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Le feu follet de Navotas

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Claire Dévas

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FINALISTE
Sélection Public

Assis à l’ombre d’une madone au visage de pierre, Manolo, le tueur de cafards, joue avec une pièce d’un peso. Dans le cimetière bidonville, situé au nord de Manille, la pauvreté est déjà la richesse pour ceux qui n’ont même pas l’espoir d’un avenir.
Faute de place, les corps sont extraits de leurs tombes tous les cinq ans pour que d’autres y soient ensevelis à leur tour. Les vivants y ont une assignation à résidence plus longue. L’alcool, les vapeurs de solvants industriels vendus pour décaper les sols et respirés au fond d’un sac en plastique usagé, embrument les âmes perdues, jeunes ou vieilles, qui attendent là que Dieu les rappelle enfin, affalées dans une alvéole de terre battue.
Manolo a 12 ans. Il connaît les noms de tous les os du corps humain. Il sait comment le cimetière bidonville respire. Il sait comment, et où, sa mère qui gère la tombe épicerie trouve de quoi remplir les ventres des résidents, tendus par la faim. C’est ici qu’il est né. Ici qu’il grandit. Mais ce ne sera pas ici qu’il mourra ! Il n’en parle à personne, pas même à sa mère.
Quand les « hoodlum », ces petits gangsters au couteau facile, viennent le voir pour qu’il les aide à voler les touristes étrangers, Manolo fait non de la tête. Il prend un air blafard, montre sa pauvre jambe tout abîmée qui l’oblige à rester, sans pouvoir marcher, près de sa mère.
Des railleries fusent : elle pourrait encore plaire si elle n’avait pas toujours un nouveau marmot sans père accroché à son sein ! Il ne lui a jamais rien reproché. Elle ne s’est jamais plainte, loin de toute compréhension possible, sans espoir, sans vie, au-delà de toute résignation, misérable mais gardant ce doux visage paisible, comme avant la naissance de tous ses frères et sœurs.
Manolo n’aime pas les regards méprisants que les gars du gang posent sur elle. Il songe alors que les vies de ces chefs enfants sont courtes, cinq, six mois à peine de plus que les gamins dont ils ont fait leurs esclaves rampants et dociles, à force de drogues et d’alcools ! Il sait qu’il y aura toujours, dans un gang rival, ou dans le leur, un gars qui se croira plus fort et plus malin et cherchera à les défier. Il en a déjà vu des « chefs » se succéder, en a encaissé des coups, des crachats, des insultes. Mais il est toujours là, en vie, depuis douze ans !
« Tu sauras y faire, toi, pour mendier ! ». José, le chef du gang, a une idée derrière la tête.
Il reviendra, seul, voir Manolo et le forcera à mendier pour lui. Manolo prie. Il prie pour que José renonce à instaurer un autre commerce de la misère, évitant ainsi de déstabiliser l’ordre du bidonville.
Un certain ordre est établi depuis que José règne sur le cimetière. Les diseuses de prières viennent de nouveau le lundi. Elles allument quelques cierges en chantant. Elles posent des fleurs fraîches sur les caveaux, au milieu des cris des enfants sales, mais sans y risquer leur vie, comme auparavant lorsque des bagarres se déclenchaient pour un rien. L’endroit est plus accueillant, se dit Manolo en souriant. Accueillant...
Le groupe s’éloigne enfin. Manolo se lève. Sa guibole gangrénée ? Il se l’est « fabriquée » un soir, pour éviter d’avoir à intégrer le gang, avec la jambe déchiquetée d’un pauvre gosse, que l’on n’avait pas eu le temps d’enterrer avant la nuit. Manolo savait ce qu’il fallait faire pour embaumer le membre et le garder assez longtemps pour faire illusion.
Non, Manolo ne veut pas mourir là, trop malin pour ça. Il lui faudra étudier, beaucoup, longtemps. C’est une diseuse de prière qui le lui a dit, enfin qui l’a dit à celui pour qui elle priait « là-haut tu pourras étudier tant que tu voudras ». Ridicule. À quoi cela pourrait-il bien servir « là-haut » ? Mais pour Manolo, il en sera autrement ! Il a bien observé le padre Miguel quand il vient dans le bidonville. Même les gars du gang lui montrent du respect. Il sait lire le padre ! C’est lui qui dirige la petite école du quartier. Lui qui leur propose à tous de leur apprendre un métier. Qui d’autre accepterait de faire classe aux feux-follets des cimetières, à ces anges de la mort qui vivent parmi les cadavres ?
Manolo sait bien que personne ne le laissera étudier, à commencer par José. Alors il se cache pour apprendre à lire. À ceux qui cherchent à savoir pourquoi il tient toujours un livre dans sa main, il raconte qu’il a fait un pacte avec une sorcière :
- Elle vient la nuit sucer le venin de ma jambe pour qu’elle ne meure pas. En échange, le jour, je garde son livre de magie noire avec moi. Vous voulez le voir ? Non, il ne vaut mieux pas, sinon, la sorcière dévoreuse de fœtus vous ferait payer le prix de votre curiosité ! »
Dans ce pays à l’imaginaire fertile, les pauvres esprits, embrumés par les vapeurs d’alcool, ignorants et superstitieux, n’ont pas besoin de se faire raconter deux fois la même histoire. Et puis, Manolo a des alliés naturels qui, lui, ne l’effrayent pas : des souffles étranges provenant des corps en décomposition, des battements d’ailes et des hululements à vous glacer le sang les soirs où la lune est claire, mais ne montre rien des secrets de la nuit. Pour seule protection, contre ces âmes cruelles, le sel, que Manolo vend assez cher pour s’offrir les livres qui lui ouvriront les portes de sa rédemption. Leurs craintes, leur résignation en échange de cet avenir que lui promet le padre Miguel dans son école. Ils n’y sont que quatre. Les trois autres garçons venant là parce qu’ils peuvent dormir dans un vrai lit.
Manolo, lui, écoute les fadaises auxquels le padre croit si fort. Lui, ne croit pas que Dieu veille sur ceux du bidonville, mais il fait de son mieux pour s’aider lui-même, songeant que peut-être alors le ciel l’aidera !
C’est ainsi que Manolo atteint ses 17 ans. À force de privation, il n’en paraît toujours que 12. Les chefs de gangs se sont succédé. Sa mère et lui ont continué à entendre les mêmes insultes, à recevoir les mêmes crachats et à enterrer, invariablement et sans relâche, les corps des chefs et des membres de leur gang.
Manolo, lui, a obtenu son examen. Pour qu’il puisse continuer à étudier, le padre lui a promis un endroit où ils seraient en sécurité, sa mère et lui : une chambre à la paroisse. Pour ça, ils doivent attendre qu’un autre jeune coq tente sa chance de devenir le nouveau chef du gang. Alors, dans la confusion qui règne toujours dans le cimetière bidonville à ces moments-là, ils partiront, sa mère et lui seulement.
Il ne pourra rien pour ceux de ses frères et sœurs qui sont encore en vie. Quand il aura fini ses études, il reviendra les chercher, il reviendra les sauver de cet endroit. Ils comprendront, ils l’attendront, comme il a attendu. Manolo en est persuadé.
Comme tant d’autres avant lui, le nouveau chef du gang approche, pour lui demander de venir faire le gué pendant que la bande volera dans les poches des touristes. Manolo penche la tête, prend son air blafard, et montre sa pauvre jambe tout abîmée qui l’empêche de marcher.
« Tu as su y faire toi, pour mendier ta rédemption, avec ta guibole ! » lui crie le nouveau José goguenard en s’éloignant.
Manolo sait que c’est comme ça dans le cimetière bidonville de Navotas près de Manille aux Philippines. De la misère, de la violence, des détonations. Manolo sait que le monde ne se borne pas à ce lieu infâme. Il sait aussi qu’il lui reste beaucoup à apprendre pour sauver ceux qu’il aime.
« Tu trouveras ce qu’il faut faire quand le chemin se présentera à toi Manolo », lui a dit le padre Miguel.
Le pauvre homme se fait vieux. Les chefs de gang ont changé. Ils sont devenus plus jeunes, plus agressifs, plus dangereux. Le padre n’a pas fait assez attention à lui en voulant sauver leurs âmes détruites, et ça aussi Manolo le savait.
Le trop jeune chef de gang revient. Il rit, fort. Il est le premier à avoir osé tirer sur un homme en soutane !
Manolo n’abandonnera pas son rêve. Il attendra, assis, à vendre le sel qui protège de ces êtres maléfiques qui flottent autour du cimetière. Il attendra, il attendra tout le temps qu’il faudra...

PRIX

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Monique Feougier · il y a
Merci Claire pour ce joli texte que je découvre. Juste dosé comme il le faut pour aborder cet endroit si triste. Manolo s'en sortira t-il ? Espérons. J'aime beaucoup votre écriture, les lecteurs ne s'y étaient pas trompés d'ailleurs.

Je vous propose sans contrepartie mon petit poème en concours si le cœur vous en dit
http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/constat-7

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Claire Dévas · il y a
Merci Monique :-)
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Merlin28 · il y a
Bien triste vie... et pourtant bien réelle... quelle absurdité!
Claire ma balade entre deux mondes est en finale et a besoin de ton soutien

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Claire Dévas · il y a
Merci du passage dans les favélas Merlin.
http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/droit-de-cite-1

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Jean Calbrix · il y a
Une nouvelle qui donne la chair de poule d'un bout à l'autre. L'espoir est bien mince pour Manolo, il risque d'avoir encore longtemps l'épée de Damoclès au-dessus de la tête. Bravo, Claire. Vous avez mon vote.
Vous avez aimé Tarak. Aimerez-vous Pétrole qui y fait écho ? http://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/petrole

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Claire Dévas · il y a
Merci Jean d'être venu lire l'histoire de ce jeune garçon des favélas :-)
Pour info les maisons cimetières existent bel et bien et leurs occupants également...
Réalité ou fiction comme dans Droit de Cite
http://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/droit-de-cite-1
, avenir ou actualité, l'espoir est dans les cœurs et le coeur donne le souffle de vie :-)

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Sandra Dullin · il y a
Très beau texte. En espérant que Manolo et tous ces enfants qui vivent dans la misère pourront avoir une vie meilleure...
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Claire Dévas · il y a
Pour ce que j'en sais, la situation de ce bidonville n'a pas évolué dans le positif malheureusement.
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Tarzan87 · il y a
Magnifique
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Claire Dévas · il y a
Merci Tarzan :-)
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Odile Nedjaaï · il y a
Beau texte, sans pathos, ce qui le rend encore plus fort. Désolée de voter après la fumée des cierges. Je pensais que vous concouriez pour le Prix d'été et que j'avais le temps...
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Claire Dévas · il y a
Merci Odile :-) peut être un autre texte pour cet été ... Merci de votre commentaire qui encourage à poursuivre
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Leméditant · il y a
Très beau texte prenant pour lequel je vote avec grand plaisir. Bonne chance !
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Claire Dévas · il y a
Merci beaucoup Lemeditant :-)
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Charles Duttine · il y a
Un personnage lumineux dans un cadre bien noir. Un art de la suggestion...Bonne chance dans cette finale.
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Claire Dévas · il y a
Merci Charles :-)
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Fred Panassac · il y a
Je confirme mon vote en finale !
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Claire Dévas · il y a
Merci Fred :-)
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Eric Chomienne · il y a
Le loup n'est pas loin qui vote pour cette nouvelle
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