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Le don du temps

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gillibert

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Luc sortait du musée des beaux arts avec son père, un peu étourdi par la lumière solaire et le bruit des voitures.
– Merci Papa, j’ai empli mes yeux de beauté.
– Et ton esprit ?
– Oui, toute mon âme.
– Quelle toile as-tu préféré, Luc ?
– Le phénix qui renaît de ses cendres. Son plumage chatoyant, mordoré, riche en toutes couleurs, et la majesté de l’envol, c’est merveilleux !
– Imagine qu’un incendie ravage le musée, tu peux sauver un enfant de quatre ans ou ce tableau, un seul des deux. Que choisis-tu ?
– L’enfant, bien sûr, la vie est plus précieuse qu’une toile..
– Qu’est-ce que la vie ? Luc, saurais-tu la définir ?
– Ta question est difficile. Vivre, c’est penser, aimer, marcher, chanter, ressentir, vouloir, étudier... En fait tous les verbes de la langue y passent, sauf quelques rares qui nient l’existence.
– Que faut-il pour chanter, et marcher et faire tout ce que tu dis ?
– Respirer ? Manger ? Dormir ?
– Pour cela, que faut-il ? Réfléchis : il faut du temps, le temps est précieux, ne le laisse pas échapper, ne le gaspille pas, tant de gens en manquent, et, paradoxalement, d’autres ne savent utiliser le leur.
« Sans le temps, la vie existerait-elle ? Peux-tu raisonner, développer une pensée sans qu’il s’écoule ? Qu’en penses-tu ? Moi, Je ne sais pas répondre, peut-être un autre monde serait-il concevable sans lui ? »
Et Papa acheta une barbe à papa rose, fondante, sucrée.
Quelques jours plus tard, sur la plage que la mer dégageait puis recouvrait chaque jour, et dont le sable fin, propre, humide, permettait des constructions précises, Luc bâtissait un grand château. Il avait tout prévu : trois tours d’angle encore, quelques arcs boutants, surmontés de pinacles gothiques, une bretèche et une tête de pont. Mais inexorablement la mer montait, il la voyait avancer vers lui. Il renonça à deux des trois tours, mais :
– Je voudrais tant finir, et le temps me manquera, Je ne puis le retenir, que le monde est contrariant !
À cet instant, il entendit une voix aiguë et menue :
– Petit garçon, si tu veux je te donne du temps. Demande, et je donnerai, toi seul vivras, pour les autres le temps s’arrêtera, mais pas pour toi, tu pourras agir.
– Qui es-tu ?
– Je suis le génie Chronikou, un de ces êtres infimes qu’engendra Chronos, le Dieu du temps. Aucun pouvoir ne nous fut donné, mais j’ai cherché des siècles et trouvé moyen d’agir sur le temps, ce fluide en perpétuel mouvement.
– Pourquoi moi ?
– Plus que les autres, tu aimes vivre.
– Que veux-tu en échange ?
– Tant que tu es enfant, je ne demande rien. Tu demanderas, je te donnerai, tu pourras vivre dix heures de plus ou davantage en une journée, ta capacité à exploiter ce temps, et tes choix seuls limiteront. Ta santé ne s’en ressentira pas, tu ne vieilliras pas à un rythme accéléré. Mais tu dois ne parler de ce don à personne, Tes parents ne doivent rien savoir, rien soupçonner, et aussi tes grands-parents, tes enseignants, tes amis, et les inconnus que tu croiseras, la femme que tu aimeras, les enfants qu’elle mettra au monde, entends-tu ? Tout s’écroulera si tu te confies.
Je reviendrai quand tu seras grand, et nous négocierons un contrat, si tu le désires. En attendant, demande à volonté, tu obtiendras.
Luc craignait un piège, il songea à consulter ses parents, malgré l’interdiction, mais :
– Décide-toi vite, prends ou laisse !
– Je te demande de ce temps que tu m’as promis pour réfléchir avant d’accepter ou de refuser.
– Non. Goûter à mon don, c’est déjà l’accepter. Décide.
– Je veux d’abord te voir.
– Sache que, « morphotrope », je change sans cesse de forme, je suis en ce moment la vaguelette écumeuse, qui lèche le grand visage que tu dessinas ce matin sur le sable, dont je m’apprête à dévorer le menton pointu...
Luc, respira profondément, comme lorsqu’il s’élançait du plongeoir de dix mètres de haut, et murmura : « Oui, je prends ton cadeau. »
Et tout mouvement cessa autour de lui. Dès qu’il eut achevé son travail, il ressentit tout au fond de lui, un léger choc, comme l’eût pu faire une chiquenaude, et le monde se remit en route. Luc n’osa en parler à personne, et hésita les jours suivants à utiliser son pouvoir, mais un jour, il le jugea nécessaire, et dès lors, il fit appel à Chronikou de plus en plus souvent : pour préparer un examen, pour prolonger une douce soirée, pour achever un livre passionnant, pour donner aux autres amitié et attention : « Je puis leur offrir du temps, j’en ai autant que je veux. »
Il réalisa vite les limites de son don : celui-ci ne concernait que lui : s’il voulait travailler davantage, il fallait qu’il fût seul, il ne pouvait jouer plus longtemps avec ses amis, ou bavarder avec son frère aussi longtemps qu’il le désirait.
Il se lança dans la vie avec une passion plus farouche encore.
« Je dois prévoir un avenir adapté à ma particularité. » Il se trouva fort intelligent, passionné par les mathématiques, et l’informatique, et s’orienta vers la recherche.
Je dispose de deux types de temps, le temps de tous, je l’appellerai le temps réel, et ce temps supplémentaire, comment l’appeler, temps imaginaire ? Mystérieux ?
Il le nomma temps inconnu.
La recherche est le métier idéal, le temps inconnu me sera facile à utiliser, et, l’utilisant, je libérerai du temps réel.
Et, bien qu’il l’arrêtât souvent, le temps fuyait. Il grandit : quelle joie d’être toujours disponible pour sa fiancée sans pour autant renoncer à ses études. Il se maria. Bien sûr, il ne pouvait prolonger que ses nuits et non celles de sa belle épouse. Enfant, il avait ressenti une certaine mélancolie devant cette insuffisance du don et la solitude qui en résultait l’avait même attristé, mais, il n’en avait pas souffert très longuement : il lisait beaucoup, visitait les musées, et sa mère s’émerveillait : « Luc, en une visite éclair voit et assimile plus que moi en une journée complète. »
– Je ne suis jamais seul pensait-il désormais. Pendant mon temps inconnu, les artistes, les écrivains, les grands scientifiques, les sciences elles-mêmes, et la musique sont mes amis. Il jouait du violon admirablement.
Mais le secret lui pesait et surtout l’impossibilité de partager ces longs moments « cadeaux »
Son épouse, Irène, mit au monde une petite fille, à laquelle il consacra beaucoup de son temps réel.
Après la publication d’un article très remarqué de « théorie des aspérités des crabes de Bischamli » il obtint un poste de professeur à l’université de Paris 7, et, comme il bénéficiait d’une grande intelligence, il révolutionna plusieurs domaines mathématiques mais, pardonnez-moi, trop ignorant, je ne saurais les préciser.
Alors Chronikou arriva : « Voici ce que je te propose, garçon : Comme toujours, tu disposeras du temps supplémentaire qui te conviendra, mais cette fois-ci, ce n’est qu’un prêt, je me rembourserai, je reprendrai mon temps, et de façon irréversible, quand je le jugerai bon. »
« Magnanime, je te donne pour réfléchir, un an durant lequel tu vivras comme tous les autres hommes et à l’issue duquel tu choisiras. Je suis honnête, l’essai ne sera écourté qu’en cas de force majeure. »
Luc avait pris l’habitude de ne jamais manquer de temps, de soigner tout ce qu’il entreprenait, de jouir des instants de bonheur personnels autant qu’il le désirait. Les deux premiers mois de sa nouvelle vie furent pour lui extrêmement éprouvants. Son épouse s’étonna de le voir tour à tour indifférent, coléreux, malheureux, et presque toujours terriblement pressé. « Hâtons-nous » répétait-il, lui qui jusqu’ici ne se plaignait jamais du manque de temps dont tous souffraient autour de lui. Elle s’inquiéta : triste, fatigué, ralenti dans tous ses travaux, souffrait-il de quelque mal inconnu ?
Cependant Luc, très volontaire, et amoureux de la vie se ressaisit.
Lui qui ne se préoccupait que des siens, de sa famille aimée, de quelques collègues qui l’enrichissaient et qu’il aimait en retour instruire, il voulut savoir comment ils géraient leur vie, aux heures si brèves, aux nuits si courtes. Et il les observa. Il découvrit alors un monde nouveau pour lui : l’humanité. Il se reprocha d’avoir ignoré ses semblables, leur variété, leurs richesses, poétiques, affectives, imaginatives. Il les aima. Il les plaignit aussi car eux ne trichaient pas. Chronikou ne leur faisait pas de cadeau.
Il voulut aider Marianne, une jeune mère célibataire secrétaire dans son université.
– En fait, tu crois courir sans cesse, incapable de remplir tes obligations : notre société t’impose cette vision pessimiste et stressante des choses. Mais analyse. Ton travail est tranquille, sauf en début d’année et pendant les périodes d’examen, les étudiants et tes collègues sont polis, aimables même, reconnaissants quand tu facilites leurs démarches par tes conseils. Quand tu rentres chez toi, tu prépares ton repas et celui de ta fille en dix minutes, tu laves ton linge une fois par semaine à la laverie, tu peux jouer avec ton enfant, ou lui lire un petit livre, la prendre dans un parc six mois dans l’année, tu peux toi-même t’instruire ou regarder un film numérique, voir des amis, ou tes parents, et, si tu leur confies ton enfant, consacrer une ou deux soirées par semaine à une activité que tu aimes : sport, théâtre, musique...
Pourquoi ce sentiment de manque permanent de temps ? À cause des horaires stricts de travail, qui font qu’un retard est une faute grave, à cause des horaires d’ouverture et de fermeture des magasins, bibliothèques, jardins, qui, sans cesse nous rappellent que le temps perdu ne se peut rattraper.
Parce que la société veut culpabiliser les mères : vous voulez des enfants, mais, dit-elle, qui est capable d’offrir à l’enfant tout ce dont il a besoin ? Il a besoin de soins, hygiène et nourriture, de savoir, et d’amour. De beaucoup d’amour. Mais cet amour, s’il est vrai et puissant, sera mieux ressenti qu’un amour accompagné d’une présence plus longue, mais superficiel. Le bonheur de l’enfant nécessite, je le sais, que sa mère lui offre du temps, mais il ne sera pas proportionnel à la durée de ce temps qu’on lui consacrera. C’est la sincérité, l’intensité, que l’enfant ressent, et je sais que tu aimes ta fille, qu’elle est heureuse et se développe bien.
Aie confiance en toi, admire la chance que tu as, vivant en ce siècle et dans ce pays, tu ne vas pas chercher l’eau à la source, tu n’allumes pas de feu pour cuisiner, tu n’épluches pas les légumes, ne pile pas le maïs, ne laboures pas la terre. Tu as un horaire à respecter ? Couche-toi tôt, que ton emploi du temps prévoie une longue période de sommeil, une longue préparation avant chaque départ. Si tu le désires, nous garderons de temps en temps ta petite.
Oui Luc écoutait, conseillait, aidait.
Et il constata une inversion des valeurs en lui. Bien que gentil et apte à vouloir du bien à son prochain, il ne le voyait pas jusqu’ici, car son esprit trop occupé par diverses grandes pensées faisait abstraction du monde extérieur. Maintenant que, privé de son don, il renonçait à cette supériorité sur la matière abstraite, sur l’exercice de son esprit, sur l’intelligence conceptuelle, que, pour s’instruire et, peut-être les prendre en exemple, il avait observé les autres, et qu’il sentait son âme émue par ses semblables, le temps lui paraissait richesse ordinaire, dépassée largement par d’autres biens.
Déchargé d’un fardeau, lavé d’une dépendance peut-être démoniaque, et libéré enfin de ce sentiment de culpabilité, de cette faiblesse qui participant à sa force, le poussait à recevoir ce temps inconnu en secret, toujours dissimulant, mentant à ses parents, à sa femme, et même à sa fille, il songeait qu’il pourrait facilement refuser le cadeau de Chronikou... Et cette certitude calmait une peur dont jamais il n’avait été vraiment conscient. Il éprouvait une quiétude remarquable, et ses travaux de recherche ne souffrirent guère de cette amputation de son temps.
Au fond, conclut-il, chaque jour amène ses idées, plus je leur consacre de temps, plus le travail avance vite sur le plan technique, je développe plus rapidement les démonstrations calculatoires, mais pour ce qui est de la pure conception théorique, je ne vois aucun changement. Je croyais devoir ma réussite à ce temps offert, je me trompais. Maintenant que je cherche dans les mêmes conditions que les autres, je progresse certes plus lentement, mais je reste fécond, je produis. Je suis efficace.
Si bien que Luc gardait l’enthousiasme de la jeunesse tout en goûtant délicieusement ce qu’il jugeait une « sagesse acquise ».
Il aidait les autres, les anxieux, ceux qui toujours stressés courent essoufflés, à la poursuite de ce temps fuyant, sans jamais le saisir, tristes souvent, insatisfaits toujours.
– Le temps n’est qu’un support, la vraie valeur réside dans le travail, la réflexion, la joie, le don, l’amour.
– Regarde, je verse dans un bol le café chaud de ma moka, le meilleur, j’ajoute du lait, vois les figures que crée le mélange, nuages, plantes, sourires, plaines et montagnes, forêt touffue, et fusion dans un tourbillon serein.
« Le lait, c’est la blancheur, l’innocence et la foi, la confiance de l’enfant. Le café, la hâte, l’impétuosité, le désir de rendement de l’adulte, qui veut profiter du monde, et agir, créer, s’enrichir personnellement, ou laisser son empreinte. Le mélange est équilibre, l’homme prend tout, le bonheur limpide et le sens des responsabilités de l’adulte. »
« Il ne faut pas craindre le manque de temps, c’est l’intensité de la vie ou son calme tranquille qui compte, non son étendue, non sa durée. Le temps est un outil comme les autres, il n’a de valeur autre que celle qu’on lui donne, l’homme peut l’utiliser pour le bien ou le mal, et qui peut seul cultiver hectares ? De même qui pourrait seul faire fructifier cent heures en un seul jour ? »
– Seul le génie et le travail humain font du temps une si grande richesse, dit-il un jour. Comme ils transforment un minerai en dague damassée. Un arbre en livre.
– Tu parles sottement, répliqua sa fille, même les animaux aiment le temps.
– Ont-ils une notion du temps ? Ils veulent vivre et survivre, c’est différent.
– L’écureuil fait des réserves sans répit, l’antilope broute vite, comme tous les ruminants d’ailleurs, tous savent qu’ils ne doivent pas gaspiller le temps. Beaucoup de bêtes...
– Nécessité ! Ils ne savent rien, ils utilisent le support, c’est tout !
– Non, certains jouent, gambadent.
Luc reprit : « Peu d’hommes savent utiliser au mieux leur temps. »
Luc se mentait à lui-même il avait parfaitement géré le temps supplémentaire offert, mais consolant les autres de ne pas pouvoir étirer les heures, il espérait se détourner de désirer à nouveau cette dépendance solitaire que lui faisait miroiter le génie tentateur.
Son cousin fortement endetté travaillait « au noir » en dehors de ses heures de bureau à la poste.
– Luc, confia-t-il un jour, la peur me submerge, par vagues immenses, je me vois la nuit sur une barque étroite, au pied d’une montagne d’eau verte et mugissante, prête à me frapper dans une chute violente, elle m’engloutira, je sens déjà son goût amer, et le froid de la mort. Du matin au soir, je travaille pour ma femme, elle a commencé à sortir tout le jour sous le prétexte que je ne lui consacre pas assez de temps, et maintenant, je trouve une maison vide quand je reviens vers vingt et une heure, épuisé par le travail ; elle s’amuse je ne sais où.
« Elle veut mon temps, et ne me donne pas le sien. »
« Le temps ! Paradoxe cruel. Une troupe de huns qui détruit, ravage, blesse et tue sur son passage, et pourtant, nous en dépendons, nous en voulons plus. »
– Les hommes veulent aussi des chefs, coupa Luc, qui généralement les exploitent et souvent les maltraitent.
– Et L’amour ! Comme le temps, je le désire, et il détruit et me tue, je n’ai plus de forces, toujours inquiet, toujours en faute. Si je gagne de l’argent, je la néglige, si je suis auprès d’elle, je paresse, et lui demanderai ensuite de réduire ses dépenses.
« Que dis-tu de cela ? »
– Tu accuses à tort le temps, il coule, et permet à l’homme de s’enrichir de toutes ses expériences, l’homme traverse des épreuves, mais connaît aussi des bonheurs, il vieillit peu à peu, mais ses enfants lui succèdent, gardant une partie de sa culture et de ses gènes.
Luc découvrait le monde vrai, l’humanité. Il ne connaissait pas les hommes. En les approchant, il vit leurs défauts, la folie qui s’empare de certains d’entre eux, il découvrit en eux des jalousies, des pensées mesquines, des haines abominables, des faiblesses, des peurs, des besoins. Il est facile de voir tout cela chez ceux que l’on ne connaît pas encore, car l’amour encore ténu n’occulte rien, l’esprit lucide travaille sans barrière, sans voile opaque.
Et pourtant, plus il les connaissait, plus il les aimait.
Car dans ces âmes imparfaites fleurissaient aussi de petites fleurs, et de grands arbres majestueux, élans de charité, amour inconditionnel, délicatesse, générosité... « Est-il possible que j’aime P. qui hait tant et tant de ses semblables ? » Il lui trouvait une excuse, il expliquait les raisons de cette hostilité, les circonstances atténuantes de toute cette malveillance, il pardonnait les rancunes, acceptait le fiel repoussant qui sortait des méchants.
« Comme H. est bon ! Je veux lui ressembler, du moins en toutes ses qualités. »
« D. comprend la vie mieux que nous tous, son intelligence de l’homme est aiguë. Il connaît l’âme humaine, et, tolérant, la comprend. »
Ainsi Luc vécut heureux pendant un an, bon père, bon époux, dans une famille épanouie.
Il disait : « À vous, qui, comme moi, croyez en Jésus Christ, sachez que je m’applique à suivre ses commandements, et vous invite à m’imiter en cela. Et vous, qui n’avez pas la foi, prenez la devise de la France : Liberté : laissez les autres penser et agir comme ils le désirent. Égalité : respectez les autres, ne cherchez pas à les soumettre à votre volonté, à leur imposer vos opinions. Fraternité : aimez-les. »

Un deuxième enfant naquit, un garçon, cette fois, pour le plus grand bonheur de toute la famille.
Le génie se présenta quelques jours après cette naissance : Alors, Luc, as-tu réfléchi ?
– Oui, Chronikou. Je veux rester comme les autres hommes, je refuse ton temps supplémentaire.
– On dit qu’il n’y a pas de bonheur en dehors des voies communes. Tu veux les suivre, tu es libre, je respecte ton choix, mais sache que si un jour tu veux cette merveilleuse matière fuyante, inconsistante et pourtant si concrète qu’on peut même la mesurer, qu’on appelle le temps, appelle-moi, je t’entendrai, et tu recevras.
– Cette promesse a-t-elle un coût ? demanda, méfiant Luc.
– Non, seul le temps a un coût. Tu le prends, tu le consommes, il disparaît. C’est normal. Mais même si tu le laisses échapper, tu le perds, tu ne sais le conserver. Et moi, je t’en donnerai quand tu en auras besoin, si tu le veux, puis je me rembourserai. Je te le promets, sans rien prendre en échange.
– Merci.
– Être ingrat, je t’ai tant offert, et vois comme tu me reçois : froid, laconique, tu aimes les hommes, je le sais, je t’ai observé. Et moi ? Pourquoi pas moi aussi ?
– Tu me fais peur. Au revoir, Chronikou.
Un deuxième garçon naquit.
Les enfants grandirent, Luc, bon père, bon époux, dans une famille heureuse, épanoui aussi dans son travail, oubliait peu à peu Chronikou.
Or un jour, ils campaient tous ensemble pour la première fois, dans des zones désertiques du massif central que la Maman connaissait bien. Son fils aîné, souffrait depuis la veille au soir mais il n’avait d’abord rien dit : « Je craignais, avoua-t-il par la suite que vous ne veuilliez écourter notre aventure, et j’ai pensé que le changement de régime expliquait ces douleurs. » Or la douleur s’intensifia, se localisa sur le côté droit, il se plaignit, vomit, et Luc constata qu’il faisait de la fièvre : mains glacées, frissons, front brûlant.
La peur, comme une immense vague vint frapper l’esprit d'Luc, mais il résista au choc : pas question de se laisser abattre, de perdre son sang-froid. Il donna un comprimé d’aspirine au malade, espérant que celui-ci ne le vomirait pas. Il ne disposait pas d’antipyrétique injectable dans sa pharmacie portative.
– Peux-tu marcher ? Demanda-t-il.
Le garçonnet essaya, mais la douleur l’arrêta. Luc le vit serrer les dents, et l’enfant parcourut une dizaine de mètres, puis fit une halte, terriblement pâle, vomit encore.
– Je peux, Papa, j’ai de la volonté. dit-il.
Luc reconnut les effets de l’éducation qu’il avait donnée à son fils, dont il admira le courage, mais de la tentative, il conclut : « Je regrette, tu veux, certes, mais tu ne peux pas. »
– Écoute, dit-il à son épouse, je vais chercher la voiture, je puis la rapprocher, va avec Ticho jusqu’au chêne du prince pieux, dépêche-toi, je crains une péritonite, rendez-vous dans une demi-heure.
– Tu ne peux pas. La voiture est trop loin.
– Si, mon amour, j’y serai, tu ne sais pas tout de moi, pour mon enfant je puis défier le temps, dépêche-toi, je t’en prie, Je crois qu’il te faut le porter, fais quelques pauses, mais ne traîne pas, il est lourd, je sais, mais c’est le procédé le plus rapide, dix minutes peuvent faire toute la différence.
Une demi-heure plus tard, la mère arrivait, essoufflée, Ticho sur ses épaules. Elle vit Luc, mais ne voulut pas perdre de temps en questionnant son époux. « Te voilà, bravo, je ne suis ici que depuis une ou deux minutes. »
Une opération en urgence sauva Ticho.
– J’ai eu peur, confia le chirurgien une semaine plus tard, il est passé tout près de la péritonite. Rappelez-moi : depuis quand souffrait-il ? Luc répondit avec précision, en omettant toutefois la durée de son déplacement.
Le soir-même il rencontra Chronikou.
– Comment vas-tu depuis lundi dernier ? Tu sembles soulagé, je t’ai bien aidé, avoue-le.
« Tu es mon client maintenant. Que tu consommes peu ou beaucoup ne changera guère le prix, Si tu veux reprendre tes petites habitudes, je puis même amplifier, quand tu le voudras tes capacités intellectuelles. Qu’en dis-tu ? »
Luc refusa, sans donner d’explication, la vue du génie lui était devenue presque insupportable.
Et puis le temps s’écoula, à nouveau heureux. Luc prévoyait une mort prématurée. « Pourvu, songea-t-il, que je vive assez longtemps pour qu’ils aient fini ou presque leurs études. » Et, lui qui longtemps avait vécu sans prier, prit l’habitude de s’adresser à Jésus, justifiant cette demande : « Il est de mon devoir de veiller sur mes enfants, je dois donc vivre. »
Les enfants grandirent, Luc vivait toujours quand ils se marièrent.
À soixante-dix ans, il fêta ses noces d’émeraude : quarante ans de mariage.
Luc s’était préparé à mourir, il pensait :
– Que la mort vienne comme un crabe qui me dévore de l’intérieur, comme un nuage qui m’enveloppe et m’endort, comme une femme maigre munie d’une longue faux, ou un bouledogue trapu à la mâchoire puissante, qu’importe, je la regarderai calmement, sans peur.
La retraite lui laissa plus de loisirs, il rencontra encore beaucoup de gens anxieux, qui toujours pleuraient de n’avoir pas assez de temps :
– Jamais je n’aurai fini mon mémoire à temps.
– Les invités arriveront à treize heures, la maison est toute désordonnée, je n’ai pas le temps de la rendre présentable.
– Je voudrais étudier mon violon tous les jours, mais souvent je manque de temps. Et je ne puis jouer au tempo.
– Ma vie professionnelle dévore tout mon temps, je néglige ma famille.
Luc perplexe s’interrogeait : pourquoi tous me parlent-ils du temps, non du ciel bleu et des nuages, de la canicule et du grand froid, mais de cette plage sur laquelle tous nous bâtissons notre vie ?
Luc se sentait encore plein de force et d’énergie et un jour, un jeune cousin lui dit : j’ai vingt ans de moins que toi, mais une force t’habite assurément : jamais malade, infatigable, jeune de visage, quel est ton secret ?
Luc sourit : « L’amour, j’aime passionnément Irène. Et depuis longtemps, j’aime les gens, les bons et les méchants. Car, en fait, personne n’est véritablement mauvais. »
Et Luc, le soir, réfléchit longuement : pourquoi suis-je toujours en vie ? Chronikou est-il meilleur que je ne le croyais ? Ne l’ai-je mal jugé que parce qu’il est génie ?
Le lendemain, Léa présenta des troubles graves de la conscience. Hospitalisée d’urgence, elle mourut dans la nuit qui suivit.
Luc le sut avant que son fils ne lui téléphonât, Chronikou venait de le lui apprendre : tu ne me dois plus rien, prends autant de temps que tu le désires, désormais, je me suis remboursé, Léa est morte, tu es vieux, mais tu vivras encore très longtemps, tu gagnes au change.
Luc se précipita sur le génie, qui, ce jour, se présentait sous la forme d’un bel enfant muni de grandes ailes de papillon. Il voulait le frapper, l’étrangler, mais il ne saisit que de l’air.
– On ne peut attraper une apparence, souviens-toi, je suis morphotrope, inconstant, fuyant comme le temps, et cruel comme lui. Vois, je suis nuage, maintenant.
Et un rire cristallin et menteur résonnait, charmant.
Une seconde plus tard, la sonnerie du portable remplaçait le rire, différente, sinistre. Luc hésita, décrocha à regret. Il ne put répondre que quelques phrases incorrectes où se mêlaient les maux affreux, malheur, tristesse, compassion, révolte, injustice. Puis il se tut, et de longs ruisseaux de larmes s’écoulèrent sur les joues, comme s’ils voulaient y creuser des vallées. Quand son épouse entra dans la pièce, il ne put lui parler, il écrivit sur une feuille, « J’ai trop vécu, Léa est morte. »

Pendant trois mois, il erra, désemparé. Un jour, il décida : l’époque de la recherche pour moi est révolue, mais ma santé solide me permettra encore d’agir, si je surmonte cette épreuve. Je ne manque pas d’énergie, je dois consacrer à quelque bon projet le temps qui me reste et que, peut-être j’ai volé sans le vouloir à Léa. Il partit en Afrique dans un petit village enclavé, sur un plateau, plus de cent mètres au-dessus de la source. Tout le jour, il voyait enfants et adultes partir légers, souriants, na « masa », à l’eau. Ils revenaient, d’un pas lent, régulier, le bidon sur la tête, tremblants parfois imperceptiblement sous la charge.
Il mesura : aller retour, une heure et demie
Les hommes, souvent bavardent assis à l’ombre, les femmes travaillent tout le jour. Pour assurer la survie, elles labourent, plantent les boutures de manioc, sarclent, arrachent les racines, les descendent à la rivière pour les faire rouir, les lavent, les remontent sur la tête et les étalent au soleil sur la mutalaka, une grande étagère en bambou de chine, soutenue par des pieds tordus taillés dans des arbres au bois dur, puis elles les pilent, les tamisent.
Elles cultivent aussi les courges dont la chair n’est pas consommée, elles attendent que les graines soient mûres les lavent dans la rivière, les portent sur leur tête dans la parcelle et les font sécher sur une vieille bâche, ou une moustiquaire détournée de son usage. Pendant que les graines sèchent, elles restent à proximité, une longue branche de palme près d’elles, et les surveillent. Les pigeons du voisin, les poules, les chèvres essaient d’en manger. Servir ainsi d’épouvantail demande une attention soutenue : si une maman sourit à son bébé après la tétée, un pigeon en profite.
L’opération suivante est pire : La graine de courge est plate, pour la décortiquer, il faut la plier, l’enveloppe assez rigide, mais fine et fragile se brise, tandis que la partie comestible, plus souple, résiste. Alors, tirez délicatement une moitié de l’enveloppe, vous voyez une partie de la chair, tirez dessus, vous avez fini. La petite partie intérieure de la graine doit peser quelques décigrammes. Décortiquer une petite poignée de graines demande de une à trois minutes, je pense, imaginez le temps nécessaire pour trier un sac de deux cent litres de graines de courges !
Et souvent des femmes pilent ces graines, dans un petit mortier.
Du fond de la vallée, elles portent le bois avec lequel elles allument le feu. Puis elles cuisinent, souvent dans une cabane. Pourquoi ? Parce que le vent couche la flamme et ralentit la cuisson ? Parce qu’il soulève la poussière sale en saison sèche, et salit le repas ? Parce qu’elles ne veulent pas que les voisins sachent exactement le menu du jour ? Parce que la pluie risque d’interrompre la cuisson ? Ces raisons justifient-elles qu’elles respirent ainsi la fumée qui pique les yeux, brûle gorge et poumons ?
Luc s’occupait des enfants, il leur apprenait à écouter une histoire, à lire, à réfléchir.
Et, témoin de toute cette peine il songeait :
– Tant de temps juste pour chercher à boire, tant de temps pour parvenir à manger, et rien de plus. Les enfants meurent : Dieu l’a donné, il l’a repris, dit la grand-mère.
Nos deux mondes diffèrent tant ! De l’eau d’une fontaine nous ne pouvons tenir que quelques gouttes, buvons vite, l’eau glisse, tombe, mouille nos bras, nos jambes, nous ne pouvons la posséder. Le temps se conduit ainsi et nous nous plaignons.
Ici, le temps des femmes est volé, par la nécessité, par les hommes qui leur laissent les taches les plus dures et les plus nombreuses, et pourtant, elles aiment la vie, elles la donnent, elles ne trouvent pas le temps d’en manquer. De remarquer combien il leur fait défaut tout au moins. Le dimanche, elles chantent et dansent.
Luc réfléchit : je continue de vouloir du temps pour l’inutile, la théorie mathématique, pour l’œuvre d’art, Pour le progrès qui nous donne ce temps. Il faut réinvestir le temps gagné, pour en gagner davantage. Léa n’est plus, c’est affreux, mais Chronikou n’avait pas le droit de la tuer, je ne suis pas responsable de sa mort et j’ai fait bon usage du temps qu’il me donnait, je ne regrette rien.
Alors, petit Mwatondo, tu reviens de la source ?
– Oui, tata.
Tant de temps gaspillé !
– regardes-tu la savane aux herbes dansantes, et les vastes plateaux herbeux qui se succèdent, sauvages, déserts, creusés de vallées boisées ?
– Quand je descends, je vois et admire, et j’oublie en remontant.
Tant de temps consacré à ce dur labeur !

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