Le fauteuil à bascule

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En compétition

Je suis passionnée de littérature, je me souviens d'avoir toujours écrit, textes et poèmes. J'aimais en jouer comme d 'une lyre . Depuis peu retraitée de la fonction publique , j'ai succombé  [+]

Image de Hiver 2022
C'est une ancienne maison cossue qui respire de ses turbulences passées. On devine des conciliabules murmurés auprès des colonnades de blancheur éraflée, on croit encore voir des silhouettes se fondre dans les ramures tortueuses d'un jasmin accroché aux pierres de la bâtisse. Nous avons aussi des patios intérieurs, des lieux de fraîcheur quand la saison chaude devient intenable. C'est le coin des somnolences fugaces dans l'ombre des bougainvillées qui portent encore les paroles arrachées aux hibiscus bavards et volubiles.
La politique du maître de céans, mon fils Pran, est de faire aboutir ses contrats, de suivre les courants de la pensée commune sans regarder en arrière ni se regarder dans un miroir. Son maître mot : l'art ralentit la course.
C'est en cela que nous différons lui et moi dans cette ancienne demeure où se croisent trois générations d'une même branche familiale sans que nous ayons eu à élever la voix. On ne compte pas les moments que nous passons à polémiquer sur les actions controversées de la politique des partis en lice sur l'échiquier des tenants de l'ordre social. Un seul mot d'ordre cependant : on garde tous ses meubles, on ne démolit rien.
C'est ainsi que j'ai pu conserver une pièce de la maison : le salon des livres, ainsi nommé jadis quand je n'avais que quelques livres sur mon bureau.
Ma belle-fille, Sridevi, une beauté dans le déclin, mais encore touchante, essaie de pousser sa brave chansonnette. Mais le maître, confiné dans des habitudes acquises par des années d'usage et transmises aveuglément, ne se gêne pas pour assener ses idées qu'il considère comme novatrices alors qu'elles ne quittent pas le giron de la cruche préhistorique.
Il part le matin après m'avoir saluée. Il continue encore de perpétuer le rite de toucher le bout de mon pied et de porter ce geste jusqu'à son front. L'équivalent d'un baiser. Je ne sais pas moi-même d'où vient ce geste plein de dévotion, il a toujours existé comme conducteur d'énergie, mais comme mon fils gratifie son épouse du même geste, je pense que la signification en est un peu mitigée : « Je vous vénère, mais c'est tout ! »
La sphère dans laquelle nous vivons adhère à ce geste. On ne l'a jamais remis en question, alors pourquoi commencer maintenant surtout qu'il y a affaires plus urgentes ?
La jeune génération ne vient pas de l'intérieur des murs de ce grand domaine. Elle a su s'en démarquer. Elle vit avec les lampions de son insouciance et les clairons de son impatience. Elle répète les gestes en vigueur dans leurs milieux plus expansifs. Les mœurs n'ont pas changé. Seuls les gestes ont créé une autre chorégraphie. Les jeunes gens disent « Bye » d'un signe de tête, avec selon les jours d'abondance ou de restriction, de grands gestes de la main qui, elle, compose une autre rythmique.
La plus jeune de mes petites-filles, Taapsee, est expansive, elle fait ce qu'elle voit, elle imite sans se poser de questions. Les deux autres jeunes gens, déjà voués à devenir nos futurs dirigeants, s'acharnent à refaire le monde en s'entourant des derniers procédés de fabrication et d'outils performants. Leurs engins crachouillent des ordres et ils obéissent. Des météores, des fusées, des balises constamment surchauffées et en éveil permanent, embarqués sur la scène internationale. Des têtes pensantes, des ogives aveugles.
Eux aussi partent le matin.
Taapsee, c'est peut-être la seule qui goûte encore à cette vacuité qui peut faire résonner les ondes invisibles. Elle les anticipe, les reçoit, prête à s'immerger. Entretemps, elle s'essaie à suivre ce qu'on appelle la mode et ses expériences de laboratoire. Elle subodore confusément que l'esprit est là, prêt à s'élancer et se gorge de ce qu'on lui donne : mode, culture populaire, cinéma, elle est en addiction totale avec le Bollywood ambiant qui accapare pendant vingt-quatre heures l'air surchauffé de la ville. Tous les matins, elle rejoint son collège pour sa journée d'élève en fin de cursus et impatiente de sortir du menu fretin. Car elle ne rêve que de rejoindre la grande intelligentsia. C'est la seule à prendre le temps de discuter avec sa grand-mère.
Elle vient me parler de sa journée, le soir dans mon salon où je me repose de plus en plus souvent, maintenant, dans mon fauteuil à bascule. Elle se laisse glisser à mes pieds que parfois elle masse doucement, repoussant un peu les plis de mon vêtement blanc d'un deuil que je porte depuis longtemps. Elle sait me raconter ce qui se passe en dehors, moi qui ne vis plus qu'en dedans. Et dans la pénombre, ce sont deux visages penchés, échoués sur les berges d'une mer grondante qui nous jette dans les bras d'une histoire qui commence pour elle en songes idylliques, et qui se décline pour moi en notes nostalgiques. Pour moi qui veille sur la bibliothèque pensive que j'ai créée, aux rayonnages porteurs des livres qui m'ont aimée.
Et chaque fois, je m'efforce de ne pas poser mon regard au fond de la pièce où trône une silhouette massive, que je couvrirai avant de regagner mes appartements. L'instrument imposant de musique, ainsi, s'efface de ma vue pendant le temps d'une nuit.


« C'est pourtant là que tout a commencé pour moi qui ai vu passer les cycles d'une vie dont les pétales sont tombés tout doucement. Je veille sur l'autel des anciens sachant que l'on fera les mêmes gestes quand je rejoindrai ces êtres disparus sur lesquels serpente la fumée de l'encens que l'on brûle trois fois par jour. Ma belle-fille persiste à faire circuler le nuage sinueux dans toutes les pièces, une autre chorégraphie que j'ai abandonnée, mes jambes refusant de suivre la danse, ne me portant plus très loin, à peine dans mon jardin où je cultive encore quelques fleurs, lotus, jasmin, œillets et le basilic sacré, cette plante qui exhale un parfum ineffable, celui qui ouvre le cœur et l'esprit.
C'est là qu'il est entré pour la première fois, pour ma leçon de français. C'était un "must" à l'époque que d'avoir un précepteur à domicile pour quelques heures de littérature française dispensées à la fille de l'éminent dignitaire des terres de cette bourgade.
L'énorme bureau en bois de teck aux pieds sculptés occupe une partie de la pièce. Des tapis aux motifs perses communément appelés motif "cachemire", ces gouttes ourlées qui font tant penser à des pleurs, couvrent un sol de marbre. On n'ose les fouler tant ils paraissent couler comme des rivières de pierreries dans un chatoiement de couleurs et de figures géométriques. On ne lui avait rien demandé, au professeur, mais quand il entrait dans cette pièce, il était chaussé de babouches noires et douces comme des socquettes de danse.
La bibliothèque, j'ai tenu à la conserver intacte avec tous les livres premiers où j'ai appris qu'on pouvait aimer vivre d'un bonheur que je ne croyais pas pouvoir exister. »


La porte claque avec une telle vigueur que je me dis que Taapsee est rentrée de son collège et qu'elle n'est pas de la meilleure humeur. Ma belle-fille Sridevi a dû une nouvelle fois tancer sa trop vive adolescente. Tout « déchire » chez Taapsee : les vêtements de plus en plus caractéristiques que l'adolescente affiche, la couleur de ses cheveux provoque des grimaces, le symbole de la rébellion est entièrement concentré sur l'éclat de quelques mèches bleues censées rappeler à la masse existante qu'elle existait au milieu d'un ordre social qui ne lui donnait encore aucune place. La perle ne s'était pas encore décrochée, enfermée entre les deux coquilles d'un mollusque intransigeant.
Mon fils Pran refuse toujours d'ouvrir les yeux. Il pose sur ses enfants l'œil satisfait d'un père comblé. Une distance de sécurité règne entre le père et les enfants. Je suis devenue l'aïeule à qui l'on confie tout, peines, joies, craintes, espoirs, frayeurs et même potins d'école.
Taapsee remonte si fort l'escalier que ses pas tambourinent les marches. La maisonnée sait que le dîner va être sombre. Il y en a une qui ne dirait pas un mot durant tout le repas.
« Elle commence déjà à ne plus rien dire de ce qu'elle fait avec sa bande de camarades déjantés », dit ma belle-fille, toujours bien mise. Chaque bijou signale à l'or jaune son union avec mon fils. Elle s'exprime toujours avec les termes appropriés d'un langage la plaçant en dessous de moi par ordre de prééminence sur l'échelle de la vénération consentie aux plus âgés. Elle effectue sans une once d'ennui les rituels classiques qui ont pour but d'attirer les faveurs des dieux en cas de risques affectés à la maison, une sorte d'assurance habitation dont il est prudent de s'acquitter. Il y a pour elle un Civa qui traîne dans tous les recoins de la maison. Elle n'oublie jamais de prier pour ses acolytes tutélaires dans le jardin. Parfois ma belle-fille, je n'arrive pas à l'aimer, mais je me tais naturellement. C'est bien moi qui ai présidé à son élection après avoir éconduit plusieurs demoiselles. Ma belle-fille présente tout ce qu'il convient pour s'ajuster à ce grand échiquier de la vie que j'observe avec stoïcisme. Je la plains parfois, ma belle-fille. Je trouve qu'il lui manque quelque chose et que ce quelque chose, si elle survenait dans sa vie, pourrait en changer subtilement la couleur.


« J'étais comme elle. Tout avait été ordonné, mais quand il vint, Jonathan, ce fut à ce moment que je commençai à me demander s'il n'existait pas une autre route. C'était pendant les longues journées estivales où l'on cherchait à parfaire mon profil de jeune fille nubile convoitée par les beaux partis. Jonathan, le précepteur, était une valeur ajoutée. Je dirais en termes crus et plus adaptés à la nouvelle génération que "mon curriculum vitae" s'en trouva amélioré. C'était comme si on avait greffé à la case "Centres d'intérêt" : lecture et écriture littéraire. Un peu surfait, mais très proche de la réalité. Jonathan ne s'exprimait jamais autrement que dans une langue châtiée, je devais m'adapter avec les seuls rudiments que je possédais.
Il commençait à lire un livre puis me demandait de le lire à mon tour. Le langage des auteurs nous rapprocha plus sûrement que n'importe quel autre langage. L'heure que je vivais avec lui passait si vite que j'attendais la prochaine séance avec une fébrilité qui m'exaspérait. "Bonjour, Rani", disait-il et l'heure filait en lectures de poésies et d'auteurs que j'appris à connaître. Il ajoutait toujours quelques exercices à faire et à rendre pour la prochaine séance. Autant de lectures furent vite apprivoisées, autant de devoirs me donnèrent matière à discussion.
Que penser de la brusque vision de Meaulnes dans un bois sous le brouillard et de la silhouette qui émergeait, diaphane, irréelle ? Et la recherche de cet endroit qui semblait n'exister que dans un ailleurs que le personnage décrivait en termes que je mordais à coups de mes canines troublées ? Comment aborder ce héros singulier qui se mettait fébrilement à traquer le pays sur une carte dépliée sur la table comme nos pages d'exercices ouvertes sur la grande table de bois d'un brun roux ?
Comment raconter en quelques mots ce que cela provoqua en moi ? Ce fut la naissance d'un émoi. Ce fut la vision de Jonathan penché sur mon cahier, image qui petit à petit fit couler les premiers filets d'eau qui allaient mener à la grande rivière. Une crispation d'abord, qui devint une morsure, puis un frisson qui s'étira pour devenir un arpège d'une douceur que je chercherai chaque fois à effleurer jusqu'à vouloir m'en emparer. »


— Qu'as-tu, ma petite-fille ?
— C'est cette chose qui entre dans mon cœur. Elle me fait penser que je ne suis rien, mais que je suis quelque chose.
— Si tu me racontais ?
— Grand-mère, il ne faudrait rien dire à personne parce que c'est quelque chose qui n'existe pas, qui va s'évaporer dans l'air, j'en suis sûre, dès le prochain orage.
— Raconte, je t'écoute.
— C'est lui, le garçon de ma classe, le nouveau qui vient d'arriver. Il s'appelle Alexis.

Je voyais bien que depuis quelque temps, Taapsee semblait plongée dans des vapeurs éthérées, loin de ce qui l'occupe habituellement. Déjà morose et secouée par sa mère, elle semble perdue, aussi lointaine qu'une étoile nouvelle dans une forêt de galaxies.

— Ce n'est qu'un garçon et tu sais qu'un garçon t'attend déjà de toute manière. C'est indiqué dans les astres et ton ordre d'entrée dans le monde est déjà programmé.
— Justement, cela n'a rien à voir avec votre lecture des astres et vos arrangements. De toute façon, Père saura ce que je pense de toutes ces bondieuseries. Avant de m'engager, je demanderai à me disputer d'abord et à m'habituer à lui. Je l'imposerai à Père.
— Il n'y a plus qu'à prier pour que ton père accepte. Mais comme tu es sa petite dernière, il ne te mettra aucune pression.
— Alexis, c'est autre chose. J'ai nettement l'impression qu'il descend d'un ciel qui n'est pas celui qui est au-dessus de nous.


C'est exactement ce que j'éprouvai quand Jonathan devint si proche de moi que je me posai les mêmes questions que Taapsee.
Comme ce temps est loin et si proche pourtant ! Le ciel prenait une autre teinte, l'air que je respirais se révéla comme palpable et habité par une présence, la mienne qui s'épanouissait. Une fleur qui éclot, c'est l'image qu'on pouvait donner de moi. La contraction qui étreignait mon cœur révélait la présence d'une autre personne, remplie d'un silence grisant, qui prit vite le visage de Jonathan. Il m'accompagna ainsi tout le temps que devait durer notre apprentissage.
Quand il faisait beau, c'était dans le jardin que nous continuions à nous entraîner. Il eut l'idée de me faire jouer des personnages de pièces de théâtre. Je fis ainsi la connaissance de Camille et de Mélisande, deux destins si différents et si proches de la mort.
Ce n'était pas la lumière des jours qui nous encerclait, c'était un nimbe léger qui nous éloignait de la limite infranchissable du monde. C'était un effluve qui venait d'un endroit que je n'avais jamais vu, pourtant existant bien sur ma gauche, mais je n'avais vécu que de ce qui existait de ce côté-ci de ma droite.
On s'échappait et je m'apercevais que cela ne dérangeait pas le moins du monde le cours de ma vie qui, elle, était immuable.
Je franchissais simplement des portes que j'ouvrais sans effort. Je les découvrais avec pour seule clef, celle de Jonathan. Je ne contredisais pas ma vie, elle était bien là, mais je savais que je pouvais me promener dans un autre univers, un ailleurs qui se profilait doucement. Il me faisait voyager sans que je n'aille plus loin que les pages du livre que je devais lire.
La passion des livres me vint lentement comme un jardin nouveau que je visitais pour en voir grandir de nouvelles plantes. Il y avait déjà le basilic, il y eut le genêt, l'ajonc et la bruyère.
Aux livres que les séances de travail me prescrivaient, je m'en procurais d'autres, car il les évoquait. Il parlait de la ferveur avec laquelle chaque poète avait marqué son époque. Je voyageais de siècle en siècle.

— Et la joie ? Y a-t-il une joie qui a su infléchir une plume ? dis-je, soudain inquiète de ne pas tout comprendre. Pourquoi ne parlait-il que de douleur, moi qui ressentais une toute nouvelle joie à lire autant de pages ?
« Que ma joie demeure », dit-il alors, en parlant de Giono. Il y en a tant d'autres, mais ces écrivains parlent de leur région, de leur enfance ou des émotions qui habitent leur cœur. Des myriades de noms tombèrent comme plume d'oiseaux, comme rayons du soleil. Jonathan cueillait des fleurs et m'en offrait le velours. Il me fit parcourir les chaudes inflexions des mots de Colette et le lyrisme étourdissant d'Anna de Noailles. Il ouvrit les portes de la féerie et j'entrai dans le domaine du Petit Prince. Quand il me parla des légendes celtiques, sa voix devint un cordon qui me suspendit à l'écorchure d'une ruine abandonnée dans le firmament.
L'image me plut. Je regardai le ciel en me hissant sur les échelles de mon imaginaire. Je cherchai les vestiges d'une cité perdue. Il y avait bien quelque part une autre demeure où je pouvais croître et vivre d'une liesse que je savais pouvoir exister. Elle n'était pas unique, solitaire, elle était accompagnée et je voulais l'offrir. Elle partait de moi, je me découvrais détentrice d'un présent que je mourrais d'envie de partager. Jonathan me devint nécessaire comme la sève d'un arbre nourricier.
« J'ai suivi la route où on n'allait pas et j'ai compris toute la différence. » Je répétais ces vers d'un poète que Jonathan avait cité comme exemple et point de comparaison dans une étude que nous faisions sur les chantres de la solitude. Ils s'adaptaient si bien à ce que j'éprouvais que je n'eus aucune difficulté à comprendre que je suivais le cours caché d'un ruisseau ébouriffé.


Taapsee prit l'habitude de venir me rejoindre dans le salon des livres. Quand de longs sanglots ne la secouaient pas, elle se laissait consoler par mes douces paroles. Je lui parlais de mes poésies.

— Ah ! Voici un de vos secrets éventés ! Vos soi-disant siestes énigmatiques, ces moments où l'on ne doit pas vous déranger, où l'on doit chuchoter pour éviter de vous réveiller en fait, c'était pour satisfaire à vos besoins de solitude.
— Tu vois, ma toute petite, c'est que la poésie en ces lieux pourtant très sensibles pouvait déranger les esprits inflexibles. Je ne pouvais pas parler librement du chant de l'aube, c'est un chant qui n'est perçu qu'à contrecœur.

Et je lui lisais mes petits bouts de rimes que Jonathan m'avait enseignés. Il avait su m'en inoculer le poison. C'était devenu une addiction que de poser sur le col nu de chaque jour, mon bourdon de chagrin ou mon poinçon d'allégresse. Mes poésies parlent d'un monde entrevu, percé de brumes, peuplé d'ombres tenaces et vivantes qui reviennent toujours me hanter. Je prends de plus en plus l'habitude de lui parler de traversées stellaires, des trouées célestes, des couloirs de pensées lumineuses où je me promène pour aller à la rencontre non pas de rêves, mais de vies très probablement réelles qui donnaient à mes jours une excitation fiévreuse.
Taapsee m'écoute, captivée, et je vois bien que de m'écouter lui fait oublier ses déboires sentimentaux.

— Tu vois, cette bibliothèque, je l'ai remplie petit à petit. Je gardais soigneusement mes sous et chaque fois qu'il fallait célébrer une fête, j'achetais des guirlandes de fleurs et un livre de poésie.

Taapsee regarda la bibliothèque comme si elle la découvrait, elle qui ne s'en était jamais inquiétée comme tous ceux de cette maisonnée. Les mythes sont coriaces. Personne n'avait jamais osé briser le sortilège fantomatique qui pèse sur cette pièce. Puis je vis son regard tomber sur la vinay, un imposant instrument de musique qui semblait abandonné et retiré dans un angle de la pièce : impossible à ignorer, couvert d'une tenture que je soulevais chaque fois que j'entrais dans mon bureau, espérant que la créature aux cordes sensibles oublierait ses blessures d'antan. Cette bibliothèque s'appelle aussi le salon de musique, mais personne ne le sait vraiment.

— Il y a bien quelqu'un qui jouait de la musique ici ?
— J'en jouais, il y a un temps, mais je n'en joue plus. Je me suis réfugiée dans les livres.

Taapsee paraissait sortir tout doucement de son apathie. Elle vint souvent me voir, plus que de coutume, comme si le salon lui procurait un apaisement, ses visites devinrent plus régulières.
Elle promenait ses doigts sur le tranchant des livres, je l'entendais réciter les noms à haute voix comme si elle voulait les mémoriser.

— Villon, du Bellay, Rousseau, Apollinaire...
Elle en prenait un, le feuilletait : « C'est bien la pire peine/De ne savoir pourquoi/Sans amour et sans haine/Mon cœur a tant de peine. » Qu'est-ce que cela veut dire, Grand-mère ?
— Rien de bien compliqué, ma petite-fille. Parfois, il y a des rêves qui dorment au fond du cœur et quand ils se réveillent, on est un peu triste. C'est ce que veut dire le poète.
— Tiens, mais c'est curieux, votre rangement. Tous les livres sont rangés par siècle et non par ordre alphabétique.

Et elle entreprit sa petite enquête. Quand elle s'aventura sur la dernière étagère, je sentis mon cœur entamer sa lente descente dans le gouffre que je m'étais chaque fois promis de ne jamais visiter.

— Mais Grand-mère, il y a des musiciens par ici. Ce sont des anthologies de musiciens et c'est aussi classé par siècle ! Bach, Beethoven, Chopin, Mozart, Mahler... et celui-là, Remo Giazotto.

Taapsee, impitoyable, emportée par son élan et sans égard pour ma confusion, continuait sur sa lancée :

— Et ils sont où les musiciens, les nôtres ? Et Ravi Shankar ? Et Kishore Kumar ? Et Manet ?
— Nos musiciens transmettent de bouche à oreille. Nous n'avons pas besoin d'écrire.

Taapsee eut une moue dubitative et me regarda plus attentivement, mais elle ne put rien y trouver, car depuis longtemps, mon cœur s'est fermé.

— Et c'est pareil pour les auteurs. Où sont les nôtres, nos romanciers ? Mais, Grand-mère, il n'y a pas un seul livre de Tagore et c'est un de nos grands poètes !
— Si, ils sont bien là. Si tu cherches bien, tu les trouveras, c'est que je les ai placés sur les étagères selon un ordre que j'ai choisi moi-même.

Je me souviens de cette journée.

Quand Jonathan arriva ce jour-là pour l'heure de la lecture et la leçon de littérature, il trouva Arjun, mon frère, que je lui présentai. Il fut aussitôt subjugué par les mélodies que jouait Arjun sur sa vinay. On ne pouvait pas ne pas être ensorcelé par le jeu d'Arjun sur les cordes de sa vinay. Il tirait sur les cordes d'acier des plaintes magiques. Virtuose, Arjun l'était. Je vis avec stupeur que Jonathan tombait dans un engouement irréversible. Il contemplait, fasciné, l'instrument rutilant en bois de jacquier. De délicates aquarelles ornaient les résonateurs en forme de poire. Le long manche se terminait par la sculpture d'un animal mythique. Jonathan lui demanda de rester pendant nos séances de lecture, car disait-il : « Il y a un fond sonore adéquat qui réunit les mots d'un auteur aux arpèges musicaux d'une émotion. » Arjun devint malgré lui le troisième personnage du sombre tableau qui se profilait sans que je ne voie rien venir, aveuglée que j'étais par le lent trajet que je faisais vers le délire des sens bafoués.
De la lecture, il y eut un glissement vers la musique. Ce n'était pas prévu. Jonathan n'avait été engagé que pour donner des cours de littérature et non des cours de musique et qui plus est à un autre élève. Jonathan mettait en sourdine du Lully quand nous lisions du Corneille. Arjun cherchait ses accords, il entendait pour la première fois des morceaux de la musique baroque et il y avait bien quelque chose qui ne tournait pas rond. Le dépit s'enfonça en moi comme une lame effilée dans un cœur encore saisi par des sollicitations nouvelles.
M'infliger ce calvaire, me planter cette épée dans le cœur, c'était plus que je n'en pouvais supporter. Dans mon dos, le trou béait par lequel le sang giclait sans pouvoir s'arrêter. Je hoquetai de peine, submergée par un chagrin absolu, irrépressible.
Le précepteur eut deux élèves dans le triangle malsain qui se forma. Bientôt, il n'y eut plus ni Ronsard ni Stendhal ni Musset ni Aragon. Il y eut Vivaldi, Brahms, Wagner, Schubert, Debussy. Je devins la plante fanée d'une jungle qu'Arjun avait investie.
Le petit pont de bois vermoulu que j'avais franchi pour rejoindre et connaître une étendue de terre préservée, je ne parvins plus jamais à l'emprunter. D'autres mauvaises plantes poussaient entre les jointures, les planches grinçaient et moi, je m'étiolais.
Le salon de lecture devint le salon de musique. La vinay vibrait d'un lamento à fendre l'âme. Étais-je froissée, hébétée par la tournure que prenaient les événements ? C'étaient des émotions que j'ignorais et que j'affrontais comme on rencontre une meute de fauves. Une souffrance griffa mon cœur, ma pensée en fut altérée. J'attaquai Jonathan : « On avait convenu que seuls St-Exupéry et Vercors feraient partie du programme ! Qui sont ces musiciens que vous invitez ? »
Jonathan comprit aussitôt qu'il se tenait au bord d'un ravin et que j'étais à deux doigts de l'y précipiter. Il rendit les armes et mit fin à nos cours de littérature.
Le drame, c'était qu'Arjun annonça à nos parents qu'il partait pour l'étranger compléter ses connaissances en musique. On me regarda comme une bête noire possédée par les démons des puissances du mal.
Mon mariage fut célébré en grande pompe, il fallait à tout prix repousser les forces diaboliques, mais Arjun n'y assista pas et on ne le revit plus.


Depuis, je ne peux m'empêcher d'effleurer les cordes de la vinay. Je me souviens d'avoir supplié mes parents de ne point démolir le seul souvenir tangible qui nous restait d'Arjun. Je voulais tout garder, la bibliothèque, la vinay, le bureau. Mes parents acceptèrent sous la condition qu'on n'entendrait plus parler ni de musique ni de littérature dans leur maison.
Après leur décès, je m'aperçus que mon père avait déshérité Arjun à mon seul avantage. Je devins l'unique héritière de la maison que je refusai de quitter. Je la gardai intacte, attendant que le destin m'indique une voie à suivre, une sorte d'ouverture.
Lorsque mon veuvage me fit glisser dans une nouvelle solitude, je me réinstallai dans cette maison que mes enfants acceptèrent d'habiter. Je ne leur imposai rien. « Ce sont les Belles-Lettres qui viendront à nous et non l'inverse, » leur dis-je.
Avec moi, les portes du salon des livres s'ouvrirent, mais je ne pouvais me résoudre à jouer de la musique même si je caressais souvent l'instrument de la débâcle, le couvrant le soir et le découvrant le lendemain dans cette pièce où lettres et musique avaient grandi sous le regard d'un seul maître.
Je ne pouvais pas le dire à Taapsee. Je ne pense pas qu'elle ait vu et entendu ce qu'il m'a été donné d'entrevoir. Elle ne nous parla plus d'Alexis qui lui aussi se désintégra. »

J'ai perçu un son ténu, il se produit encore lorsque je m'approche de l'instrument fabuleux et que parfois comme un coup d'embrasure, je l'entends qui m'appelle. Alors je prends place entre les deux caisses de résonance et, ravagée par mon anxiété, je pose mes doigts sur les sept cordes pour libérer cette vibration émotionnelle où je peux revoir Jonathan, son visage assailli de douleur. Je vacille pendant une fraction de seconde, je peux encore rattraper sa voix, l'écouter me lire les pages des anciens livres, une note de délivrance, une plénitude sensuelle, un sentiment de bonheur ; dans la nuit qui pleure, le véritable moment où le doute disparaît ; le temps de la musique, le seul instant où ne trembleront plus nos désespoirs.
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Un petit mot pour l'auteur ? 86 commentaires

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Natalia Vonsovitch · il y a
Quelle belle page de littérature... les mots au service des sens et des émotions. Grâce à votre talent, on y est vraiment, dans cette maison, cette bibliothèque, dans ce fauteuil à bascule entre plusieurs générations, entre cette Inde des mariages arrangés, des familles indivises, et l'Inde du futur, où beaucoup de Tapsee veulent prendre leur place, en tant qu'individu et non plus comme membre d'un groupe.
La grand-mère (tiens, elle n'a pas de nom... pourquoi pas Tulsi, à cause du basilic) n'a plus qu'à attendre la prochaine réincarnation, mais je gage que Tapsee n'a pas dit son dernier mot quant à Alexis...

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Ginette Flora Amouma · il y a
Le nom de la grand-mère est dans le texte.
Merci pour cette brillante analyse où effectivement le combat de l'individu cherchant à sortir d'un groupe est essentiel .

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Aldo Rossman · il y a
L'amour des mots qui s'accordent à la musique, les gestes, la transmission, on sent que le salon des livres est le lieu où se concentre toute la signification de vies qui se cherchent, s'aiment ou se repoussent. Vous y avez mis beaucoup de vous-même, on le sent aussi à travers cette écriture toute en délicatesse et retenue. Un bien beau texte.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci pour ce commentaire si bien formulé .
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Robert-Haïtam Péaud · il y a
Un magnifique tableau.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci beaucoup, Robert.
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Duje · il y a
de chaleureux parallèles évolutifs ...
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci beaucoup, Duje.
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Hortense Remington · il y a
De belles émotions. Un très beau texte, comme d'habitude.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci beaucoup, Hortense.
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Patricia Besson · il y a
On apprend beaucoup de choses en vous lisant. Bravo pour ce texte Ginette.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci beaucoup, Patricia.
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S EN · il y a
Des mots qui jouent la partition d' une petite sonate d'un soir, berçant le lecteur sur un fauteuil à bascule...
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Ginette Flora Amouma · il y a
Oh ! Comme tout est dit dans cette seule phrase !
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Gérard Jacquemin · il y a
Dans l'intimité de l'intériorité d'une grand mère, on découvre tout un monde de senteurs de saveurs et de poésies à l'exotisme envoûtant.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Je suis émue par votre commentaire . Merci.
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Mijo Nouméa · il y a
Texte empreint d'une telle complicité entre cette adolescente et sa grand-mère, des paragraphes sublimes, colorés, parfumés, poétiques. Belle construction pour un voyage dans un univers atypique.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci beaucoup pour cette pénétrante analyse , Mijo.
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Camille Berry · il y a
Un texte où l'amour est palpable entre chaque ligne... Des émotions, des sensations, des sentiments, toute une vie retracée et une belle écriture riche et poétique comme toujours... C'est beau!
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Ginette Flora Amouma · il y a
Merci , Camille , pour votre lecture sensible .

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