Le feu, la glace et l'exil

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Je m'appelle Amélia, j'ai 26 ans et je suis Belgo-Parisienne. Je suis en train d'écrire le 1er tome de mon 1er roman. Une histoire d'amour et d'espionnage qui me tient particulièrement à coeu  [+]

Image de Été 2018
Une douleur fulgurante me foudroie. Là, juste en-dessous de mon épaule gauche.
Entre la clavicule et le coeur. Je pense qu’une artère est perforée. Si près du but.
Des étoiles blanches dansent devant mes yeux et brouillent peu à peu le paysage se dressant devant moi.

Comme la vie peut être drôle, parfois. Nous sommes de retour aujourd’hui dans cette clairière... Ah, cette clairière! Elle rappelle à moi de si agréables souvenirs. Les premiers pleurs d’un nourrisson, les cris d’enfants jouant avec une telle insouciance... Comme je l'enviais, à l'époque ! 
Mais elle me rappelle également la douce chaleur du soleil de fin d'été sur nos visages et le délicat vent dans nos cheveux. Jamais, je n’oublierai. 


C’est risible, quand j’y repense. On dit toujours que le feu fait fondre la glace. Mais cette fois, ça aura été l’inverse.
La glace, contre laquelle je lutte depuis l’aube, pour ne pas dire depuis des années, aussitôt transformée en eau par ma hargne et mon feu hardant, va m’engloutir d’un instant à l’autre.

Le son autrefois si pur, qui me permettait d’agir avec une telle aisance et une telle précision, s’amenuise. J’entends tout comme si j’étais plongé six pieds sous l’eau. Les voix sont lointaines, comme étouffées. Elles semblent crier mon nom. Un sifflement dans mon oreille droite retentit. Ou est-ce la gauche ? Je ne saurais le dire. Je ne sais plus trop bien.

Tout ce que je sais, c’est que je sens le poids de mon corps. Il est lourd... si lourd. Cette enveloppe corporelle qui me supporte depuis ma naissance menace de s’écrouler, d'un instant à l'autre. Et à peine cette pensée traverse mon esprit, que ma carcasse s’effondre à même le sol.
Cette fichue artère vient de se rompre. C’est sûr.
Tu viens de retirer la lame, vainqueur, le pied négligemment posé sur mon épaule pour la sortir de mon corps, de la force de tes deux mains sales. Avec une telle fierté. 

Et malgré mes cinq sens défaillant, je peux encore sentir l’odeur de la terre fraîche, foulée par des milliers de bottes ce matin.
Un goût de fer empli mes papilles. Je salive plus que d’ordinaire et pourtant, ma gorge me brûle. Encore cette satanée dualité entre le feu et l’eau. On y revient toujours. Comme notre combat aujourd’hui. Cette dualité entre le Sud et le Nord. Entre le courage et l’ignominie. Entre le bien et le mal. Entre nous deux...

Une rencontre qui se prépare depuis des lustres. Et moi, avec le coeur plein d’ardeur, je combats avec passion pour délivrer mon peuple de l’emprise de l’homme de glace. De toi.
Cependant, voilà qu’aujourd’hui, le destin sait se montrer impétueux.

Je cède sous la pointe de ton épée. Quelle drôle de fin ! Allongé là, dans cette clairière autrefois si luxuriante, où jadis ma délicate petite Déesse a poussé ses premiers cris, à l’orée des bois. Ce coin de verdure est désormais empli de boue, de sang et d’entrailles. De mes hommes, de mes ennemis. 

Que le temps a passé... Je souris lorsque je revois encore son doux visage si joyeux la première fois que je l’ai tenue, si menue, dans mes bras d’acier. Et maintenant, la douleur me l’enlève à moi, une deuxième fois. Petit à petit. Avec ses faisceaux blancs et noirs dansant devant mes yeux. Grand Dieu, comme ma mémoire semble me jouer des tours ! Les grains de sable du passé recouvrent mes précieux souvenirs. Ou serait-ce la douleur aiguë qui irradie à travers tous les nerfs et parvienne lentement à gommer mon esprit?

Je gis là. Dans le froid. Dans la boue. Entre des morceaux d’écorces et des bouts de chair humaine arrachée. Tel est mon fardeau, telle est ma destinée. C’est drôle, quand j’y repense. Moi qui me voyais voué à de plus grands desseins. Heureux, entourés des miens. Rien de tout cela est arrivé. Tu m'as tout enlevé.

Aujourd’hui, je n’ai plus personne. Ni femme, ni fille, ni père, ni mère... ni frère. A part mes fidèles hommes, toujours prêts à me suivre au combat. Je sais qu’ils m’accompagneront jusque dans l’outre-tombe. Leur fidélité est sans fin. Pour le meilleur et pour le pire. Ils sont à mille lieues de toi.

Je sens les battements de mon coeur tambouriner contre ma poitrine comme pour en sortir, coûte que coûte. Mais petit coeur, tu sais que tu n’iras pas bien loin ! Même si tu parviens à t’enfuir,  moi, je ne saurai te fuir. Je ne l’ai jamais voulu. Tu fais partie de moi. Un homme d’honneur n’a qu’une parole. Et ma parole, c’était de vous amener, mon peuple, mon sang, à cette victoire.

Une victoire que je ne connaitrais certainement jamais de mon vivant... Une victoire que nous ne remporterons probablement pas, à moins d’un miracle. Car désormais, gisant là à même le sol, je viens de prendre la décision de cesser de croire aux miracles et autres bonnes aventures. C’en est fini de ces supercheries.

Parmi les vagues d’étoiles blanches emplissant ma vision, de temps à autre je parviens à déceler ton visage qui s’approche de moi. Il est de marbre.
Sous ton regard glacial, un léger rictus déforme tes lèvres. 
Ta stature est forte, fière et hautaine. J’aurais aimé t’éconduire ou tout du moins te sauver. Te faire prendre conscience de tes actes et de toute l’humanité qui te manque. Une humanité qui s’envolera avec mon dernier souffle, je le crains fort.

J’aurais tout essayé pour te sauver. Mon frère de sang. Par tous les Dieux, comment as-tu pu ainsi basculer dans la démence, la noirceur et la rage? Comment as-tu pu devenir notre ennemi et renoncer au feu sacré qui t’habitait tant? Notre feu...
Comment les ténèbres ont-elles pu envahir ton âme et te relier à leur cause? T’entraîner à ta perte? Comment as-tu pu renier les tiens, ta famille qui t’aimait tant? J’aurais donné ma vie pour toi...

Mais tu ne nous as pas laissé le choix. Je voulais que tu en assumes les conséquences, que tu comprennes le poids de tes erreurs. Aucun crime ne doit rester impuni. Pas même ceux d’un grand frère blessé.
Pénétrer chez nous de la sorte, en traitre, ton humanité effacée et ton âme glacée. Comment as-tu pu?
Et cela même, dans l’unique but de me faire payer les dernières volontés de feu notre père? Comment as-tu décidé de prendre la vie du sang de mon sang, de la chair de ma chair, la prunelle de mes yeux? C’était la douceur incarnée, ma tendre petite Déesse... Le plus précieux cadeau que la vie m’ait m’offert. Son si beau sourire... Ses douces petites mains pas plus grandes qu’une petite feuille d’aubépine. Comment as-tu pu?

Je ne reconnais plus l’homme de glace que tu es devenu. Où as-tu laissé la chaleur qui t’habitait tant, autrefois? Comment as-tu pu égarer ton âme? Qui as-tu rencontré sur ton chemin pour nourrir de si vils desseins?
Jamais père ne t’aurait confié les clés de son Royaume, tu le savais pertinemment. Trop de fougue, trop d’insouciance en toi. Il fallait que cela revienne à un homme de premier choix. Un homme de raison. Un homme de foi.
Alors, pourquoi maintenant tant de hargne? Pourquoi tout détruire?

Le fruit de ta vengeance te laissera un goût amer pour le reste de l’éternité. Je te le souhaite de tout mon coeur, cher frère. On ne brise pas un sacrement de la sorte, on ne brise pas les liens de la famille. Les liens du coeur et les liens du feu ne pourront jamais être consumés. Malgré la mort de ma petite Déesse, malgré ma mort, seule ton âme sera perdue à jamais. Jadis, j’ai prié les Dieux pour te sauver. Mais c’en est fini.

Là d’où je suis, gisant à tes pieds et baignant dans une marre de sang tel un vulgaire chien galeux à l’agonie, je peine à te contempler. Je ne parviens pas à croire que ton image sera là le dernier souvenir que je retiendrai de cette cette terre, avant d’aller rejoindre les Dieux que j’ai tant prié.
Le corps de l’homme retourne à la terre. La terre qui a donné naissance à notre père et nos ancêtres bâtisseurs.

Pendant que je sens mon esprit quitter peu à peu mon corps meurtri pour s’élever dans les airs, je ferme les yeux. Je ne veux pas de cette dernière image de toi, cher frère.
Je décide alors de me rappeler les sourires de ma petite Déesse aux longs cheveux bouclés, courant à travers les grandes salles du château et les grandes étendues de blé habillée de sa délicate robe blanche immaculée. J’entends encore son rire retentir dans mes oreilles comme des centaines de petites clochettes à mes oreilles. Je sens encore sa douce odeur de bébé. Ma si douce petite Déesse !

Désormais, mon âme est déjà loin quand tu décides d’en finir avec moi. Un geste si lâche, mais qui te représente si bien... A quoi bon s’acharner sur un homme dont la vie va s’évanouir à tout instant?
Je pars en paix, les yeux clos et l’honneur intact. La chaleur intense toujours en mon coeur,  pour rejoindre ma petite Déesse aux cheveux de feu.

Là où je vais, la glace n’aura pas de prise sur nous. La glace ne pourra jamais plus nous séparer et nous faire tomber. Jamais plus. Ô ma douce petite Déesse...






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M BLOT · il y a
un récit sublime que je découvre avec grand plaisir !
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Mima · il y a
Bravo et au plaisir de te lire encore ...Mima :-D <3
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Amelia Kaye · il y a
Merci :D <3

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