je vous le dis !
— Je note une insulte à un officier de police dans ses fonctions de représentant de la force publique. Je vous ordonne de rester debout et de ne plus bouger si vous ne voulez pas finir avec des menottes au poignet.
Le directeur sembla recevoir un coup de massue sur la tête. Son regard fulminant se transforma en regard interrogatif puis une ombre de crainte passa dans ses yeux. Il se calma immédiatement. Comment ce plouc, ce petit flic, ce « flouc », se permettait-il de lui parler ainsi ?
— Dites-moi plutôt ce que vous faisiez dans le camion ce matin à cinq heures avec le contrôleur de l’UCI et Pierre Bennotte.
— Mais, mais, je n’y étais pas, dit-il déstabilisé par cette attaque frontale et directe. Je ne sais pas de quoi vous parler.
— Et ben je vais vous le dire : vous étiez en train d’acheter le silence du contrôleur.
— Mais non, je ne comprends pas.
— Vous aviez donné l’argent à Pierre avant ou après le meurtre ?
— Mais je suis innocent. Je ne sais pas de quoi vous parlez.
— Je vous parle des moteurs électriques cachés dans les axes des pédaliers. Je vous parle du fait que le contrôleur vous faisait du chantage et que vous en avez eu assez. Je vous parle du meurtre que vous avez commis pour en finir avec ça. Je vous parle du cadavre que vous avez demandé à Pierre, le gars du pays, de cacher dans les salières. Nous avons toutes les preuves.
Voyant que le pot aux roses était découvert, le directeur s’effondra littéralement sur une chaise en s’exclamant :
— Ce n’est pas moi qui l’ai tué. C’est Pierre.
— Ben voyons. Mes services viennent justement de découvrir Pierre, caché dans le grenier de sa maison de la Guérinière. Pas fin le Pierre. Au fait, il nous a donné l’enveloppe qui contenait cinq cent mille euros sur lesquels on retrouvera sûrement vos empreintes. Il a déjà presque tout avoué, mentit l’inspecteur.
Alors le directeur raconta toute l’histoire. Les moteurs cachés depuis deux ans dans les cadres puis dans l’axe de pédalier. La veille, le contrôleur de l’UCI avait découvert par hasard le nouveau système de tricherie inventé cette année avec des électro-aimants disséminés tout autour de la jante de la roue arrière. En contrôlant le cadre, sa tablette s’était trouvée tout près du pneu et avait réagi.
Le contrôleur leur avait proposé un arrangement financier et le directeur de l’équipe avait accepté après avoir consulté le sponsor principal.
— Il me suffira de passer la tablette à plus d’un centimètre du cadre ou du pneu et de la passer vite pour que rien ne soit détecté, leur avait promis le contrôleur de l’UCI.
Mais au moment de la remise de l’enveloppe, dans le camion, il en avait réclamé une deuxième pour la semaine suivante. Le directeur de l’équipe s’était mis hors de lui, il l’avait bousculé et le contrôleur était tombé heurtant sa tête sur une arête d’étagère.
Pierre étant du coin, le directeur lui avait demandé de faire disparaître le corps en échange de l’enveloppe, et de disparaître pour un jour ou deux. Il avait fallu inventer une histoire pour le chef technicien qui n’avait compris que plus tard le véritable motif de l’absence de Pierre.
La vérité fut connue de tous avant même l’arrivée de l’étape. Le patron de l’entreprise sponsor fut arrêté dans les paddocks à La Roche-sur-Yon au moment où le vainqueur de l’étape, un coureur de l’équipe concernée, passait la ligne d’arrivée avec un peu trop de facilité au goût d’Hyppolite.
L’inspecteur Durieux était installé en face de la télé du P’tit Noirmout, une bonne N’O et un gros coq en croûte de sel devant lui quand le commissaire divisionnaire l’appela au téléphone pour le féliciter.
— Une affaire rondement menée, inspecteur. Bravo. Les retombées de cette enquête vont être mondiales. C’est un véritable scandale. Vous allez devenir célèbre. Quel est votre ressenti à l’heure actuelle ?
— Boudiou, commissaire, y fallait pas nous prendre pour des floucs ! répondit-il à son supérieur en postillonnant partout. C’est ça qu’est scandaleux, non ?
— Oui, Durieux, oui. C’est cela qui est scandaleux.

PRIX

Image de Hiver 2019
107

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Samia.mbodong · il y a
Une très belle enquête policière dans une belle écriture agréable à suivre.
Le décor de Noirmoutier avec les Saunier est particulièrement sympathique et fourni, on voit que le narrateur à une grande culture et c’est un plaisir d’apprendre.
Le tour de France avec son cortège en fond apporte une touche d’humour. Tout le contexte est excellent.
Les personnages sont bien campé ainsi que leurs états d’âmes.
L’intrigue passerait presque au second rang, mais vous arrivez à tenir un suspense, un beau travail.
Merci et Bravo
Samia

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J-paul Vettier · il y a
Merci et bonne chance !...
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Daphney Irlès-Nasrallah · il y a
Quelle histoire sympathique et quel Flouc attachant !! Bravo
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Horiya · il y a
Cette Histoire Policière est superbe. Mille Bravos.
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Utilisateur désactivé · il y a
Histoire policière génial. Bravo.
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Geoffrey Irlès · il y a
chapeau le flouc, et chapeau l'auteur
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loubia · il y a
BRAVO!
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Jean-Marie Busselet · il y a
Une fois de plus, il a touché son but : nous entrainer dans son univers. Bravo l'artiste!
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Titia · il y a
Quel talent. Cet auteur mérite d être reconnu et recompense
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Lyriciste Nwar · il y a
Une bonne lecture ça le fait
Bonne chance avec mes voix
Prière de lire mon texte pour la finale du Prix Rfi jeunes écritures
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/plus-quune-vie?all-comments=1&update_notif=1546656533#fos_comment_3201198

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