Le festin d'Argiope et Lucilia

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La peinture me permet de transformer mes émotions en touches de couleurs, en éclats dans des regards. L'écriture est venue naturellement mêlant les mots aux variations de teintes et de notes de  [+]

L’enfant souffla d’exaspération ; il ne trouvait pas le sommeil, cette journée avait été ennuyeuse, décevante, car il n’avait pas repéré les proies qu’il convoitait et pourtant il avait longuement traîné dans le sous-bois jouxtant la ferme de ses grands-parents. Il lui fallait trouver d’autres captifs, et vite ! Car ses bocaux étaient maintenant presque vides.
Côme était un enfant solitaire, sans fratrie, sans mère - disparue peu après sa naissance, comme si le nouveau-né l'avait effrayée, un père happé par les exigences professionnelles. Âgé de dix ans, le gamin en paraissait six : malingre, le teint blafard, et puis ce regard immense bleu pâle, presque blanc qui troublait quiconque s’y confrontait.
A l’école, il se révélait bon élève, devoirs écrits toujours effectués avec un soin étonnant voire détonnant. Mais il restait muet face à Mademoiselle Binet, son institutrice, ne jouait pas pendant les récréations, ne chahutait pas ; non, il restait figé dans un coin, accroupi au pied d'un vieil arbre, les yeux rivés sur un univers que lui seul paraissait voir : celui du microcosme, oui celui-là même qu'il avait découvert lors d'une projection cinématographique en activité périscolaire, « micro cosmos » le monde de l’herbe. Les couleurs, le grouillement de vies l’avaient fasciné à tel point qu’il chassait depuis ce jour-là ! Insectes divers, il les enfermait dans des boites en plexiglas qu’il chouravait dans l'unique meuble de cuisine, puis collait des étiquettes : nombre d’individus, schémas, notes sur le comportement, dissections... Il était devenu un prédateur...
Hier Grand-Père s’était soudain énervé, d’autant plus stupidement que ni Côme ni Grand-Mère n’avaient ouvert la bouche. « Ce môme est ingérable, on ne sait jamais ni où il se trouve, ni ce qu’il fait... Et puis c’est quoi ces cadavres de fourmis sans pattes, de mouches sans ailes... Enfin c’est pas des activités normales, ça !». Grand-mère s’était réfugiée près de ses fourneaux, Côme avait planté ses yeux bleu-blanc dans ceux noir de colère de Grand-Père, puis sans un mot avait quitté l’espace qu’il jugeait hostile. Demain matin c’était décidé, il se lèverait tôt pour aller fouiner sur les berges de la Gartempe : c’est à cet endroit qu’il trouverait ses nouveaux hôtes : une araignée et une mouche, pas n’importe lesquelles, non ! Qu’elles soient dignes de lui ! Il rêvait d’observer leurs attaques, moyens de défense et puis il voulait voir une araignée liquéfier sa proie avant de la boire : c’est ce qu’il avait lu sur Internet.
Il faisait à peine jour, lorsque Côme quitta la maison encore endormie. Aussitôt, la fièvre de la chasse s'empara de lui. Il trouva tout d’abord Argiope agrippée à sa toile ornée de rosée : le bocal dans la main droite, le couvercle dans la gauche, il se positionna de part et d’autre de la bestiole suspendue, puis d’un geste sûr et rapide ferma le piège sur l’animal qui tomba contre les parois de verre avec un bruit mat. La mouche, maintenant : il avait découpé une bouteille plastique remplie de sirop puis mis le goulot en entonnoir. Trois heures plus tard Lucilia bourdonnait et s'agitait.
Grand-Père l'attendait, haletant de colère. "Parait qu'on s'occupe pas bien de toi ! L'assistante sociale vient de passer... Et..." . Le petit haussa ostensiblement les épaules, tourna le dos comme si cela ne le concernait pas, et alla s'enfermer dans sa chambre. Alors il contempla ses captifs. Argiope était magnifique : sa robe rayée jaune et noir mettait en valeur ses formes et ses huit longues pattes étaient d'une finesse à rendre jaloux un top model ! Quant à Lucilia, il l'avait repérée au repos sur une feuille : justaucorps vert canard, yeux bien globuleux dont le rouge était en harmonie, ailes translucides ; elle était somme toute, parfaite...
Le combat promettait d'être grandiose ! En attendant, il fallait les engraisser comme dans le conte d'Hansel et Gretel, chaque combattant devait être prêt, l'un à attaquer, l'autre à se défendre. Les jours suivants, Côme passa des heures à les nourrir (sauterelles pour Argiope, lait en poudre pour Lucilia) et à les observer. L'araignée se montrait de plus en plus agressive, cliquetant contre les parois de son bocal et Lucilia vrombissait de son côté; avec ce régime hypercalorique toutes deux avaient doublé de volume. Décidé : demain le combat aura lieu !
Au petit matin, l'enfant effectua rapidement le transfert des deux créatures dans un terrarium qu'il avait monté en suivant les indications glanées sur le "net". A son grand désespoir, il ne se passa rien... Argiope tricota une jolie toile sur laquelle elle passait des journées tranquilles, Lucilia se gavait de lait en poudre. Côme réfléchit, il lui fallait trouver une stratégie pour déclencher le combat. A la bibliothèque de l'école, il emprunta un livre sur Rome et les combats de gladiateurs, puis élabora un programme d'entrainement : tout d'abord diminuer les rations de nourriture, puis les contraindre à se défendre en les titillant avec des brindilles, en détruisant la toile d'Argiope. Côme souriait en voyant agressivité et réflexes de défense se développer chez ses futures belligérantes.
Ce que Côme ne vit pas cette nuit là fut de toute évidence en dehors de l'imaginable. Argiope et Lucilia avaient trouvé un adversaire redoutable, l'enfant lui-même, celui qui avait volé leur liberté, les avait affamées et irritées. Maintenant surentraînées, elles unirent leurs efforts pour soulever le couvercle ; elles avaient fignolé leur stratégie d'attaque. Argiope trottina jusqu'au lit, grimpa le long du drap qui pendait jusqu'au sol contempla le visage qui s'offrait nu à ses quatre paires d'yeux : l'enfant dormait, ses longs cils dessinaient une ombre délicate sur les pommettes, de sa bouche entrouverte s'échappait un filet de salive qui bullait à chaque expiration. D'un mouvement brusque l'arachnide planta ses crochets une fois dans la peau tendre du cou puis dans la joue blême du garçon ; le venin paralysant s'infiltra dans les muscles, déclenchant une gêne respiratoire et l'œdème consécutif empêcha Côme de crier. Argiope envoya alors des jets d'enzymes destructeurs et enfin elle put ingurgiter la chair liquéfiée ; Lucilia s'attabla à ses côtés, pompant, pompant, pompant... Un vrai festin !
Ce dimanche matin, Grand-Père s'inquiéta de l'absence de Côme. "Dis-moi Jeanne, le petit n'est pas encore levé ?" Le grincement des gonds de la porte fut suivi du hurlement de Grand-Mère.

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Utilisateur désactivé · il y a
Un texte très original qui mériterait un développement je trouve. Mon vote pour cette nouvelle qui oscille entre fantastique et réel!
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Ontzie · il y a
Bonsoir Luc. Tout à fait d'accord avec vous : je pense reprendre ce texte pour lui donner du volume. Merci pour le conseil !
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Le prédateur devenu la proie, un zeste de fantastique, un décor de fond et des personnages vrais. Belle réussite. Bravo. Je vote.