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Marseille, Le Fléau

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Ramon Bourbakis

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Marseille, le premier août

Aujourd’hui encore, j’ai erré sans but dans les rues sales de la ville. J’ai marché longtemps, histoire de dissiper les vapeurs alcoolisées d’hier soir. La partie de cartes a été un peu trop arrosée. Mais qu’importe ? Dans ma petite pension de famille, j’ai tout mon temps pour cuver car personne ne m’attend nulle part, ni femme, ni enfants, ni employeur, ni employés, ni collègues, ni clients. Rien, ni personne. Mais j’ai beaucoup de compagnons de jeux et de vices ! L’humanité est une drôle d’engeance, qui ne vaut guère la peine que l’on trime pour elle. Aujourd’hui encore, j’ai beaucoup discuté dans les cafés de cette cité corrompue. Chacun y vaque à ses occupations, sans se soucier du malheur et de la solitude de son voisin. La ville, insouciante et frivole, poursuit négligemment sa route insensée : les politiciens magouillent, les malins s’enrichissent, les femmes séduisent, les pauvres se serrent la ceinture. La vie va son petit train- train. Il ne se passe rien. Libéré des contraintes matérielles par un héritage inattendu, je peux tranquillement observer la vie en esthète et, franchement, je ne vois pas grand-chose qui mérite d’être sauvé, hormis ma bouteille. Demain, j’irai faire un tour du côté du Vieux Port. Le patron du bar des marins m’a dit qu’on attendait l’arrivée d’un grand voilier chargé d’améthystes et d’opales d’Egypte. J’espère qu’il apportera avec lui un peu d’air frais du large car il fait de plus en plus chaud ici, c’est presque insupportable, on se traîne. Et ça pue...

2 août

Le Thanatos est arrivé vers midi. C’est un superbe trois-mâts à la voilure sombre, qui en impose par son aspect étrange et austère. Détail curieux, je n’ai vu personne à la manœuvre d’accostage. Il faut dire que lorsque j’ai voulu m’approcher, un agent de police m’a barré la route avec autorité : « Retourne d’où tu viens, ivrogne ! Les oisifs n’ont rien à faire ici » Ils doivent craindre pour leurs pierres précieuses. La chaleur est maintenant caniculaire. Cet après-midi, je suis allé me désaltérer dans les bars du port. On dirait que la vie se liquéfie. Vers 16 heures, je sirotais consciencieusement une bière à la terrasse du Vieux Galion, m’abandonnant à mon habituelle rêverie nihiliste, lorsque, brusquement, un immense nuage noir, surgi de nulle part, est venu assombrir la ville. La lumière du jour a décliné en quelques secondes. C’était inquiétant comme une éclipse de soleil. Si j’étais superstitieux, je dirais : maléfique. C’est la chaleur, combinée à la pollution, paraît-il, qui déclenche ce genre de phénomènes météorologiques. Il fait trop chaud, et le nuage n’arrange rien, car il stagne maintenant sur la ville, une vraie chape de plomb, un couvercle sur nous. C’est le bain turc. Je suis retourné à la pension, à la recherche illusoire d’un peu de fraîcheur. Mais l’espoir est vain.
J’ai entendu du bruit dans la chambre d’à côté. Un voyageur est donc arrivé ce soir. Tant mieux, ça me fera de la compagnie, et, demain, si sa tête me revient, je lui paierai un coup à boire.

3 août

Je n’ai pas dormi de la nuit : la chaleur... et le bruit. Les gens attendent le soir pour respirer un peu. Alors la ville s’agite mollement, mais en vain. Du bruit aussi à l’intérieur de la pension, j’ai cru entendre parler dans la chambre d’à côté. Seraient-ils plusieurs ? Ce n’était pas, d’ailleurs, une conversation -comment dire ? - normale, mais plutôt une sorte de mélopée...
Il y a du nouveau. Quand j’ai quitté la chambre, ce matin, j’ai fait la connaissance de mon voisin : c’est une voisine ! Et quelle voisine ! Une créature absolument superbe, totalement improbable, vêtue à l’orientale, comme une danseuse. Un corps de déesse, de longues jambes à peine couvertes d’un voile sombre et transparent. Sa chevelure blonde, inattendue, est ceinte d’un ruban fixé sur son front par une opale. Une apparition, je vous dis. Quant à ses yeux, j’ai du mal à en parler. Je suis un homme blasé, mais... ils m’ont fait peur. Animés à chaque seconde par un sentiment différent : séduction, mépris, menace... ils dégagent une puissance et un charme inouïs. Elle est magnétique. Mais, moi, je ne crois en rien et je ne suis pas homme à me laisser impressionner par une sorcière, aussi somptueuse soit-elle :
« Je vous fais visiter la ville, ma jolie ? »
« Tu parles trop » me répond-elle. J’ai compris à ses yeux qu’il valait mieux ne pas insister. Qu’elle fasse sa vie, cette adorable, moi je vais aux nouvelles au café des marins. Je tends l’oreille à la rumeur : il y aurait un cas de peste à La Belle de Mai. Le peuple accuse déjà l’équipage du Thanatos, qui pourtant n’a pas débarqué. Comprenne qui pourra, mais l’ambiance est lourde dans la vieille cité, dont la mémoire demeure habitée par l’ancien fléau. Et ce maudit nuage qui s’appesantit de plus en plus sur nos têtes, on dirait qu’il veut nous étouffer.
En rentrant à la pension ce soir, épuisé d’oisiveté, je croise le patron de la pension : on relate un second cas de peste au Panier, et plusieurs dans les quartiers Nord.

10 août

Le fléau se propage comme la foudre. Cela fait plusieurs jours que je ne suis pas sorti. L’épidémie s’est abattue sur la cité corrompue. Qu’elle ait décidé d’en effacer toute trace d’humanité ne me dérange guère, du moment que j’ai ma bouteille. Ma douce voisine, elle, vaque, imperturbable, à ses occupations. Lesquelles ? Mystère...De ma fenêtre, je la vois s’éloigner chaque midi dans son accoutrement extraordinaire, insensible à la chaleur. Avec cette canicule, la seule activité à la portée d’un chrétien est de boire pour apaiser sa soif, mais, elle, elle se déplace avec aisance, sans effort apparent, on dirait qu’elle flotte sur nos misères. Le marseillais est d’habitude plein de gouaille et de faconde. Pourtant, je peux l’assurer, aucun ne se risque à aborder cette somptueuse. Il faut dire que la situation ne se prête guère à compter fleurette. L’écho de la charrette des morts résonne dans chaque quartier. Les rassemblements publics sont interdits, et toute critique de la politique locale est sévèrement sanctionnée. Le bruit court qu’on ne peut entrer dans la ville, ni la quitter. Si, au moins, le mistral, ou le vent de mer, se levait pour disperser ce nuage de mort qui écrase les cœurs et les poumons, qui vide les têtes et empêche toute pensée. Dans tous les quartiers, les malades se comptent par centaines, marqués aux aisselles par le vieux mal qui frappe les cités mécréantes.
J’adore cette ambiance, et je l’ai toujours prédite à mes congénères incrédules
Mais où va-t-elle, chaque midi, ma belle méchante ?

11 août

Je la suis dans le dédale des rues, dans une ville de cauchemar. J’enjambe des corps sans vie, des hommes qui appellent. Partout, l’effroi, des gens qui se terrent, la police, impitoyable, nerveuse et omniprésente. Le couvre-feu est imposé depuis plusieurs jours. Mon inconnue traverse ce chaos comme un spectre, totalement indifférente au spectacle de désolation qui l’entoure. Les hommes craignent cette étrangère et n’osent l’approcher. Pourtant, tout à l’heure, près du port, un marin furieux, plus courageux que les autres, a voulu se jeter sur elle. Elle l’a simplement regardé, il s’est effondré en se tordant de douleur, marqué aux aisselles. Il suffirait qu’elle ordonne, c’est visible, pour que tous s’exécutent. Mais, moi, je la suis, et je sens que je ne peux pas faire autrement. Je sais qu’elle porte sur ses belles lèvres son cruel sourire, à cet instant même. Je sais aussi, maintenant, où elle va, chaque jour à la même heure : au palais du gouverneur, qui surplombe le Vieux Port. Elle y entre comme chez elle, saluée par les gardes. Le gouverneur, lui, on ne l’a pas vu depuis des jours. Il s’est sans doute réfugié dans son bunker, à l’abri peut-être du fléau qui frappe en priorité les quartiers pauvres et surpeuplés. De là, il émet chaque jour les décrets de la nouvelle loi, chaque jour plus totalitaires, plus inquiétants : le dernier en date évoque l’ordre dans la ville et la puissance nouvelle qui vient de s’y manifester.
Bravo ! Il fallait bien qu’un jour, on en arrive là. Comment m’enfuir d’ici, respirer un air frais qui ferait éclater mes poumons ?

15 août

Elle m’a parlé ! Elle ne m’ignore plus ! Je rentrais, hier soir, du Vieux Galion, bien imbibé comme d’habitude. Elle était là, devant la porte de ma chambre, plus désirable que jamais. « Tu n’as pas peur, toi, hein!? », puis, en riant «  Suis-moi, je te nomme vassal de mon royaume ». Je l’ai suivie...

22 août

Ce n’est pas facile d’administrer une cité indisciplinée. Jusqu’ici, Marseille a vécu dans le désordre, cela saute aux yeux. Mais nous sommes en train de mettre de l’ordre dans tout ça, ma Reine et moi. J’ai enfin trouvé ma raison de vivre : la servir. Partout, nous nous affichons ensemble. Elle me fait confiance, me donne des responsabilités, me laisse même parfois prendre des initiatives. Hier, après notre visite de principe chez le gouverneur, elle m’a envoyé régler les affaires courantes dans le quartier des Réformés : des femmes cherchant leurs maris, disparus ou dirigés vers des camps, des gens en quête de travail, d’autres se plaignant de l’augmentation des prix. De là, j’ai filé vers la Pointe Rouge, un quartier qui semble intriguer ma maîtresse : j’ai été surpris d’y trouver des enfants pleins de vie et de jeux, d’entendre des rires de femmes. En rentrant, je lui ai dit qu’il restait çà et là des poches d’espérance, miraculeusement épargnées par le mal. Ses yeux ont eu une lueur étrange, puis elle m’a dit avec une sorte de tristesse « On m’a appris, hélas, au palais, qu’à la Pointe Rouge un cas suspect était signalé depuis peu »

24 août

Il se passe quelque chose d’anormal.
On parle d’un début de révolte dans les quartiers Nord...

27 août

L’insurrection a gagné toute la ville. La chaleur qui tuait Marseille a légèrement décru, mais le nuage est toujours là. Ma reine redouble d’énergie pour renforcer l’ordre partout où il craque. Je la vois de moins en moins, elle me manque...

31 août

Ce matin un vent furieux est arrivé de la mer. Une tempête épouvantable s’est abattue sur la ville, comme une bataille. Partout, le nuage noir est mis en charpie par les morsures puissantes de l’ouragan. Un air frais et salé balaye maintenant les rues de la ville, la nettoie de ses miasmes.
Les insurgés ont définitivement pris le dessus. Voilà trois jours que je n’ai pas vu ma cruelle maîtresse, mais elle a réussi à me faire parvenir un message : « je pars. Si tu le veux, sois présent cet après-midi, à trois heures précises, devant le Thanatos »
C’est décidé, je quitte l’Europe. Je pars avec elle, en enfer s’il le faut ! Je veux vivre avec elle dans un pays connu de nous seuls, comme ces paradis de l’enfance qui protègent nos amours défuntes. Je veux sentir le vent glisser sur sa peau et la mienne, faire avec elle la traversée vers la Terra Incognita pour y célébrer nos noces de cendres. La nuit, nous ne dormirons pas, nous suivrons fascinés les jeux de lumière de la lune sur la mer. Nous dormirons le jour au bord des lagunes claires, sous la caresse du soleil...


J’écris ces derniers mots, là, sur la table de ma chambre, puis je prends mon bagage et je la rejoins sans tarder. Il n’y a pas de temps à perdre ! Car des clameurs menaçantes se font entendre dans la ville... Rester ici reviendrait à signer mon arrêt de mort, je ne veux pas que cette cité sale et corrompue se referme sur moi comme un piège...


Mais... que signifie ce remue-ménage ? J’entends brusquement des cris dans la rue ! le bruit des pas d’une multitude déchaînée... qui se rapproche ! qui brise la porte de la pension ! des hommes et des femmes qui hurlent leur haine : « A mort le complice de la Sorcière ! Vengeance ! »


Puis leur galop haletant dans l’escalier qui mène à ma chambre.

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