Le fil danse

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Suis-je dans le noir ou ai-je les yeux fermés ? Peut-être les deux. Ma clairvoyance navigue entre ces nuances. Mon esprit s’enivre de doute, quand viennent les nuits d’insomnie. Une fois que le soleil ne luit plus, le monde s’éteint devant le miroir de mon âme. La légèreté de mes paupières fait état de ma lucidité. Mais il me faut partir à la quête du sommeil, verser la brume de l’obscurité dans mes orifices oculaires.
Dormir.
Il me faut soulager mon être du labeur des longues journées.
Dormir.
Cela fait quelque temps que je ne dors plus. Quand le monde dort, mes sens s’éveillent. Allongé sur mon lit, les yeux rivés sur le plafond, regard croisant le Néant. L’espace n’est plus visible. Je cherche la lumière des bruits qui m’entourent. Grillons ? Sauterelles ! Cafards ? J’entends leurs chants qui me narguent. Insecte ! Me voici la proie de l’incertitude. Mon corps comme ancre de mon errance nocturne, mais ce corps lui aussi a tendance à se fondre dans cette masse confuse.
Dormir.
Il me faut cesser de réfléchir pour que le sommeil vienne à moi. Mais pour l’instant j’erre dans un monde de sons et de sens. Le sol est froid ! J’oublie que depuis quelque temps nous avons des invités et j’ai dû libérer le lit. Je dors sur un matelas d’une place que je partage durant la nuit.
Dormir.
Il me faut trouver très vite le sommeil avant qu’Il arrive. Depuis quelques nuits, un des fils de la prise situé en haut du coin de la chambre danse. Hallucination ? Explosion de saveur visuelle. Pirouette, arabesque, le voici chaque soir qui s’élance dans le néant de cette pièce.
Silence !
Mon hôte s’installe dans mon sérail. Le fil reprend sa danse. 1,2,3.1,2,3. Il s’applique. Souplesse. Ses gestes s’harmonisent. Mais qui contrôle les gestes du fil ? Rêve ? Je ne suis plus seul sur le matelas. Un souffle chaud et sec érafle mon cou. Dormir. Mais il est trop tard.
Dans cette pièce lugubre qui sert de scène à ce fil.
Je sens des yeux qui épient mon corps. Leurs courbes sont les reliefs des songes désinvoltes. Chaque soir, j’ai espoir de quitter ce corps pendant que je dors. Mais comme je ne dors plus, je suis piégé. Le voilà qui se rapproche comme à l’accoutumée. C’est moi ! Me chuchote-t-il à l’oreille. Il n’a plus besoin de s’annoncer maintenant qu’il a colonisé mon matelas.
Le premier soir, j’ai cru que le lit que j’avais dû laisser était trop petit pour lui et ses deux enfants. Le lit avait un matelas de trois places. Maintenant il ne veut plus partir comme s’il ne retrouve plus le chemin de son lit. J’ai chaud, je ne sais pas si c’est le manque de ventilation ou le fait que je réfléchisse trop. Mon tee-shirt est dégoulinant de sueur mais je ne peux le retirer car je dors.
Dormir.
Je le voudrais tellement, et que mes mouvements, et que ma respiration, et que le manque de tissu sur mon corps ne paraissent plus comme une invitation. Pourquoi je n’y arrive pas ? Je ne vois pourtant rien. L’absence de lumière n’est-elle pas la clef du sommeil ?
Son corps se rapproche du mien. Doucement. Je ne le vois pas. Je sens sa bouche qui effleure mon épaule et ses mains qui se glissent dans mon short. Dormir. À cette heure-ci, j’aimerai trouver le sommeil. Demain je serais fatigué pendant les cours. Ses mains étranges et étrangères dépouillent mon corps. L’une bringuebalant mon phallus et l’autre tannant mon visage dans l’espérance d’une érection. Signe d’acquiescement. Il alla jusqu’à humecter sa main avec sa salive pour le rendre dur mais rien n’y fit. Comme pour m’encourager et me montrer la procédure à suivre, il prit ma main et la posa sur son pénis qui était lui en érection. Serait-ce une menace pour imposer sa débordante testostérone ?
J’ai douze ans. Toute la famille l’aime bien. Il est venu en vacances avec ses deux fils et il m’arrive de jouer avec eux pour qu’ils ne se sentent pas seuls. Ils sont juste à côté sur le lit dormant tranquillement mais leur père n’est plus près d’eux. J’aimerai durant un instant fusionner avec l’obscurité de la chambre et disparaître. Je suis noir mais pas assez noir pour ne pas être vu dans le noir. Mais moi, dans ce noir je ne vois rien, ni son visage, ni son corps mais je sens et entends tout.
Il bouge. Il se retire ? Non. Il se rabat au niveau de mon bassin, et escamote mon short. Il pose sa bouche sur mon pubis. Ça pique ! Je n’ai pas encore de poil.
Il y a quelque jour déjà, pendant la journée qui est le seul moment où je pouvais bouger et voulais être éveillé, je jouais avec mes petits frères et ses enfants. Il m’interpella. N’oublie pas ! Ne montre à personne ce que l’on fait. Il n’aime pas que je sois proche d’eux. Il veut me faire une fellation mais je ne bande toujours pas. Cela ne le décourage pas.
Mon cœur ! Il bat, il bat trop vite. Plus d’air ne sort de mes narines. J’étais en apnée sans m’en rendre compte. Apnée du sommeil car je dors. Je ne sais plus comment on dort. Comment peut-on faire la différence entre un corps endormi et un corps sans vie ? J’aimerai ne pas être qu’un corps.
Tourner le dos. Je ne peux pas. Une proie ne tourne jamais le dos à son prédateur. C’est pourtant sur le ventre que je m’endors.
Dormir.
C’est comme trouver le sommeil dans un rêve tellement réel que l’on ne voudrait plus se réveiller. Je dors et pourtant je suis éveillé. Le sommeil ne vient pas et le réveil est très loin. Dans son acharnement à essayer de me faire réagir avec sa bouche, il finit avec sa barbe par irriter ma peau juvénile.
Hier, il m’avait donné de l’argent.
20 euros.
C’était pour m’aider m’a-t-il dit. La maison où je couchais d’habitude n’avait pas assez de chambre. Ma cousine a pris mon ancien lit donc j’ai dû venir chez ma tante. Sur mon lit, je plongeais dans mes rêves. Le sommeil venait sans que je ne me réfugie dans l’obscurité de la nuit.
Avec un ami, on s’est acheté plein de choses avec l’argent. J’aimais sortir avec mon ami, j’oubliais presque d’où venait l’argent que nous dépensions.
Il colle son corps nu sur le mien. Je ne le vois pas. Je sens sa verge qu’il frotte sur mon bras. Je sens son haleine. Un dégoût me remonte de l’estomac. Ce dégoût est contre moi. Je n’arrive plus à faire quoi que ce soit lorsqu’il se glisse dans le lit. Mon corps est comme figé.
Je dors. Il se retourne.
Il ne dort d’habitude pas sur mon lit. Il réglisse sa main dans mon short et en sort mon pénis qu’il essaie d’animer tant bien que mal. Il rapproche mon corps du sien et tente de faire pénétrer mon pénis dans son anus. Sans effet.
Bruit dans le couloir. Un des enfants se réveille. Papa ! Pleure-t-il à moitié endormi. Sursaut du père qui comble très vite le vide laissé sur le lit où dorment ses enfants. Serait-ce la fin ?
Sommeil, Sommeil es-tu là ? Mon corps se prend de fatigue et se relâche.
Dormir.
Je dors.
Suis-je dans le noir ou ai-je les yeux fermés ? Peut-être que j’ai décidé de ne rien voir.
Retour.
Dans le lit. Dans la vie. Dans les ans.
Ne pas reconnaître son visage.
Cette voix.
Cette odeur.
C’est lui ?
J’ai seize ans maintenant. Depuis quelques années une sensation de peur et de frisson traverse mon corps lorsqu’il est touché de la main d’autrui. Les câlins de ma mère me manquent tellement. Te souviens-tu de moi ? Me demande-t-il en riant. Sourire. Feindre l’amnésie. Te souviens-tu de ce que l’on faisait avant ? Rien. Je n’arrive pas à voir de quoi il parle. Mais de ses mots ont surgit des sons et des sens. Dégoût. Pas d’image donc pas de souvenir. Je dormais et je dors encore.
La nuit dans le coin dans la chambre. On peut apercevoir quelque fois l’ombre du fil dansant. Seul témoin de cette histoire.
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