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Le dossier Von Mirenn

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Philippe Prague

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Le téléphone sonna et John Weak décrocha. Il reconnut la voix rocailleuse de son ami de Scotland Yard, Harry, et crut même sentir les bouffées de tabac qui sortaient interminablement d'entre ses lèvres.
- La baronne Von Mirenn a été trouvée étendue dans son living avec un poignard dans le dos. Est-ce que cela t'ennuierait de t'occuper du dossier? Je suis débordé en ce moment. Bien entendu, ton intervention ne saurait revêtir un caractère officiel.
Weak était un homme de taille moyenne, de corpulence moyenne et de caractère neutre. Il était devenu détective parce que les jeux de devinette lui plaisaient.
- J'accepte, cher Harry. Fais-moi apporter le dossier par un coursier, je me charge de régler promptement cette affaire.
Le coursier apporta une chemise cartonnée, gonflée par trois pages d'indications diverses concernant les conditions du décès, l'organisation des pièces et de la vie du pavillon (qui se situait dans la banlieue d'Oxford), et les personnalités des individus présents lors de la nuit du crime. Il trouva cela concis, mais clair et précis.
Huit personnes pouvaient être considérées comme suspectes. Le petit-neveu de la baronne devait être écarté de cette liste à cause de son jeune âge. A cinq ans, il était difficile de se procurer un poignard d'Arabie orné, ciselé et serti de pierres précieuses. Cette considération limitait à sept le nombre des suspects. Mais la baronne elle-même devait être disculpée a priori, pour ainsi dire, puisqu'elle n'avait pu se poignarder elle-même dans le dos, souffrant d'une arthrose aux deux bras.
- La force lui aurait manqué, conclut John Weak.
Il relut les trois pages et les caressa doucement du bout des doigts. Le contact du papier lui avait toujours plu. Il but un verre de Scotch, fuma une pipe et s'installa dans le salon.
- Restent les six autres pensionnaires: King, le cuisinier; Irma, la femme de chambre; Ludovic, le chauffeur; Lidia, la gouvernante; enfin Emilie, la bonne et Robert, neveu raté, dépensier, ivrogne et méchant de Madame Von Mirenn, dont un poignard précieux a tragiquement mis fin aux jours.
Il songea à ce qu'avait pu être la vie domestique dans ce pavillon isolé. Afin de mieux s'imprégner de l'atmosphère du lieu, il feuilleta plusieurs livres traitant d'Oxford et de la vieille noblesse.
- Un cuisinier utilise des couteaux, réalisa-t-il en fin de soirée.
Le lendemain, il se prépara un lunch copieux après une grasse matinée revigorante. Il convenait de se préparer physiquement à affronter l'énigme du crime "Von Mirenn". Weak était un travailleur acharné. Il passa un mois à étudier tous les livres de son immense bibliothèque traitant de coutellerie, de lames et de meurtres au couteau ou même, plus généralement, à l'arme blanche. Il prit des centaines de pages de notes judicieuses. Le mois suivant fut consacré aux ouvrages de cuisine et à son dossier personnel, établi au cours d'une enquête précédente, sur les métiers de la bouche. Il s'intéressa particulièrement aux lames utilisées par les cuisiniers, notamment aux couteaux.
- Le cuisinier aurait pu se passionner pour les couteaux, se dit-il.
Mais un cuisinier, pouvait-il aimer l'art? La cuisine est un art en soi, ce qui était déjà un bon point. Mais l'art de façonner le métal semble fort différent.
Weak étudia le monde arabe et s'intéressa principalement aux armes mauresques, dont le poignard qui avait abrégé l'existence de la baronne constituait un spécimen remarquable. Le rapport entre l'art, le monde arabe, le cuisinier et le décès commençait à prendre forme. Cependant, l'évidence ne surgissait pas encore au fond de l'esprit méthodique de Weak. Il passa au cas de la femme de chambre.
- Ces gens-là n'utilisent jamais de couteau, se fit-il observer à lui-même.
En effet, une femme de chambre n'a rien à faire aux cuisines. Pourtant, Dieu seul savait ce qu'une âme simple était capable de comploter en secret, dans le dos d'une vieille aristocrate haïssable. "Dans le dos" était précisément une expression à retenir. Mais "haïssable" constituait un qualificatif encore seulement probable.
Weak éplucha une multitude d'ouvrages et d'articles concernant le personnel domestique et la dialectique du maître et de l'esclave. Il rédigea une fiche synthétique de cent-trente pages sur Irma. La conclusion restait encore à démontrer tout à fait, mais il sourit d'un air content.
Il utilisa diverses méthodes analogues à celle-ci pour étudier les cas des quatre autres suspects. En fin de compte, les six dossiers constitués par ses notes et réflexions représentaient au total un ensemble de près de mille pages. Six mois s'étaient écoulés. Weak relut lentement et soigneusement ces mille pages en fumant et en buvant beaucoup. De temps à autre, il s'accordait une heure ou deux pour se détendre au billard. Il souligna un grand nombre de mots et d'expressions caractéristiques tels que "Dans le dos" ou "haïssable". Il prit quantité de notes à partir de ce gros dossier qu'il avait lui-même rédigé. Cela fut long et pénible, mais le sens du devoir et un certain attrait pour la perfection lui donnaient une énergie suffisante pour se lever à six heures chaque matin et s'atteler à cette tâche vers huit heures, jusqu'à midi pile. Sa femme de ménage lui apportait souvent un breakfast ou un cake. L'après-midi, il méditait et se cultivait en parcourant les encyclopédies qu'un héritage lui avait procurées.
En fin de compte, Weak constitua une annexe extrêmement complète, claire, précise et, autant le dire, satisfaisante en tous points. Son ami Harry commençait à lui téléphoner chaque mois pour lui demander où en étaient ses investigations.
- J'approche du but, Harry. Il faut y mettre le temps, mais je découvrirai le meurtrier, je t'assure.
Un beau jour de Septembre, Weak acheva les décorations ultimes du dossier et de l'annexe. Il avait toujours été doué pour la peinture fine. Avec minutie, il conférait un éclat suprême aux couleurs du couteau arabe de la page de garde. Depuis deux ans, Harry s'énervait au téléphone et appelait au moins une fois par trimestre.
- Ne t'excite pas ainsi, mon vieux Harry, je progresse lentement mais sûrement.
Weak inscrivit le numéro de la dernière page de la dernière partie de l'annexe. Le dossier total comportait presque dix mille grandes pages fines, calligraphiées et ornées.
Il s'assit ensuite dans un fauteuil séculaire et laissa affluer les intuitions au sein de son esprit méthodique et calme.
Il les tria et les examina une à une. Après plusieurs mois de concentration silencieuse, il nota ses réflexions, raisonnements et conclusions. L'une des intuitions les plus remarquables conçues par son cerveau froid était que le neveu raté de la défunte "haïssable" ne devait guère avoir l'esprit suffisamment raffiné pour user d'un couteau si admirable, étant plutôt trivial, porté sur la boisson et les femmes de mauvaise vie. Cependant, il ne s'agissait pas d'une preuve au sens rigoureux du terme.
Ces notes furent regroupées et constituèrent un dossier de sept mille pages environ. Harry avait cessé de l'appeler depuis longtemps. Avec la patience prodigieuse qui le caractérisait, Weak avait prévu dès le début que Harry se lasserait le premier. Il constata qu'il en était ainsi et un sourire modeste effleura ses lèvres.
Ses cheveux avaient quelque peu blanchi, à cause de la fatigue, car il ne s'épargnait pas tant qu'une énigme restait à résoudre, et parce que vingt années, déjà, s'étaient écoulées tranquillement, depuis qu'il avait accepté de s'occuper du meurtre.
L'ordre caractérisait Weak. Cependant, l'être le plus parfait connaît une fois ou l'autre certaines défaillances. Un soir d'été, alors qu'il fêtait la clôture de ces deux décennies d'efforts, Weak se laissa aller à boire et, sous l'effet de l'ivresse, omit de ranger son bureau. Le lendemain, il se leva vers treize heures et constata que l'attentionnée, mais stupide femme de ménage qu'il employait depuis sa jeunesse, avait jeté tous ses papiers, travaux et dossiers aux ordures.
Mais Weak ne s'avouait jamais vaincu et ses nerfs d'acier ne bronchèrent pas. Il se rappelait fort heureusement l'essentiel des dix-sept mille pages et reconstitua l'ensemble en moins de dix ans.
Il médita longtemps, après que le nouveau dossier, encore augmenté et amélioré, eût été achevé, et découvrit intuitivement la clef fondamentale du mystère.
- La persévérance porte toujours ses fruits, murmura-t-il dans la pénombre de son living. Ainsi s'éclaire l'affaire Von Mirenn.
Les six suspects portaient des noms qui, pris séparément, n'apportaient aucun élément positif au problème. Le coup de génie de Weak consista à considérer ensemble les six noms et à les décortiquer en unité, pour ainsi dire. Or, il s'avérait que les premières lettres des noms, placées dans un certain ordre, constituaient un mot de six lettres: "K.I.L.L.E.R". En effet: King, Irma, Ludovic, Lidia, Emilie et Robert.
Weak rédigea un petit dossier de cinq cents pages qui résumait le développement de l'intuition et aboutissait à la conclusion que, selon toute probabilité, les six suspects avaient comploté ensemble contre l'odieuse Madame Von Mirenn et l'avaient tous poignardée. Le fait que la vieille baronne était, selon toute vraisemblance, "haïssable" et d'origine étrangère, voire ennemie, ne faisait que conforter la démonstration. Les témoins pouvaient donc être interrogés dans cette perspective et dans le but d'être habilement démasqués.
Weak remit le dossier dès l'année suivante à son ami Harry, qui entra en furie et le déchira de la façon la plus brutale, en mille morceaux. Harry insulta et frappa son ami de toujours.
- Nous irons boire une bière quand tu seras calmé, rétorqua John Weak. Dans ce petit pub que tu aimes, tout au bout de la rue.
Le vaillant détective rentra chez lui, assez las, mais plutôt satisfait. Dans six mois, il enverrait une copie du dossier à ce cher et impulsif Harry. Son coeur était plus serein que jamais.
Il rentra chez lui et, au bord de l'épuisement, se jeta sur son lit, où il s'endormit pour toujours.
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