Le fermeur de parenthèse

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Jury
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Pourquoi on a aimé ?

C'est un métier messieurs dames, n'allez pas imaginez qu'on s'improvise fermeur de parenthèse un matin, comme ça. Et si vous en doutez, nous vous

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Un peu perdue, la jeune fille errait entre les stands du Salon de l'orientation scolaire.
Elle repéra un homme élégant derrière son pupitre.
— Bonjour Monsieur. Et vous ? Quelle profession représentez-vous ?
— Je suis fermeur de parenthèse.

— Ah ?... Et qu'est-ce qu'il faut faire comme études ?
— Ça dépend de la spécialité que vous choisissez. Personnellement, j'ai suivi la formation classique : deux ans d'orthographe générale et de grammaire, suivis de trois années de ponctuation. La sélection est assez dure : à ce stade, beaucoup sont orientés vers l'apposition de la virgule ou la pose du point. Remarquez, si vous vous associez avec un dessinateur de majuscules, vous pouvez gagner très honorablement votre vie... Je vous conseille aussi d'éviter les filières sans grand débouché : l'espace insécable manque de visibilité et le tiret cadratin est d'une grande platitude.
« Moi je voulais un signe élancé, vertical, qui sorte de la ligne. Alors j'ai passé différents entretiens ; j'ai été jugé « pas assez péremptoire » pour passer en section Point d'exclamation, mais « trop sûr de lui » pour intégrer la classe Point d'interrogation... Il me restait les parenthèses... Et je ne regrette pas les deux années que j'y ai passées. On y travaille la technique : pas trop plates, mais pas trop bombées non plus ; le sommet pas trop au-dessus des lettres, la base pas trop en dessous de la ligne de pied... Les professeurs nous sensibilisent aussi beaucoup à la sociabilité : on nous encourage vivement à se créer un réseau professionnel.
Devant le regard incrédule de son interlocutrice, l'homme expliqua :
— C'est un travail d'équipe : j'interviens toujours en collaboration avec un ouvreur de parenthèse... Et dans un texte, vous ne savez jamais sur quel ouvreur vous allez tomber, alors il faut rapidement pouvoir s'entendre avec celui qui débute le travail... On y fait de belles rencontres. Je me souviens par exemple très bien d'un ouvreur de parenthèse qui, au début de ma carrière, m'a évité de perdre ma place.
« Nous étions dans un texte de Marcel Proust ; je vois la première phrase débuter : « Ma mère, quand il fut question... », se poursuivre : « ... car l'un et l'autre eussent sans doute... », se prolonger : « ... mais que Swann... », et finalement se terminer neuf lignes plus bas. Avec mon collègue, nous renversons chacun notre parenthèse et nous en servons de luge, ou plutôt de surf, pour glisser sur les mots, rebondir sur les apostrophes, tournoyer autour des accents, et dévaler finalement assez rapidement les neuf lignes. Nous rejoignons ainsi la deuxième phrase qui vient de commencer : « Or cette réponse... » ; nous la laissons se dérouler sur quatre lignes et, à nouveau, nous descendons tranquillement, slalomant doucement entre les mots, passant parfaitement synchronisés entre les sommets du W de « Swann ». La troisième phrase débute et mon collègue ouvreur se met à suivre les mots au fur et à mesure qu'ils apparaissent ; est-ce par jeu, par défi, ou par instinct ? Quoi qu'il en soit, bien lui en prend, car tout à coup je l'entends m'envoyer le signal : « Parenthèse ouverte ! » J'étais confiant : vu la longueur des phrases, j'avais tout mon temps... Mais il m'interpelle : « Méfie-toi... » Et effectivement, je sens que cette parenthèse n'est qu'une précision donnée au lecteur et que l'auteur va vouloir la refermer très rapidement. Alors je me précipite avec mon signe de ponctuation sous le bras, j'enjambe les quatre majuscules de la phrase, je manque trébucher sur les guillemets, je bouscule mon camarade et, in extremis, je plante ma parenthèse fermante juste avant que l'auteur appose la virgule qui doit lui permettre de continuer son propos... J'en tremble encore à l'idée de ne pas être arrivé à temps... Mais la phrase entre parenthèses avait un caractère encourageant, presque prémonitoire, puisqu'elle affirmait : « (et qui ne devait pas être la dernière) »...

La jeune fille prit un air compatissant et respecta quelques secondes de silence, avant de reprendre :
— Donc deux années de parenthèses...
— ... suivies par l'année de spécialisation en fermeture de parenthèse.
L'homme arborait un sourire fier.
— Mais... on m'a parlé aussi d'une filière scientifique...
Douché par la remarque de son interlocutrice, l'homme se renfrogna immédiatement et adopta un ton dédaigneux :
— Ah oui... la filière scientifique... Ce n'est pas du tout la même chose... Oui, évidemment, si on aime le travail à la chaîne... c'est très mécanique, très répétitif... des nombres, des x, des y, des f (x)... – oui, vous voyez, moi aussi, je sais mettre les parenthèses autour des x... – des tas de signes qui n'ont ni queue ni tête... Non, mademoiselle, un peu de sérieux et de respect... ou si vous préférez, un peu de noblesse, que diable !... Il n'y a que la parenthèse littéraire qui vaille !
— Pourtant j'ai un professeur qui affirme qu'en mathématiques, les parenthèses autour des matrices sont aux parenthèses ce que les lettrines sont aux majuscules...
L'homme émit un sifflement moqueur :
— Il en pense des choses, votre professeur !... Vous voulez parler de ces parenthèses qui encadrent de vastes tableaux de nombres et de signes ?... J'en ai eu quelques échos... c'est très surfait... Et puis c'est du gros œuvre : il faut du matériel pour ériger ces grandes parenthèses ; des poulies, parfois même des grues. Non... moi je vous parle d'un travail d'artisan, de la petite parenthèse qui s'intercale au milieu des mots, qui éclot au milieu de la phrase, qui l'approfondit sans l'interrompre... C'est là sa place naturelle...

— Alors... je suppose que...
— Que... ?
La jeune fille hésitait, embarrassée d'avance par la réaction prévisible de son interlocuteur.
— Que... si je vous parle de... la filière informatique...
— Comm... !? Qu... !?
L'homme s'étranglait, rougissait, transpirait, s'étouffait de colère. Il finit par exploser :
— L'informatique !!! Tout le monde n'a que ce mot à la bouche ! Ah ça, il y en a des milliers de soi disant fermeurs de parenthèse qui y travaillent... Parce qu'avec les tableurs, ah ça y va !... Que je t'écris des formules, que je t'ouvre des parenthèses – une, deux, trois d'affilée, parfois bien plus... – et que je te les imbrique les unes dans les autres... Et à la fin !?... hein, qu'est ce qui se passe ? Eh bien c'est « l'err:511 » ou, pire encore, la « fatal error »... Et là, qui on appelle ? Le fermeur de parenthèse, bien sûr ! Alors, pour trouver ce qui cloche, il faut se lancer dans l'exploration de la formule... Mais, croyez-moi, ça relève plus de la spéléologie que de la logique... Comme il y a eu des accidents, on est maintenant obligé de se harnacher, d'emporter des piolets et des cordes, de prévoir des provisions et d'embarquer des fusées de détresse, au cas où... Et tout ça pour qu'au bout de vingt minutes, alors qu'on est à sept ou huit niveaux de profondeur dans la formule, là où la lumière ne passe plus que très faiblement, on se rende compte que c'est un point-virgule qui manque ! Non mais, vous croyez que je n'ai que ça à faire, moi, que de trouver les points-virgules absents ? Surtout que les gens sont de plus en plus exigeants : ils veulent du résultat et ne vous payent pas le déplacement. Mais qui c'est qui a pris les risques et s'est tapé l'analyse de la formule, hein !?

Il eut un grognement sourd.
— Non, ma petite fille, ne choisissez pas une filière abrutissante, où vous serez surexploitée. Non... préférez la vraie parenthèse, l'authentique : la parenthèse littéraire ! Oui, je sais... c'est un métier peu reconnu, mais pourtant indispensable... Sans nous, la littérature serait plus froide et la relation entre l'auteur et ses lecteurs plus distante : la parenthèse permet d'instaurer une relation intime ; l'auteur peut se laisser aller aux confidences, à la confession ; le lecteur espère le partage de secrets... Et sur la forme, le monde serait certainement un peu bancal, un peu déséquilibré... Ou un peu plus anxieux qu'il n'est déjà. C'est vrai : quand on lit un texte et qu'on entame un bout de phrase derrière une parenthèse, on s'attend à ce que cette parenthèse se ferme assez vite, et on a tendance à accélérer sa lecture, impatient d'atteindre la fin, non ?... Et c'est là que mes collègues et moi-même intervenons : pour rééquilibrer une phrase qui commence à pencher...

La jeune fille remercia doucement et s'éloigna en songeant que, tout de même, huit ans d'études, c'était bien long... ; alors que la filière tableur était beaucoup plus courte et assurait un emploi à la sortie de la fac...

L'homme suivit du regard son interlocutrice et, quand il estima qu'elle était suffisamment loin, il ouvrit son ordinateur portable, se connecta, se pencha sur l'écran et le parcourut dans toute sa largeur ; il releva la tête et, ayant vérifié que personne ne l'observait, il appuya discrètement sur une touche : cette fois-ci l'utilisateur avait oublié dans sa formule une parenthèse ouvrante...
Il n'était plus en mesure de faire la fine bouche et devait arrondir ses fins de mois...
L'avantage, c'est qu'avec les nouvelles technologies, il n'était plus nécessaire de s'immerger dans la formule et beaucoup de choses pouvaient se faire à l'écran. C'était pratique et rapide, mais on perdait tout de même le contact avec la matière manipulée ; les chiffres et les nombres, les lettres et les mots devenaient des entités lointaines et abstraites...
Il se fit songeur... Avec ce prétendu progrès, les correcteurs automatiques d'orthographe faisaient des miracles pour les usagers, mais beaucoup de dégâts dans la profession, et peut-être lui-même devrait-il un jour se reconvertir complètement... Son regard se perdit dans le vide... et fut finalement accroché par l'annonce aguicheuse d'un stand un peu plus loin :
« À tout âge... devenez promeneur de nuage ! »
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François B.  Commentaire de l'auteur · il y a
Manifestement la parenthèse n'est pas encore fermée... Mon personnage est ravi de devoir attendre 30 jours avant d'intervenir...
Merci beaucoup pour vos commentaires enthousiastes

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Annie H. · il y a
Ah, l'orientation... vaste sujet ! Belle parenthèse cocasse et originale votre récit ! Entre parenthèses : mes zygomatiques ont travaillé ! :)))
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François B. · il y a
Eh oui... faisons connaître les filières méconnues...
Je suis très heureux si ce texte vous a amusée. Merci beaucoup pour votre commentaire

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Camille Arnal · il y a
Fin.
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François B. · il y a
Merci pour votre lecture et votre commentaire (certainement un des plus brefs que j'ai reçus... ;-))
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Camille Arnal · il y a
Bref mais intense.
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Pat Vermelho · il y a
A quand le métier de celui qui prend tout au pied de la lettre ? Ou du lecteur de texte en biais pour permettre une synthèse rapide du contenu ? Un récit plein d'originalité, et c'est sûr, je ne verrai plus jamais la parenthèse de la même façon (((parole d'écrivain))).
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François B. · il y a
Tout un tas de nouvelles filières de formation à ouvrir dans nos universités !...
Merci beaucoup pour votre commentaire presque... professionnel ;-)

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Éric Comines · il y a
Tout simplement fabuleux ! De la part d’un abuseur de parenthèses
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François B. · il y a
Continuez à user et à abuser, afin que mon personnage puisse poursuivre son activité...
Merci beaucoup pour votre commentaire enthousiaste

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A. C.H. · il y a
Vous êtes un bon rêveur plein d'imagination.
Bravo pour ce joli moment de rêve.

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François B. · il y a
Très touché par votre commentaire. Merci beaucoup.
Peut-être apprécierez-vous aussi "Clément et Colette" (aucune obligation et aucun enjeu car plus en compétition depuis longtemps...).
Encore merci

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A. C.H. · il y a
Peut-être ? Pourquoi peut-être ? J'ai assurément aimé "Clément et Colette" !
J'avais le sourire constamment vissé aux lèvres pendant les 15 minutes de lecture de ce texte.

Avec des phrases aussi simples et courtes que littérairement riches, vous arrivez à nous emmener dans le monde complexe de Gondry ou de Lewis Caroll, qui est clairement aussi le vôtre. Tout ça avec un naturel qui fait croire que c'est facile.

Votre originalité vaut son (ses/vos) prix.

Merci encore pour ces voyages :-)

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François B. · il y a
Whaou !... Merci infiniment pour ces références qui me touchent beaucoup. Vraiment ravi de votre commentaire
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Élodie Torrente · il y a
Très bon. :-) Merci !
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François B. · il y a
C'est moi qui vous remercie pour votre passage et votre appréciation. Merci beaucoup
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Élodie Torrente · il y a
Je vous en prie, ce fut un réel plaisir. À bientôt !
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Felix Culpa · il y a
Merci pour ce bon moment de lecture.
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François B. · il y a
Merci beaucoup pour votre passage et votre commentaire
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JAC B · il y a
Vraiment ravie de voir votre texte recommandé François !
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François B. · il y a
Oui, je reste étonné par le très bon accueil qui a été fait à ce texte... Mais je ne boude pas mon plaisir... Merci beaucoup
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Nadege Del · il y a
Original. Mon vote.
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François B. · il y a
Merci beaucoup
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DOMINIQUE LEVIGNY · il y a
Texte original et plein de fantaisie à ne pas mettre entre parenthèses. Je soutiens cette charmante divagation.
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François B. · il y a
Vous avez trouvé les mots justes : ce n'était effectivement au départ qu'une "charmante divagation" ; et puis il y a eu la qualification en finale, qui a mis ce texte sous les projecteurs...
Merci beaucoup pour votre soutien

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