le faire-part

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Soudain l’église apparut au détour du chemin.
Anne fut surprise, car elle ne se souvenait pas qu’elle fût située à cet endroit. Elle connaissait pourtant bien les lieux pour y avoir passé sa jeunesse. Mais trente ans plus tard, ils avaient tellement changé, que tous ses repères avaient disparus. Elle ne reconnaissait plus rien. L’église elle-même n’était plus pareille, probablement restaurée par un original des Monuments Historiques et le village, comme tous les autres, s’était modernisé. Normal. À quoi bon faire des efforts de mémoire ? Tout cela était du passé.
Elle gara sa voiture au parking du presbytère et se dirigea vers l’église. Les vantaux du portail étaient verrouillés. Étonnant ! Avant, tout le monde pouvait aller prier, à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit. Les vols, qui depuis des années, se multipliaient dans les lieux de culte, devaient être la cause de la fermeture.
Elle fit le tour pour enter par la poterne de la sacristie. Elle était elle-aussi fermée. Intriguée, elle consulta sa montre. 7 heures 10. La veille, le curé lui avait pourtant donné rendez-vous au confessionnal, au premier appel de l’angélus. Le temps, avant la messe, pour parler d’une affaire qui la tracassait depuis longtemps. Elle appela :
— Père Duval... C’est Anne... Vous êtes là ?

La seule réponse qu’elle obtint fut le cri strident des choucas que son appel fit envoler.
Résignée, elle fit demi-tour en longeant les tombes. Elles non plus, elle ne les reconnaissait pas. La sépulture de sa famille n’était plus là...Ni celle des Le Goff... pas plus que celle des Kerbriant. De quel droit une commune supprimait-elle des concessions perpétuelles ? Ce n’était pourtant pas la place qui manquait. Indignée, elle ressortit précipitamment avec la ferme intension de passer à la mairie pour savoir où elles avaient été transférées.
Sitôt dans la rue, elle jeta un regard autour d’elle. Rien n’était comme avant. L’aspect de la Grand-rue n’était plus le même. Celui des maisons qui la bordaient non plus. Et la fontaine où les mères plongeaient les enfants malades, qu’était-elle devenue ? Même le calvaire de l’angle avait disparu.
Elle eut un doute. Cette bourgade n’était pas Brennilis. Elle devait s’être trompée de route. Elle prit son smartphone et activa Google Maps. L’appareil indiqua : géolocalisation inconnue... Inconnue ! N’importe quoi !...Même les chemins de terre figurent sur Google Maps. Elle réactiva l’application et de nouveau, la même réponse apparut. Alors quoi ?... Perdue ? Dans une région qu’elle connaissait par cœur... C’était absurde !
Elle traversa la rue et frappa à la porte du presbytère. Une fois, deux fois, trois fois... Aucune réponse. Le père Duval n’habitait sans doute plus là. Elle laissa sa voiture au parking et décida d’aller à pied, se renseigner au village. Elle trouverait bien quelqu’un pour lui dire où elle pourrait le trouver.
Le soleil était déjà haut, pourtant tous les volets étaient clos. Comme les jours d’enterrement... Une mort soudaine... qui expliquerait l’absence du prêtre. L’espace d’une seconde, elle ressentit un pincement au cœur, mais sa raison reprit vite le dessus. Il n’y a pas d’enterrement le dimanche. De plus, on n’était plus au temps où les gens se levaient à cinq heures pour traire les vaches. Un dimanche, à sept heures et demi, tout le monde devait dormir. Elle continua à cheminer dans la Grand-rue, cherchant quelqu’un à qui s’adresser.
Elle arriva aux dernières maisons plus vite qu’elle ne l’aurait cru. Déjà, les champs d’artichauts s’étendaient devant elle. Ce n’était pas normal. Elle s’arrêta pour faire un effort de mémoire. Autrefois, la rue principale s’étirait sur un kilomètre, bordée de part et d’autre par l’enfilade des maisons. La Bretagne s’était certes dépeuplée, mais l’exode des gens n’empêche pas que les bâtiments abandonnés restent sur place. Qu’étaient-ils devenus ? Quelque chose ne collait pas.
En examinant la rue, une image lui revint à l’esprit. Il y avait un édifice qu’elle ne pouvait pas rater. Celui de la mairie, flanqué d’un côte par l’école des filles, et de l’autre par celle des garçons. Elle se revoyait en rang par deux devant cette façade austère, prête à entrer en classe au premier coup de sifflet. Et là, rien de tel ! Décidément, ce village n’était pas celui de son enfance. Elle s’était trompée de route. Elle fit demi-tour.
En remontant, elle remarqua une masure dont l’enseigne délavée oscillait dans le vent. On y lisait à peine le mot « CAFÉ » peint en blanc sur un panneau de bois bleu. Mais aussi loin que remontait ses souvenirs, elle ne parvenait pas à se rappeler qu’un débit de boissons se trouvait à cet endroit. Elle fut alors tout à fait convaincue : Ce hameau n’était pas Brennilis.
C’était une vieille ferme en granit, avec son toit de lauzes moussues, son l’étable et sa porcherie attenantes. Il en émanait une crasse repoussante, mais qu’importe ! Elle en avait marre de marcher. Et finalement, que pouvait-elle trouver de mieux dans ce trou perdu qu’une auberge de campagne, baignée par la bonne odeur d’une soupe au chou, avec au fond de la salle, une horloge au tic-tac régulier, un feu de cheminée, une armoire polie par les ans, des pots de confiture alignés sur un bahut ? Et même si, comme elle s’en doutait, des fientes de poules maculaient la table, elle trouverait au moins quelqu’un à qui parler.
Elle entra.
La salle correspondait à l’idée qu’elle s’en faisait. Sombre, mais accueillante. Sur l’immense table, des verres à demi-vides, un journal ouvert, une bouteille de vin entamée. Sur un banc, une veste de velours posée en cuchon. Sur le vaisselier, une pile d’assiettes, des pots de confiture ornés de tissu à carreaux. Au fond, une cheminée sans feu, et à côté, une horloge arrêtée comme l’usage le voulait quand quelqu’un était mort.
La salle était déserte, silencieuse. Elle héla :
— Ohé ! Y a quelqu’un ?

Pour seule réponse, un courant d’air fit claquer la porte qu’elle avait laissée ouverte. Elle sursauta, ressentant à nouveau le même sentiment d’inquiétude que tout à l’heure, avec en plus, un frisson. Pour en avoir le cœur net, elle traversa la pièce pour aller ouvrir la porte du fond.
—Y a personne ?...

La porte donnait sur une chambre à lits-coffres. Ils étaient vides, apparemment défaits depuis peu. Sur la table de nuit, un livre entrouvert et des boîtes de médicaments. À côté, les portes mi-closes d’une armoire, laissaient pendre un paquet de draps renversé et du linge en fouillis. Au sol, une chemise de nuit. Au mur, un autre présage de deuil : un miroir recouvert d’une tenture.
Tout concordait. Les volets clos. L’absence du curé. Le départ précipité des gens. L’horloge arrêtée. Le voile sur le miroir. Il y avait bien eu un décès.
En revenant sur ses pas, quelque chose sur le bahut, attira son attention : un carton de bristol blanc encadré d’un liseré noir. Comme un faire-part de décès, mais rien n’y était écrit.
Alors, brusquement, avec la soudaineté de l’essence qui prend feu, elle s’enfuit en courant. Dans la rue, elle se retourna, haletante, pour observer une dernière fois, cette cambuse désertée, elle aussi, comme l’ensemble du village. Son cœur battait à cent à l’heure. La peur l’envahissait et perlait sous sa robe d’été. Elle regarda autour d’elle, affolée, livide. Elle devait coûte que coûte fuir ce lieu maléfique.
Elle se mit à courir. En courant, elle se tordit une cheville. Elle trébucha mais parvint à rétablir son équilibre. Elle dégrafa ses escarpins, les prit par les brides et se remit à trotter en claudiquant. Partir. Partir le plus vite possible. Alors que tout à l’heure, elle était entrée dans l’auberge pour rencontrer quelqu’un, elle craignait maintenant d’affronter la vérité. Elle n’avait plus qu’une idée en tête : regagner sa voiture et déguerpir.
Quand elle arriva en vue du cimetière, elle s’arrêta net. Sa voiture n’était plus là. Elle resta sur place, haletante, ne sachant que faire. Partir à pied ? Difficile avec une cheville foulée. Et pour aller où ? Appeler au secours ? Qui pourrait la rassurer ?
Elle ne savait plus que faire. Elle restait plantée au milieu de la rue, les sens en éveil, scrutant le vide autour d’elle. Parfois, il lui semblait entrevoir un mouvement furtif, hors de son champ de vision. Comme une ombre que l’on perçoit du coin de l’œil, mais qui n’est déjà plus là, le temps qu’on se retourne. Et quand elle tournait la tête, elle ne voyait que des feuilles mortes soulevées par le vent. Cependant elle était certaine d’une présence tout près d’elle, là, derrière un mur, prête à l’agresser.
Elle se mit à tournoyer sur elle-même, les bras pliés sur la poitrine, les mains crispées, poussant des cris plaintifs, affolée par l’invisible qui la cernait. Elle sentait monter la panique, comme une frayeur plus forte que tout, qui ferait d’elle une loque. Elle était prête à s’effondrer et à attendre la fin.
Quand tout à coup, venant d’une venelle, elle entendit le cataclop des sabots d’un cheval sur les pavés. Elle tendit l’oreille. En une seconde, elle oublia son angoisse. Enfin un être vivant ! Un repère familier auquel elle pourrait se raccrocher comme à une bouée de sauvetage. Quand il déboucha dans la Grand-rue, elle vit que l’animal tirait une charrette. Son regard se focalisa aussitôt sur la banquette avant. Elle était vide. L’attelage tourna dans sa direction, passa près d’elle, la frôlant presque. À sa hauteur, il s’arrêta.
Si au moment de son apparition, elle s’était sentie rassurée, maintenant l’angoisse reprenait de plus belle. La charrette, recouverte d’un drap noir ourlé d’argent, transportait un cercueil. Anne sentit l’épouvante l’envahir. Elle ne put déchiffrer les initiales brodées sur la tenture, tant elles étaient mêlées d’entrelacs. Mais elle lut nettement sur le faire-part posé sur le linceul :

Monsieur et Madame Yves TREGUIER
ont la douleur de vous faire part du décès de leur fille
Anne.
Les obsèques auront lieu...

Anne Tréguier, c’était elle. Elle ouvrit la bouche pour hurler, mais aucun son n’en sortit. Elle s’effondra mollement sur le trottoir, prise dans un tournis d’agonie.


Quand elle se réveilla, elle était dans un lit, moite, anxieuse, affolée. Il lui fallut un bon moment pour comprendre que ce lit, cette chambre, ces meubles, ce corps étaient les siens. Elle dut raisonner encore longtemps avant de prendre conscience qu’elle sortait d’un cauchemar. Elle respira profondément pour tenter de s’en échapper, mais le poids de l’angoisse restait bloqué dans sa poitrine et comprimait son cœur comme un papier qu’on froisse. S’en extraire fut long, tant le traumatisme avait été intense.
En reprenant ses esprits, un souvenir lui revint. Celui d’un de ses profs de fac, qui disait que le rêve est une illusion influencée par notre vie réelle, qu’il est nourri par notre subconscient, sur la base de nos désirs ou de nos peurs. Mais que parfois, le rêve peut devenir réalité par anticipation subliminale de notre vie future.
Cette pensée la replongea dans l’anxiété.
Pour s’en libérer, elle se leva, prit une douche et se fit un bol de café. Cependant, la pensée que ce cauchemar pouvait se réaliser, la poursuivait. Elle finit par se rendre à la raison. C’était absurde, impossible ! Un événement vécu peut influencer les rêves, mais pas le contraire. Ces réflexions la firent même sourire : la superstition porte malheur...
Elle finissait de s’habiller quand on sonna à la porte. Elle consulta sa montre. 7 heures 10. Qui cela pouvait-il être à cette heure matinale ? Elle alla ouvrir en peignoir.
— Ah, c’est vous, Adriana. Qu’y a-t-il ?
— Je m’excuse, répondit la femme, mais en passant, j’ai vu cette lettre au bas de votre porte... Comme elle n’était pas dans la boîte, j’ai pensé que c’était urgent... Il n’y a pas de destinataire, mais l’adresse au dos est celle de vos parents.
Ses parents... ? Ils lui téléphonaient souvent, jamais ils ne lui écrivaient.
Anne avait horreur des indiscrétions. De quoi se mêlait cette voisine ? Elle faillit l’apostropher, mais préféra ne rien dire. Cette femme était toujours ainsi, intrusive, indiscrète, sans-gêne. Une remontrance ne servirait à rien. Elle la remercia, referma la porte et ouvrit l’enveloppe. Dans le coin du bristol, une photo apparaissait en filigrane gris. La photo d’une jeune fille pleine de vie, riante, belle. La photo d’Anne à seize ans. Au bas, des arbres givrés, estompés par le brouillard. Au milieu, une belle écriture en relief :


Monsieur et Madame Yves TREGUIER
ont la douleur de vous faire part du décès de leur fille
Anne.

Les obsèques auront lieu en l’église de Brennilis,
le...


Anne ne termina jamais la lecture. Ses obsèques eurent lieu de surlendemain.

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Flavie Pain · il y a
Une écriture limpide, qui instille astucieusement et doucement l'angoisse. Avec cette charrette vide, j'ai vu venir l'Ankou!