Le Flotel

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Dire beaucoup en peu de lignes, voilà ce qui me tente, voilà ce que je tente  [+]

Image de Hiver 2021
— Alors notre projet a-t-il avancé ?
— Oui, oui, voyez le dépliant
« Vivez un séjour inoubliable sur un hôtel flottant. Où ? Notre Flotel est amarré sur un des plus fascinants affluents de l’Amazone. Dans un cadre luxuriant, vous aurez tout loisir d’admirer la magnificence d’un monde encore sauvage tout en appréciant le confort de nos cabines. »
— Voilà les photos.
— Ah oui, très bien. Il faut que ces touristes aient l’impression d’être privilégiés, précisez bien qu’ils ne seront qu’une vingtaine de « happy few » pris en charge par une équipe ayant le souci constant de leur bien-être.

***

— Bonjour chers amis et bienvenue ! Tout le personnel et moi-même sommes heureux de vous accueillir à bord du Flotel. Quand vous vous serez installés dans vos cabines, vous serez conviés à un apéritif au cours duquel nous vous présenterons le programme de votre séjour.

Moi, Fabien, Français de 23 ans, je suis un des quelques chanceux, hommes et femmes de différents pays, à faire partie de l’aventure. Toutes mes économies de jeune geek y sont passées. Et c’est tout excité que, tôt le lendemain matin, avant le départ pour la forêt, j’écoute Pedro, notre guide, faire un petit topo sur la région.
— Il y a encore un siècle, les habitants du pays ne connaissaient pas ce territoire resté inexploré. Seules les têtes brûlées s’y aventuraient : chercheurs d’émeraudes, chasseurs de caïmans, quelques missionnaires catholiques. Certains y laissèrent leur tête… réduite par les autochtones.
Frissons dans l’assistance.
— Mais ne vous inquiétez pas, il n’y a plus de danger ; il y a belle lurette que les Jivaros sont christianisés et n’ont plus recours à de telles pratiques. D’ailleurs, notre programme prévoit une visite chez eux. J’y ai moi-même ma propre famille.
Après cette entrée en matière, nous descendons du bateau. Petit, râblé, le visage anguleux, le regard vif et souriant, les cheveux mi-longs en tresse sur la nuque, Pedro nous entraîne à sa suite :
— Nous allons prendre un petit bain de « selva ».
Il emploie le terme espagnol pour désigner la forêt vierge. A peine quelques pas sur la berge sablonneuse et déjà on s’y enfonce. De hauts arbres, certains aux allures de fougères géantes, laissent filtrer les rayons de soleil, partout une variété impressionnante de végétaux. Pedro cueille une plante :
— Vous voyez ces feuilles dentelées, je les frotte entre mes mains, elles anesthésient ma peau, c’est imparable contre la douleur.
Chacun se baisse pour ramasser quelques feuilles et les frotter sur son épiderme. Maintenant, notre guide fait une incision sur un tronc, du lait s’en écoule :
Cette sève est très efficace pour cicatriser les plaies. Ici, le milieu regorge de médicaments naturels. D’ailleurs, les grands laboratoires pharmaceutiques sont très friands de nos savoirs, mais il nous faut être très prudents et ne pas nous les faire extorquer sans contrepartie. Déjà, nous devons lutter contre les exploitants du bois et les prospecteurs de pétrole sans scrupules qui dévastent notre mère nourricière, la » Pachamama », la terre de nos ancêtres.
Armé de sa machette, Pedro fraye le passage en donnant des coups dans les lianes qui parfois vont jusqu’à former un rideau devant les marcheurs. Soudain, un mouvement de feuillages et l’on peut apercevoir des petits singes presque noirs s’éparpiller le long des branches en poussant des cris aigus.
— Oh, regardez ce papillon !
Une jeune femme s’extasie ; nous tous aussi, admirant la nacre turquoise ourlée de noir des ailes d’un grand Morpho aux reflets moirés voletant au-dessus de nos têtes. Nous ne cesserons de nous émerveiller : toucans au plastron jaune et bec multicolore, jacasseries d’oiseaux de toutes nuances et de toutes tailles, colibris qui se désaltèrent dans le calice d’orchidées dont les volutes chamarrées laissent entrevoir d’exubérants pistils.
La vue de ces splendeurs n’empêche pas quelqu’un de poser la question :
— Est-ce qu’il y a des serpents ?
— Il peut y en avoir, répond Pedro, bien que nous ne soyons pas au plus profond de la forêt. Certains sont venimeux, mais ne vous tracassez pas, ils filent à notre approche. De toute façon, c’est moi qui ouvre la marche et, dans le cas peu probable d’une piqûre, j’ai un anti-venin dans la pharmacie de mon sac à dos.
Après deux bonnes heures de marche, malgré la chaleur moite et le harcèlement des moustiques, fatigués, mais enchantés de nos découvertes, nous retournons vers le bateau qui nous attend.
On s’attable pour le déjeuner. On se régale d’un délicieux poisson du fleuve entouré de riz, tomates, oignons, avocats et pour le dessert, mangues, papayes, grenadilles.
Repos l’après-midi. Le soir descend vite. Comme dans tous les pays équatoriaux, à 18 heures, il fait nuit.
Après le dîner, Pedro propose à ceux qui le souhaitent de le suivre à la recherche des crocodiles. Les reptiles habitent une petite île non loin d’ici. Il s’agit de les observer à bord d’une pirogue. Pedro distribue à chaque volontaire une lampe frontale et une pagaie qu’ils plongent dans l’eau noire pour approcher l’embarcation, mais à bonne distance tout de même, d’un fouillis végétal qui commence à s’agiter. Bientôt émergent un museau, puis de puissantes mâchoires, d’épaisses écailles dorsales.
— Regardez ses yeux !
Toutes les lampes sont braquées sur deux globules scintillants, extraordinairement rouges dans la nuit. Le saurien traîne son corps pesant avant de s’affaler dans un bouquet d’éclaboussures. Deux, trois autres de ses congénères l’imitent. Comme un seul homme, nous saisissons nos pagaies pour faire demi-tour. Pedro éclate de rire : pas de panique, ils ne vont pas nous rattraper comme ça.

Le matin suivant cette première journée d’émotions, Pedro nous emmène dans son village éloigné de quelques kilomètres. Pour y accéder, il faut traverser une rivière sur un pont de lianes. Pas facile : de chaque main, il faut bien tenir les rampes de corde tout en progressant sur un chemin à clairevoie quelques mètres au-dessus du courant dans un balancement pas très rassurant. Pedro qui s’est lancé et, de sa démarche élastique atterrit en deux secondes de l’autre côté, nous invite à l’imiter. Devant nos hésitations, il revient sur ses pas pour nous encourager et nous aider. Bientôt, toute la troupe se retrouve sur l’autre rive.

Nous suivons le cours d’eau le long duquel sont amarrées des pirogues avant de parvenir au village de Pedro. Il y a là quelques paillotes sur pilotis auxquelles on accède par un tronc incliné à encoches, autour d’une place centrale cernée par la forêt. Assises près d’un foyer, des femmes en jupes de coton et colliers de graines entrecroisés sur la poitrine tressent des fibres pour en faire des sacs, des hommes préparent des flèches pour la chasse. Les enfants, nus pour la plupart, s’amusent avec des petits singes ou se balancent dans des hamacs. Bientôt apparaît un vieil Indien au corps tout fripé, les pommettes peintes, la lèvre inférieure piquée d’une tige végétale drue, le torse strié de tatouages, la tête sertie d’une couronne de plumes multicolores. Le vieillard arrive souriant. Pedro s’incline respectueusement :
— Voici notre chef, qui est aussi notre chaman, celui qui consulte les esprits, nous soigne et nous guide sur le chemin de la vie.
Nous sommes invités à lui poser des questions.
Intimidé comme les autres, je finis par me lancer :
— Que demandez-vous aux esprits ?
— D’abord, pour entrer en communication avec eux, il faut se trouver dans un état second que nous atteignons en consommant une décoction de plantes, l’ayahuasca. À travers des hallucinations, on peut voir beaucoup de choses, les interpréter, guérir les malades et même prédire l’avenir. Les esprits veulent avant tout que nous préservions notre Pachamama et c’est pour cela que nous luttions contre les envahisseurs qui osent violer notre terre, la blesser et l’exploiter sans se soucier de nous qui habitons là depuis la nuit des temps.
— Et nous, les touristes, est-ce que nous ne sommes pas des envahisseurs, nous aussi ?
— Non, si vous nous respectez. Et Pedro est le garant de ce respect.
Pedro renchérit :
— Nous acceptons de vous faire connaître nos traditions à condition qu’elles ne soient pas galvaudées. Moi qui suis parti dans la capitale pour faire des études, je suis maintenant entre deux mondes. Oui, désormais nous sommes christianisés, nous n’en conservons pas moins certaines de nos croyances, même si, depuis longtemps nous avons abandonné nos pratiques les moins recommandables. C’est pourquoi nous détestons qu’on en fasse commerce en vendant, par exemple, de fausses têtes réduites en plastique… Depuis quelques années, expérimenter l’ayahusaca est devenu une mode chez les Occidentaux, mais il faut se méfier de tous les escrocs qui se sont emparés du filon, prévient Pedro. Ne vous laissez pas embarquer là-dedans sans préparation, ce n’est pas un jeu.
Je suis tenté par l’expérience et pose la question :
— Est-il possible d’essayer ?
— Oui, mais à condition de se préparer sérieusement et d’être accompagné.
D’autres personnes expriment le désir de sauter le pas.
Pedro explique que pour cela, il faut s’astreindre à une diète stricte au moins trois jours avant, à savoir renoncer à la viande, aux graisses, aux laitages, à l’alcool et au sexe.
Du coup, avec Mike, un jeune Américain, nous sommes les seuls à nous engager.

Ayant suivi scrupuleusement notre régime, trois jours plus tard, nous partons en soirée avec Pedro dans sa tribu où il est prévu que nous achèverons la nuit sur place.
L’ayahusaca, qui bout à petit feu depuis plusieurs heures sur un foyer trouant à peine l’obscurité nous est servie dans une coupelle en bois.
Pouah ! C’est terriblement amer, visqueux, abominable.
Le chaman lance une incantation rythmée par la percussion douce d’un petit tambour.
Allongé sur ma couverture, au début, je ne sens rien. Et puis, je suis pris de nausées. Elles enflent, enflent : j’ai juste le temps de saisir le seau à côté de moi et d’un coup expulse toutes les tripes de mon corps.
— Ne t’inquiète pas, tu te purifies, me rassure le chamane.
Ah, je me sens mieux et me rallonge, confiant. Je n’attends pas longtemps avant de me trouver
immergé dans un monde de flashes colorés jaillissant de toutes parts, mille nuances qui sonnent, crépitent, explosent, s’épanouissent, s’éloignent, réapparaissent, un kaléidoscope joyeux, chatoyant, bienveillant, harmonieux qui m’invite au bonheur. Grâce et légèreté, je flotte en apesanteur, libre de toute attache, c’est un bien-être inouï qui m’envahit que je voudrais ne plus jamais quitter…
Lointaine me parvient la mélopée du chaman. Peu à peu, elle se rapproche, accélère, s’amplifie et, oh, non ! me vrille les tympans. Douleur intense. Adieu mes visions voluptueuses, la couleur s’est enfuie, seul le noir m’enserre : je ne vois plus rien et tombe dans un abîme sans fond. Rien pour s’accrocher. Une force cataclysmique m’aspire sans pitié. En proie à une panique sans nom, je hurle : arrêtez, mais arrêtez donc ! Personne pour m’aider. Des voix éructent, sifflent, chuintent, grincent, des groins puants projettent leur souffle brûlant sur moi, des poings me cognent, des mains m’agrippent, des doigts me pincent, me griffent. Je me tortille dans tous les sens pour échapper à mes tortionnaires. Une peur atroce s’empare de ma chair. Je me sens si seul dans l’univers. Suis-je voué à l’enfer éternel ?
Alors, une main se pose sur ma tête, mon guide a prononcé des paroles qui m’apaisent et reprend son chant monotone.
Un peu rassuré, je n’en mène pas large et suis repris de spasmes. Deuxième purge dans le seau.
Je crois reprendre pied ; il n’en est rien. Mon être se pulvérise en mille morceaux qui se dissolvent dans le néant. Qui suis-je ? C’est comme si j’étais tous les animaux de la forêt à la fois et me voyais à travers leurs yeux.
Me voilà devenue boule. Je tourne comme une planète attirée par un soleil qui me repousse. Et puis la boule devient fœtus dans le ventre maternel. Je veux y rester, mais il cherche à tout prix à me chasser. Tous les arbres autour s’abattent d’un coup sur moi quand un anaconda se dresse me dominant de sa gueule menaçante qui va m’engloutir. Répulsion et terreur. Impossible de résister, il enroule sa masse puissante autour de mon corps et m’entraîne sous l’eau. J’ai beau me débattre, il m’enserre avec force et m’empêche de remonter. Je suffoque, tente de respirer, l’eau s’engouffre dans mes poumons. C’est la fin ! Oui, je suis bel et bien mort, vaincu, anéanti…

***


Tiens, le jour. Je lève les yeux vers un toit de palmes tressées. Je me trouve dans une hutte, allongé sur une paillasse. Peu à peu me reviennent les souvenirs : mon voyage avec l’ayahuasca. Quel tsunami ! Je ne me rappelle pas être monté me coucher ici ; on a dû m’y amener. Je regarde autour de moi : Mike est là lui aussi et semble se réveiller.
— Ça va ?
— Ben oui. Quel trip !
Nous allions échanger sur nos expériences quand nous parviennent des clameurs et des lamentations.


Nous nous précipitons pour descendre de la hutte et manquons de tomber en butant sur les marches du tronc à encoches. Une odeur bizarre. Mais ? On dirait…
Le feu ! Le feu !
Un nuage de fumée a déjà envahi la place.
Pedro arrive haletant :
— Trop tard pour éteindre, on s’en va. Courez aux pirogues.
Les hommes emportent, pleines à craquer, des hottes de fibres suspendues par une lanière à leur front et reposant sur leurs épaules. Les femmes, des bébés sur le dos et des enfants à la main, se pressent sur le chemin de la rivière. Les flammes commencent à lécher les pilotis des huttes. En hâte, nous suivons le groupe.
Tout le monde s’entasse dans les cinq embarcations de la tribu. Les hommes se mettent à pagayer de toutes leurs forces. Peu à peu, nous échappons à la menace des flammes, à la fumée qui nous fait tousser et bientôt nous ne percevons plus le crépitement du feu que nous fuyons. Nous progressons dans le silence ponctué par le chuintement des pagaies sur l’eau. Bientôt, nous arrivons à l’endroit où la rivière se jette dans le fleuve.
— On va vous débarquer à votre Flotel, nous crie Pedro d’une autre pirogue.
Nous continuons d’avancer et bientôt reconnaissons l’embarcadère.
Le bateau n’est plus là…
Mike et moi nous regardons interdits.
Pedro se rapproche :
— Le capitaine a dû décider de s’écarter de l’incendie en poursuivant vers l’aval. On va dans la même direction, on finira bien par les retrouver.
Jusqu’ici large et paisible, le fleuve commence à se rétrécir. Son lit se fait de plus en plus pentu et le courant s’accélère. Bientôt, ce sont des rapides qu’il nous faut affronter. Ballotés, bringuebalés d’un bord à l’autre, nous nous agrippons aux parois de l’étroite embarcation. Nous sommes douze : deux Indiens qui pagaient, l’un à l’avant, l’autre à l’arrière, quatre femmes dont une avec un bébé, trois enfants et puis Mike et moi. À chaque instant, l’esquif se heurte aux rochers, rebondit, change de direction, manque de se retourner. Des gerbes d’eau nous assaillent. Les enfants crient de terreur, les serrant contre elles, leurs mères marmonnent des prières. Crispé, le cœur soulevé, je vois notre dernière heure arrivée. Soudain, un coup sourd contre la coque qui, basculant dangereusement, semble se rétablir, mais de nouveau s’en va cogner un rocher avec une telle violence que la pirogue se renverse avec tous ses occupants. Le flot me happe, je me débats pour respirer, le courant revient à la charge, me pousse, m’enfonce. Je lutte de toutes mes forces, sens quelque chose qui se colle à moi. Mon Dieu, le bébé ! Je l’agrippe et le serre d’un bras, nageant de l’autre, battant furieusement des pieds pour remonter à la surface. Et puis, bizarrement, tout se calme alentour, le fleuve s’est apaisé. Le petit contre moi, je suis emporté vers une grève où nous finissons par échouer. Je mets pied à terre et dépose le bébé près de moi. Il vit ! Je le prends, lui tapote le dos pour lui faire évacuer l’eau ingurgitée, m’assure qu’il respire bien et tente de le réchauffer en le frottant doucement. Je me demande ce que nous allons devenir quand j’entends des voix. Je reconnais celle de Pedro.
— Courage, on arrive !
Et les voilà qui débarquent. Ils ont réussi à récupérer les passagers de notre pirogue qui, heureusement, savaient nager. Mais les autres ?
La mère a vu son petit, elle court vers moi et m’adresse mille mercis dans sa langue. Elle le prend et le met au sein. Mike est là et m’enserre dans une large accolade. Bientôt, nous voyons arriver les dernières pirogues. Par miracle, elles ont toutes réussi à franchir cette passe dangereuse. Nous avons abordé sur une plage ménagée dans une boucle du fleuve dont les eaux ont perdu toute furie. Il y a là assez d’espace pour tous et le chef décide que nous nous y installerons pour la nuit.

Au matin, le soleil nous accueille généreux.
Pedro s’approche :
— Nous sommes victimes d’un incendie criminel. Dans notre tribu, le feu est toujours surveillé et jamais ne nous prend par surprise. Ce sont de grands groupes de l’agroalimentaire qui brûlent nos terres pour se les approprier, des milliers d’hectares qu’ils déboisent et plantent de maïs ou de soja. Nous voilà chassés de chez nous. Nous allons explorer les alentours pour savoir s’il est possible de s’installer ici. Et puis je vous emmènerai à la recherche du Flotel.
Indignés par l’injustice qui frappe Pedro et les siens, nous réalisons combien notre sort est dérisoire et remercions notre guide avec effusion.
En compagnie d’une douzaine d’Indiens, machette en main, il nous quitte peu après.
Des enfants ramassent du bois d’abord sur la grève puis en pénétrant dans la forêt. Nous les suivons pour les aider. Bien chargés, nous revenons sur nos pas quand une piqûre fulgurante me vrille la cheville, une douleur violente qui me fait tomber à terre. Impossible de me relever, mon pied enfle à vue d’œil. Mike appelle. Les enfants ont vite compris et se précipitent vers leurs parents en criant. Une femme accourt, se penche sur moi et prononce des mots que je ne comprends pas. À genoux, elle s’empare de mon pied, dégage ma chaussure, se met à aspirer le venin, se redresse et le recrache et puis recommence à plusieurs reprises. Enfin, elle se relève et sourit. Complètement sonné, affaibli, j’ai le temps de la remercier et je sombre.

Le soir est tombé quand je me réveille. On m’a allongé sous un auvent de palmes près du feu. Le chaman, à mes côtés, psalmodie en écrasant à l’aide d’un galet une pommade verdâtre dans une coque de fruit. Voyant que j’ai ouvert les yeux, il adresse quelques mots à Pedro qui nous les traduit :
— Notre chef dit que tu as eu de la chance. Il a commencé à te soigner, mais tu ne pourras pas remarcher avant deux à trois jours.
— Dis-lui que je lui suis très reconnaissant ainsi qu’à la femme qui m’a sauvé.
— Figure-toi que c’est la mère du bébé.
— Ah ? J’étais tellement choqué que je ne l’ai pas reconnue.
— Elle est heureuse que tu t’en sois tiré, mais c’est un geste qu’elle a déjà fait, elle serait intervenue pour n’importe qui d’autre. Je n’étais pas là, mais, de toute façon, dans la précipitation, j’avais oublié mon vaccin antivenimeux.
— Finalement, vous allez rester ici ?
— Oui, en attendant de trouver mieux. Ici, nous trouverons du gibier et nous pourrons pêcher. Nous construirons notre village un peu plus loin dans une clairière que nous avons commencé à dégager.

Encore une nuit sous les étoiles puis un matin radieux.
Mon guérisseur est venu me masser avec l’onguent qu’il fabriquait hier soir.
Je veux le remercier et lui répète « muchas gracias ». Il me sourit et pose sa main sur ma tête avant de s’éloigner.
Mike qui a dormi à mes côtés revient avec un bol qu’il me tend :
— Tiens, on m’a donné ça pour toi.
C’est vrai, j’ai faim et c’est avec plaisir que j’avale ma bouillie de maïs.
— Écoute, on dirait un bruit de moteur.
D’amples moustaches d’eau à l’avant, un canot motorisé s’approche rapidement, ralentit et s’arrête sur la berge.
En descendent quatre hommes blancs armés qui s’avancent menaçants : où sont les Gringos ? En hispano-américain, les Gringos sont d’abord les Nord-Américains et par extension les étrangers.
— C’est nous, Mike et moi.
Désemparé, Pedro ne bouge pas.
Je réalise qu’ils ont appris notre existence parce qu’on nous recherche. Ce qu’ils veulent, c’est arriver les premiers pour nous enlever et réclamer une rançon.
Ils sont armés et n’ont pas l’air de plaisanter ; la moindre étincelle et c’est le bain de sang.
— Mike, il faut se rendre, pas moyen de faire autrement.
Je crie : on est là !
Ils approchent :
allez, dépêchez !
Je tente de me relever. Sans succès. Mike me tend la main pour m’aider. Un poignard aigu me transperce le pied et je retombe lourdement. Deux types m’attrapent sous les bras et me forcent à avancer. Je me retourne désespéré vers nos amis esquissant un geste d’adieu.
On démarre en trombe et fonce à toute allure. Ça vibre, ça cahote et ça m’envoie des élancements terribles dans la jambe. Au bout d’une demi-heure, nous ralentissons en vue d’un ponton rudimentaire au pied d’un promontoire dominant le fleuve. En haut, une cabane de planches recouverte de tôles ondulées. Pour y accéder, il faut emprunter un sentier escarpé. Rien que de le voir, j’en ai des sueurs froides.
Pas moyen de me lever. Et rebelote : deux malabars m’empoignent, m’extirpent du bateau et commencent à me hisser. Mon pied malade, qui rebondit à chaque pas, me fait un mal de chien. Mes « souteneurs » me traînent dans la cabane et me laissent tomber sur une chaise bancale. Celui qui semble le chef fait signe à Mike de s’asseoir :
— Tenez-vous tranquilles et tout ira bien.
Je m’adresse à lui en espagnol :
— Qu’allez-vous faire de nous ?
Il éclate d’un gros rire :
— Vous vendre un bon prix, tiens !
— À qui demandez-vous la rançon ?
— Au propriétaire du Flotel qui se débrouillera avec vos familles.
Je réalise soudain que ça risque de prendre du temps et je pense maintenant à mes parents qui vont se faire un sang d’encre.
Le type poursuit :
— Je pars dès maintenant avec un de mes hommes négocier la rançon. Plus vite on agira, plus vite vous serez libérés. Les deux autres restent avec vous.
L’un de nos geôliers prend sur les rayons des boîtes de conserve, les ouvre et en tend une à chacun avec une cuiller ; des haricots noirs à la sauce tomate qui se laissent manger. Leur boîte avalée, les hommes y versent directement l’eau d’un bidon qu’ils boivent d’un trait. Je crève de soif, alors, je les imite, mon compagnon aussi…
Les « négociateurs » dévalent le sentier et sautent dans le canot. Le bruit du moteur se fond très vite dans le lointain. Et c’est le silence, troué par les cris d’oiseaux et d’autres habitants de la forêt difficiles à reconnaître.
L’un des deux malabars nous désigne nos couchettes. Mike m’aide à retirer la chaussure de ma cheville endolorie. Je suis touché de sa sollicitude :
— Merci Mike, heureusement que tu es là.
— Oui, toi aussi Fabien, c’est tellement déprimant.
Allongé sur une couverture douteuse, de sombres pensées me harcèlent sans répit. Mes pauvres parents ! Comment vont-ils pouvoir payer ? Je n’ai pas un rond d’économie. Je me reproche mon insouciance et mon égoïsme. Une éternité dans le noir avant de finir par trouver le sommeil.

Le lendemain, petit-déjeuner de prisonniers : on reprend les mêmes boîtes de conserve rincées par l’eau bue hier : une cuillerée de café en poudre et de l’eau chaude par-dessus. Le préposé à l’intendance, Paco, comme l’appelle son compagnon, a fait l’effort d’utiliser le réchaud. On peut piquer des bananes sur un régime pendu au plafond.
Paco et Julio discutent en fumant. Nous décidons de parler en français, que Mike maîtrise assez bien, au cas où ils comprendraient l’anglais. Nous n’avions pas eu le temps d’échanger sur notre expérience de l’ayahuasca, c’est le moment de le faire. D’abord le bien-être et la félicité puis l’abomination, Mike a suivi le même processus que moi, mais avec des visions et des sensations différentes. Nous nous décrivons nos hallucinations, mais nous finissons par arrêter car l’impression trop intense laissée par les plus cauchemardesques nous met mal à l’aise. Quelle conclusion tirer de tout cela ?
— On est beaucoup moins forts qu’on ne le pense.
— Oui, mais on peut atteindre le nirvana.
— Tu as raison, c’est maintenant qu’il faudrait que ça arrive.
Nous sommes pris d’un fou rire qui surprend nos gardiens :
— Qué pasa ?
Nous redoublons d’hilarité.
Ah, ça fait du bien ! Malgré notre cruelle situation, nous nous sentons requinqués.
Tout à coup, nos cerbères se dressent comme un seul homme, ils ont entendu le moteur. Quelques minutes plus tard, le chef et son acolyte déboulent dans la cabane :
On a été repérés, grouillez, on se tire ! Julio et Paco me saisissent et recommencent le même manège qu’hier en sens inverse.
Embarquement et démarrage immédiats.
À la fin d’un parcours qui me paraît bien plus long que le premier, nous abordons une crique. Les hommes sortent une tente du bateau, la déploient et l’installent en un rien de temps. Après dîner, on nous envoie nous coucher. À même le tapis de sol, c’est dur, mais, harassés par toutes ces émotions, nous ne tardons pas à nous endormir.

Au matin, je suis réveillé par des voix. Je tends l’oreille :
— … veulent rien savoir pour la rançon. Ici, pas de danger. Il faut repartir à la charge en menaçant de tuer les otages.
— Mike, tu as entendu ?
— Oui. Ça sent le cramé.
Là, on ne rit plus du tout. Et pas question de s’échapper : même si on réussissait à s’emparer des armes des deux qui restent avec nous, comment s’enfuir sans canot ? Mike, lui, a fréquenté un club de close-combat, mais moi ? Je ne sais pas me battre. On a beau examiner le problème sous toutes les coutures, l’horizon est barré.
Le chef et son larbin sont déjà repartis. Toute évasion étant exclue, on nous permet de rester dehors.
Pour passer le temps et tenir à distance le désespoir embusqué, nous traçons sur le sable un damier et jouons en avançant nos petits cailloux noirs et blancs.

***

Lever du jour plombé. Après notre café et nos bananes matinales, nous insistons pour prendre un bain dans le fleuve. Refus catégorique. Mais qu’est-ce que ça peut leur faire ? On ne va pas fuguer à la nage !
Des moustiques en nuée zozotent autour de nous et nos moulinets impatients ne les chassent pas. Au-dessus de nos têtes de lourds nuages anthracite. Des zig-zag lumineux sillonnent cet amoncellement qui craque, se déchire, gronde et d’un coup déverse des trombes d’eau. Nous courons à la tente suivis par nos gardes. Déjà trempés, nous nous débarrassons de nos jeans et T-shirts. Les gouttes frappent la toile d’un rythme soutenu. Désœuvrés, nous nous racontons quelques bribes de nos vies et nous décidons, au cas où un seul de nous survivrait, d’aller rendre visite à la famille de l’autre. Pour cela, nous apprenons mutuellement nos adresses par cœur car nous n’avons rien pour écrire. On se connaît depuis peu, mais on a eu l’occasion de s’apprécier et on jure de se revoir si un jour on en réchappe.
La pluie a fini par s’arrêter. Nous en sommes là de nos serments quand nous percevons un bourdonnement, bientôt un vrombissement : un hélicoptère ! Pas le temps de se réjouir, nos sbires nous empêchent de sortir. Le cœur battant, nous pressentons le dénouement. On entend l’appareil approcher, un ordre est lancé au porte-voix : rendez-vous !
Pour toute réponse, une rafale de mitraillette.
Riposte nourrie.
Julio est tombé.
Voyant cela, Paco se rue sur moi et, me poussant du canon de son arme, me force à passer devant lui. Les jambes flageolantes, je marche mains en l’air. L’hélico s’est posé, les tirs ont cessé, fusils d’assaut pointés, quatre hommes en descendent. L’ordre est répété : rendez-vous !
Paco:
— Jamais. Si vous avancez, j’abats le prisonnier !
Tétanisé, je refuse de comprendre. Je ne vais quand même pas mourir maintenant ! Attente interminable. Cœur qui cogne, chair qui tremble, sueur glacée qui me coule dans le dos.
Brusquement, un coup dans mes reins, le fusil est tombé : Mike, venu par derrière, a sauté sur Paco et l’immobilise. Je me dégage en courant. Les intervenants ont vite fait de mettre l’homme hors d’état de nuire et je tombe dans les bras de mon sauveur.

L’officier commandant le groupe nous explique que les ravisseurs étaient venus jusqu’à la capitale pour avoir du réseau et passer leur appel. Ils avaient fini par trouver l’agence locale du Flotel. Le directeur a refusé de payer la rançon et les a déstabilisés en leur faisant croire que le site de leur cache lui était connu. Il a alerté la police qui les a mis sur écoute. Quand ils ont passé leur deuxième appel, elle en a vite repéré la provenance et les a cueillis au nid, un hôtel miteux où ils avaient pris une chambre. Comme « le chef » refusait d’indiquer où se trouvaient les kidnappés, son « assistant », beaucoup plus coopératif, a fini par craquer. Nous n’avions plus qu’à passer à l’action.
Qu’est devenu le Flotel ?
— Le Flotel, passablement esquinté par sa traversée des rapides, a débarqué ses passagers qui ont été transférés dans un hôtel de la capitale.
Je demande si nos familles ont été alertées :
— Non, nous n’avons pas cru bon de le faire, en espérant avoir réglé l’affaire avant la fin du séjour touristique du Flotel.
Ouf, je suis bien soulagé, mes parents n’ont pas été inquiétés par toute cette histoire !
Une question me brûle les lèvres :
— Savez-vous où se trouve la tribu de notre interprète ?
— Oui, nous sommes même passés la voir. Il y aura une enquête sur l’incendie et les fautifs seront sanctionnés. Ils seront condamnés à indemniser la communauté d’une manière ou d’une autre.
L’officier ne semble pas très convaincu : il connaît le manque de diligence des autorités politiques et judiciaires…
Pas question de partir sans revoir nos amis. Nous nous promettons de retourner là-bas pour faire nos adieux. Comment ? On se débrouillera !
Nous grimpons dans l’appareil, Paco menottes aux poignets, nous à l’avant admirant la forêt, l’entaille du fleuve, ses chutes écumantes puis ses eaux si sereines et, sur la rive sableuse, le camp de fortune avec, un peu plus loin, l’espace préparé pour accueillir le village de Pedro et des siens.
Comme un œil sur l’Amazonie.
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Keith Simmonds · il y a
Mon soutien pour cette histoire bien écrite, captivante et pleine d'intrigue !
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Emerillon · il y a
Merci de votre soutien
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Lyne Fontana · il y a
Une aventure intéressante racontée dans un style presque journalistique qui fait un tour d'horizon de certaines réalités de l'Amazonie.
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Emerillon · il y a
Oui, inspiré d'un voyage en Equateur.
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Henri Kottin · il y a
Bravo
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Emerillon · il y a
Merci de votre visite
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Aurore Rey · il y a
Une belle aventure, bien écrite. L'intrigue est bien menée.
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Emerillon · il y a
Merci de vos compliments
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Fred Panassac · il y a
Une aventure passionnante, instructive, très bien menée ! Bravo et merci Émerillon !
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Emerillon · il y a
Merci de votre commentaire
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Chantal Sourire · il y a
Je soutiens, pour l'aventure !
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Emerillon · il y a
Merci pour l'aventure !
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Ginette Flora Amouma · il y a
Une aventure pleine de rebondissements à la Harrison Ford , très mouvementée .
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Emerillon · il y a
Merci de votre appréciation.

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