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Le fileur de rêves

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Albéric

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Cette histoire est exigeante, aucun détail ne doit lui échapper. C’est elle qui choisit, impose, le décor : la côte d’albâtre, sur les hauteurs d’une de ces falaises blanches qui dominent la Manche entre Dieppe et Fécamp. Elle met aussi en scène : Ici, un jeune homme rêveur, Paul, la tête plus souvent dans les livres ou dans les nuages que les pieds plantés dans la terre lourde et riche du pays de Caux. Il concevait la vie comme une succession de petits défis d’une importance vitale pour lui, mais synonyme de moquerie pour la plupart des gens. La cervelle d’oiseau, le paresseux, l’idiot du village faisaient partie de ces noms que les ignorants ne pouvaient s’empêcher de lui donner. Mais lui n’en avait cure et suivait son chemin fait de petits riens dont il était le seul, ou presque, à comprendre la richesse. Le soir où notre histoire s’installa, il s’était lancé un nouveau défi : Entendre la mer sans la voir, écouter ses murmures et ses colères sans l’approcher, le tout baigné dans l’argent que répand la lune quand elle est pleine. Ce soir-là était le soir parfait. Un dense brouillard dévorait toute la région, ne laissant au regard que quelques mètres de liberté avant d’être capturé. Juste avant la tombée de la nuit, il sortit. Il suivit la côte, marchant paisiblement vers le lieu qu’il avait choisi pour son défi. La falaise au pied de l’étonnant phare d’Ay l’attendait (l’espérait ?). Certains affirment que c’est un phare de terre. En effet, quand on est à son pied, la mer est invisible. L’air bien que chargé d’iode ne porte aucun bruit marin. Pourtant son puissant faisceau protège les bateaux et dérange le repos des vaches sur plus de 30 km à la ronde. C’est l’implacable obstination de la mer à grignoter les falaises qui a obligé sa construction dans les terres en retrait des celles-là.

La nuit était déjà bien avancée quand il y est arrivé. Paul s’est alors enfoncé dans la forêt par un chemin s’échappant sur la gauche du phare, puis à une centaine de mètres sur la droite, il a emprunté un sentier très étroit barré d’un énorme signe d’interdiction. Il ne lui restait alors que quelques mètres à effectuer pour se retrouver sur cette ligne où les arbres se retirent et où commencent les murmures de la mer. Il s’arrêta. Un immense sourire barra son visage, il avait réussi. Il était plongé dans le bain d’argent de la pleine lune et du brouillard. À ses pieds, un univers blanc qui caressait son regard. Invisibles, les galets roulaient, se choquaient, faisaient crisser le sable. Les vagues dans leur éternel cycle, s’imaginaient chanteuses d’opéra et musiciennes prodiges maîtrisant à la perfection sable, galets et même le rire subtil de l’écume caressant la plage. Au ras de la falaise, il s’assit. Se laissant bercer par la symphonie de la mer et le confort ouaté du brouillard, il s’endormit. Longtemps après, le froid de ce début d’automne le réveilla. Maintenant, dans le ciel, la lune perçait les nuages. Ce n’est pas sans un certain vertige qu’il la vit briller dans la mer et ses vagues. Il se recula même de quelques mètres, tant il s’était approché du vide, trompé par la fausse sécurité procurée par le brouillard.

C’est à ce moment-là qu’il la vit. Elle était assise le dos appuyé contre le premier arbre de la forêt. Ses mains faisaient d’étranges gestes dans le vide, comme si elles attrapaient un fils puis l’enroulait autour d’une petite bobine avant de la déposer dans un grand cabas posé à sa droite. Il resta ainsi, telle une statue, transi de froid, à regarder cette vieille femme au port altier, au regard presque transparent, pendant de longues minutes qui se transformèrent en heures. L’envoûtement ne se rompit que lorsque la femme se leva, ramassa son cabas et s’approcha de lui :

— Allez, viens Paul. Tu vas mourir de froid si tu restes ainsi sans bouger.

Il se leva sans bien comprendre d’où elle le connaissait. C’est à ce moment qu’il se rendit compte que la lune brillait dans un ciel où le brouillard n’avait plus sa place. La danse de la mer et de la lune était magnifique. En silence, il suivit la vieille dame. Ils empruntèrent un chemin qu’il n’avait jamais vu et arrivèrent devant l’une de ses maisons typiques de grès, de silex et de colombage.

La porte ouvrait sur une grande pièce. Au centre de celle-ci, une cheminée dans laquelle quelques braises rougeoyaient encore. La vieille femme, en silence, y déposa 3 belles bûches qui, dans les craquements typiques du bois de pommiers, s’enflammèrent dans l’instant, répandant une chaleur bienveillante. Elle le fit asseoir dans l’un des deux larges fauteuils qui faisaient face au foyer et, avant de s’installer dans l’autre, prépara deux grands bols de thé bouillant. Une fois assise, elle le regarda un long moment, buvant par petites gorgées. Pas un mot ne fut échangé pendant la lente dégustation du délicieux thé fumé. Ce n’est qu’après avoir terminé son bol qu’elle se mit à parler :

— Bonjour Paul, il n’est plus l’heure des bonsoirs. Je m’appelle Michikuña, mais on me nomme Michi. Je vois dans ton regard que tu es surpris que je connaisse ton nom. Ne m’interromps pas, s’il te plaît, écoute-moi simplement. Je vois aussi que tu brûles de curiosité de savoir pourquoi une vieille femme passe une nuit glaciale d’automne dehors et ce que peuvent bien être ses gestes lents et précis que je répète encore et encore et ce que diable je peux bien mettre dans mon sac. Je sais aussi que tu es une des seules personnes qui ne me considérera pas comme folle pour si peu. Je te connais bien, beaucoup mieux que tu ne l’imagines. Je savais même que tu viendrais sur la falaise cette nuit. Il y a déjà plusieurs nuits que tes rêves ne tournent plus qu’autour de cette nuit, de ce défi comme tu l’appelles.

— Michi...

— Chut...

— Mais...

— Tais-toi, laisse-moi parler. À la fin, tout sera expliqué et tout sera clair, je te le promets. Si je sais tout ce que je sais sur toi et tant d’autres c’est que je peux lire les rêves. Pour être précise, je suis fileuse de rêves.

— Fileuse de rêve ?

— Oui, c’est exactement ça. Mais chut, écoute-moi, tout vient à son heure. Les scientifiques nous font croire que le brouillard est constitué de vapeur d’eau. Ils nous le font croire et le croient eux-mêmes. Pourtant ils se trompent. Le brouillard est fait des milliers et milliers de rêves qui s’échappent du sommeil des dormeurs.

Au début des temps, quand l’homme est apparu sur terre, il a commencé à rêver. Alors, le monde s’est couvert de brouillard. Il n’était plus qu’une immense plaque de brouillard que ni le soleil, ni la lune ne parvenaient à traverser. Un jour un homme ou une femme, personne n’a jamais su son nom, a découvert son origine et a commencé à récolter ses propres rêves. En quelques semaines, atour de chez elle, le soleil a traversé le brouillard. En quelques mois, les plantes, les arbres qui étaient si frêles, si gris, si tristes ont commencé à exploser de couleurs. Voyant cela, elle s’est décidée à enseigner son art. Quelques années ont suffi au monde et aux hommes pour redécouvrir la lune, le soleil, les étoiles. On dit aussi que c’est à cette époque, où la nature foisonna libérée des rêves des hommes, que l’agriculture est née. Ce n’est que bien plus tard qu’un jeune homme curieux, patient, un peu fou de cette douce folie des rêveurs (comme tu peux l’être), a décidé de démêler ses rêves que l’on méprisait, jetait ou brûlait. C’est ainsi qu’il a découvert que chaque fils contait un rêve et qu’en le faisant glisser délicatement entre ses doigts, il était possible de le lire. Il s’est alors lancé un défi : collectionner tous les rêves. Pour cela, il est allé de village en village. Il filait des rêves, les lisait, les classait, les rangeait, parfois même les partageait. Quand il rencontrait un autre doux rêveur comme lui, il le formait et c’est ainsi que sont nés les fileurs de rêves dont je fais partie depuis plus de 50 ans. Je ne vais pas te raconter toutes l’immense histoire des fileurs, tu l’apprendras bien assez tôt. Mais saches que certains se firent oracles, d’autres conteurs, d’autres écrivains, d’autres médecins. C’est ainsi que nuit après nuit, tout autour de la terre, le brouillard cède la place aux nuits étoilées. En hiver, s’il y a plus de brouillard c’est avant tout parce que nous filons moins. Quand il fait vraiment froid, nous laissons souvent le monde redécouvrir ce plaisir ouaté. Je vois tes yeux fascinés, mais aussi incrédules. Attends, je vais te prouver mes dires.

Elle plongea la main dans son grand cabas. De là, elle sortit une toute petite bobine, elle s’approcha du jeune homme, lui mit le fils de rêves entre les mains et avec une grande dextérité le fit glisser entre ses doigts. Le regard de Paul s’emplit alors de sourires, de joie, de surprise. Plus aucune fatigue ni incrédulité ne s’y lisait. Elle venait de lui faire lire un tout petit rêve, celui d’un bébé rêvant qu’il tétait le sein de sa mère.

— Si je t’ai raconté tout cela c’est que j’ai une opportunité, un cadeau plutôt, à t’offrir. Il y a bien longtemps que je file les rêves et le temps est venu pour moi de reprendre la route. Mais avant cela, il faut que je trouve un remplaçant. Pour me succéder, il devra courir le monde à la recherche de ce lieu où il apprendra à filer les rêves. Puis il continuera à courir le monde pour trouver l’autre, celui où il apprendra à lire les rêves. Enfin, il devra encore courir le monde à la recherche de ce maître qui lui apprendra à modifier les rêves. Voilà ma proposition, mon cadeau : veux-tu être celui-ci ?

Il ne dit rien, il hocha juste la tête pour dire oui, mais ses yeux hurlèrent sa réponse. Ils avaient répondu bien avant que Paul ne l’ait même pensé.

— Il est donc temps que tu partes. Au-delà de la mer du sud, là où jamais il n’y a de brouillard, tu trouveras cette école où tu apprendras à filer. Laisse-moi t’embrasser et emmène avec toi ce tout premier rêve que tu as lu. Va, ne te presse pas, c’est une quête avec le temps, pas contre le temps. À ton retour, je serai là, je t’attends.

Il lui fit un immense sourire, se retourna et s’est comme enfui. Chez lui, il sortit un vieux sac à dos, le remplit de tout ce que l’on croit essentiel, bref de bien trop. Il ferma sa porte et glissa sa clef dans la boite aux lettres de son voisin accompagnée des quelques mots suivants : « Prends bien soin de ma maison, elle est maintenant tienne ». Sa route commençait. Contre son cœur, frappait ce si petit rêve qui le portait, plus que lui ne le portait. Il arriva à Marseille, il traversa la mer. Il arriva à Tunis, il commença par parcourir le Maghreb. Puis il suivit une caravane qui l’emmena jusqu’au Caire. Son chemin le poussa ensuite jusqu’à Palmyre et de là il s’enfonça dans le désert. C’est là qu’il la trouva. Dans une petite oasis, oubliée de toute route commerciale, se dressait l’école des fileurs de rêves. Il y resta de long mois. Ne croyez pas qu’il est simple de filer un rêve, aucune matière n’est plus fragile, aucune soie, n’est plus douce que les fils de rêves. On dit qu’en ce lieu il ne peut y avoir de brouillard, car les apprentis fileurs travaillent jours et nuits en quête de perfection.

Dès qu’il domina les différentes techniques, que cet art fut acquis, il reprit la route. Il savait que maintenant il devait trouver la grande bibliothèque des fileurs. Il savait qu’il devait découvrir ce lieu que l’empereur Inca avait offert aux fileurs pour qu’ils conservent tous les rêves du monde. Il leur avait aussi offert l’oublie pour ce lieu, même le sien et celui de ses descendants. La recherche a été longue, un océan à croiser, des montagnes, des volcans, une autre histoire, d’autres peuples à rencontrer. C’est en Équateur, qu’il a finalement trouvé la trace de la grande bibliothèque. Après une lente et pénible ascension, il est arrivé au sommet du volcan. À ses pieds un océan de brouillard : il y était ! C’est le cœur léger qu’il s’est enfoncé dans la blancheur et ce sont des sourires qui l’ont accueilli à l’entrée de l’immense portail Inca qui ouvrait sur d’imposants bâtiments de tant de styles, de tant d’époques. En ces lieux, une seule règle : Ne jamais filer. À la fascination d’apprendre à lire les rêves, succéda la passion. Il déchiffra et parfois retranscrit des milliers et des milliers de rêves, chaque fois plus reconnaissant de cette chance que lui avaient offerte la vie et Michi. Les rêves n’ont pas de langues que les doigts ne sachent déchiffrer. Il eut envie de rester éternellement en ce lieu, mais le moment de reprendre la route finalement arriva. Il savait que maintenant il devait trouver ce fileur qui lui apprendrait à modifier les rêves. Il savait que ce maître lui laisserai dans les rêves des uns ou des autres le chemin à suivre pour arriver jusqu’à lui.

Il a donc repris le chemin. Il a couru le monde encore et encore à la recherche du moindre indice, à la recherche de ce dernier pas qui lui permettrait de rentrer enfin chez lui. Ce n’est pas qu’il était si pressé de rentrer, mais il avait fait une promesse et même si le temps jouait avec lui, il savait aussi que le temps à ses limites. Pour vivre, il se fit conteur, vous savez celui qui dans chaque village qu’il traverse n’est que l’étranger. Celui qui raconte le monde et ses nouveautés, ce monde si différent et tellement semblable. Les mois, les années ont passé, les continents ont succédé aux continents, les villes aux villages, les langues aux peuples. Mais rien, pas le moindre indice, jusqu’à une nuit, cette nuit où il a lu le rêve d’un poète. Ce rêve disait juste : Ce qui compte est-il plus que ce que l’on a ?

Il répondit, et répondit non à cette question. Il se leva et changea de chemin. Pour la première fois depuis si longtemps, il pensait à la falaise au-dessus de laquelle est perchée ce phare de terre, le Phare d’Aye. Il eut envie de cette maison, de cet âtre, de ce fauteuil, de ce thé, de ce regard, de ce sourire qui avaient scellé son destin. La route était devenue si simple. Quelques semaines plus tard, quelques mois tout au plus, il était de retour. C’était un soir de lune nouvelle, une très légère brume printanière couvrait la mer. Contre le premier arbre de la forêt il la vit, plus petite, plus menue, toujours avec cette étrange élégance. Il s’assit à côté de Michi et de concert ils se mirent à filer. Alors que la nuit approchait de son terme, que les fermes commençaient à s’éveiller, que les pêcheurs rentraient de mer, ils se levèrent. Elle lui donna la clef de la maison, puis ramassa son sac. Il prit la clef et lui demanda de le suivre. Ils entrèrent. C’est lui qui jeta les bûches dans le feu. C’est lui qui l’invita à s’asseoir. C’est lui qui prépara le thé. C’est lui qui finalement s’assit et parla. Quand il lui dit qu’il avait finalement compris que modifier les rêves n’était qu’un vain désir, elle sourit. Elle se leva, prit un antique sac à dos, embrassa Paul et reprit sa route. D’une voix emplie d’émotion elle lui dit juste :

— Qui sait, nous nous retrouverons sûrement un jour là-bas, là où l’on cache les rêves.

Il sourit, glissa dans la poche de sa veste le rêve d’un poète et l’embrassa. Alors, Michi est partie, sans se retourner. Paul referma la porte derrière lui et commença à lire les rêves qu’ils avaient filés pendant cette dernière, cette première nuit.

Le soir venu, il prit le grand cabas, s’appuya contre le premier arbre de la forêt, et de gestes lents, précis et aérés, il commença à suivre le voyage de la vieille femme de rêve en rêve. Un jour il reprendrait la route, il le savait. Mais, un autre moment était venu, celui de se plonger dans les rêves, tous les rêves, les vôtres, les miens afin que le soleil puisse se lever chaque matin, que la lune puisse briller chaque nuit et que les étoiles l’accompagnent toujours.
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