Le Fleuriste mercantile

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« Ici se vendent les fleurs les plus rares du monde » criait l'écriteau au-dessus de la porte. À l'intérieur de la boutique aux murs bleus, havre de paix, des senteurs inédites, des couleurs éclatantes, et, sur chaque étalage, à chaque rayon et étagère, près du comptoir, au bord des fenêtres, des merveilles de pureté, de tendresse, d'amour, des fleurs si belles que la concurrence même s'en était émue et admettait que c'était là un concept révolutionnaire en ce que l'écriteau, contrairement à l'usage, disait vrai.

Le Fleuriste qui tenait la boutique jouissait du monopole – car il faut comprendre que la concurrence, après s'être émue, avait plié bagage - dans sa ville et les villes alentours. Il recevait tous les jours d'immenses commandes et tous les jours, plusieurs fois par jours, se retrouvait en rupture de stock. Il disparaissait alors dans l'arrière-boutique, en revenait comme par enchantement, les bras chargés de beaux bouquets, si beaux que tous avaient fini par croire, malgré les dires du marchand qui prétendait les faire venir de pays fort lointains, que ces mains enchanteresses les faisaient faire pousser dans un jardin secret. C'était donc là le mythe qui entourait la boutique et contre lequel le Fleuriste ne se battait plus car ce mythe, il est vrai, servait sa renommée.

Un matin cependant, un artiste un peu fleur bleue pénétra la boutique. C'était un peintre en quête d'inspiration. Il s'arrêta devant les étalages foisonnants et les bouquets bien garnis en esquissant quelque grimace incompréhensible. De derrière son comptoir, le fleuriste suivait fébrilement son manège, une perle de sueur sur le front. Il le vit parcourir les rayons de long en large, humer les fleurs, les effleurer du doigt, faire cent pas d'un côté et de l'autre un pétale en main, l'observer à la lumière du jour et sous tous les angles, et en ajustant ses lunettes. Enfin, le peintre était devant lui.
- Où sont les fleurs ?
Le Fleuriste cru à une plaisanterie.
- Vous parlez d'une espèce spécifique ? Vous attendez une commande peut-être ?
Le peintre n'entendit pas sa réponse. Par-dessus ses lunettes, il lançait au Fleuriste un regard plein d'attente, comme si ce dernier, par une loi naturelle, devait savoir exactement de quoi il parlait.
- Les fleurs, las flores, en quelle langue dois-je vous le dire ?
L'effronté ! s'écria le marchand en son for intérieur et il voulut répondre glacialement mais sa voix se fit timide devant l'importun :
- Navré, je ne comprends pas.
Le peintre roula alors des yeux furibonds.
« Vous les fleuristes » marmonna-t-il, mais il n'acheva pas sa phrase, une cliente arrivait au comptoir un beau bouquet en main. Alors, pendant que le Fleuriste préparait le bouquet, il put observer, ne perdit pas une miette des pensées qui le traversaientt alors qu'il étudiait ces fleurs et sentait peu à peu l'évidence affleurer.
- Ne serait-ce pas...
- Un beau bouquet pour raviver l'hospice !
- Mais oui c'est bien cela ce sont...
- Cent euros, et voilà, passez le bonjour à la maison de retraite !
La dame sortit un large sourire aux lèvres et le Fleuriste demeura un instant le cœur léger, serrant dans sa main le gain, oubliant un instant, un court instant, la présence du peintre dont la grimace, il le remarqua dès qu'il leva les yeux, s'était franchement aggravée.
- Cent euros ! s'indigna ce dernier, cent euros pour des..., pour des...
- Des fleurs rares, un beau bouquet et bien emballé qui plus est, un prix abordable.
Le peintre ne chercha pas à discuter. D'autres choses urgeaient. De tout le temps où le Fleuriste avait préparé le bouquet, il avait pu réfléchir, et de tout le temps où les mains du Fleuriste, habilement, avait écrit un mot, noué un nœud, bouclé le ruban, il s'était demandé pourquoi ces mains étaient gantées.
- Ce sont des beaux gants que vous avez là. Vous les portez constamment, en toutes circonstances ?
- Qui vous a dit cela ?
- J'ai l'œil.
Mais le peintre ne s'attarda pas à ce sujet, après tout, les jardiniers portent des gants, une question bien plus importante le démangeait, celle même qui, couplée au mythe et à tous les bons dires, l'avait porté chez le fleuriste aux premiers instants.
- Qu'y a-t-il dans l'arrière-boutique ?
- Absolument rien qui ne vous regarde.
- Mais puisque ça m'intéresse ! Vous ne verrez pas d'inconvénient à ce que je jette un œil là-dedans.
Disant cela, il fit un pas dangereux vers la porte, un autre, encore un, non, le fleuriste s'était interposé.
- De quel droit, mais de quel droit ! s'écria-t-il dans un affolement qui eut vite fait d'amasser le reste de la clientèle.
Bientôt, tous s'étaient mêlés à l'affaire. Un pèle mêle de bras de jambes de figures avides de savoir ou de garder le secret, des pots de fleurs jetés pour convaincre les uns, des bouquets déchiquetés pour persuader les autres, et des cris et des indignations et des colères et la fougue et la rage et tout était prétexte à la folie aux milieux des éclats de verres et de voix.
- Mais monsieur, comment osez-vous ? De quel droit ?
- Je vous ordonne d'ouvrir cette porte !
C'était un brouhaha sans pareil que rien n'aurait calmé sinon, un bruit tonitruant. Venu tout droit de l'arrière-boutique, un vacarme assourdissant imposa l'accalmie.

Le Fleuriste se tourna mais sans plus essayer de se battre. Toute aspiration au combat l'avait quittée. Il entra dans l'arrière-boutique sans plus de précautions, sans la précipitation de celui qui croit encore pouvoir sauver son secret. Alors, lentement, les corps échevelés se relevèrent, les âmes s'approchèrent de la porte qui, tout aussi lentement dévoila le mystère. Et alors, les yeux s'agrandirent d'émerveillement.

Là, partout, un foisonnement de couleur, le bleu, le rose, le vert de ces pots renversés.
Et le Fleuriste pataugeait là-dedans, dans le vain espoir de sauver ses fleurs, tandis que le peintre admirait malicieux. De la peinture ! Il l'avait su dès le premier instant. Des pâquerettes, de simples pâquerettes, mais si habilement déguisées...Pourtant, il n'était plus fâché. Il reconnaissait devant lui un frère, un peintre qui voulait faire l'original dans l'exercice de son art. Il regarda la boutique bleue, regarda le fleuriste seul et triste, accroupie dans ses fleurs, plein de leur peinture sur les mains dégantées, les yeux, tout le corps, et un sourire paisible déforma ses lèvres. Il pardonnait à l'illustre personnage, le trouva beau, lui était même reconnaissant. Il avait maintenant dans l'idée un tableau qui, il le savait, ferait sa renommée.
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Maria Angelle · il y a
Belle imagination. Bravo!
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Fred Panassac · il y a
C’est une excellente idée que cette rencontre mouvementée à la recherche des fleurs idéales pour un tableau.
Un texte poétique et très vivant.

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Armelle Fakirian · il y a
Un récit haut en couleurs et magnifiquement fleuri !
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_ azo · il y a
Beau récit d'une main experte des couleurs.
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Dalmy · il y a
L'originalité de l'idée, la sensibilité du texte...bravo ¡!
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Margaux Maurer · il y a
Très belle histoire, chute inattendue et jolie place de la peinture et des artistes peintres.
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Ombrage lafanelle · il y a
Un texte puissant dont l'écriture sort de l'ordinaire. Certaines phrases sont longues, mais si bien construites qu'elles donnent le ton. J'ai sincèrement apprécié votre histoire
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Kruz BATEk Louya · il y a
J'ai aimé l'agencement des mots, qui m'a l'air surtout dans les tout débuts, d'un texte lyrique. Bravo !
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Jerry Arsène Mvondo Mvondo · il y a
Belle histoire, merci à vous de venitnaussi lire la mienne si possible.
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Roll Sisyphus · il y a
Tous deux dans les bras l'un de l'autre ils savaient qu'ainsi réunis ils pourraient parvenir à bout du "Désespoir du peintre".*
Je ne sais si c'est pareil pour vous, mais, à la lecture de ce récit, fermant les yeux, ma boite crânienne semble s'être soudainement emplie d’une aérienne valse des couleurs....
Souffrez que je garde les yeux fermés quelques instants en encore. Merci !

*Heuchère