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Le dixième art

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Serge Debono

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Certains voient en lui le symbole de la dégénérescence de notre société où l’argent régit tout. D’autres, au même titre que la religion, le tiennent pour l’opium du peuple, et donc une arme commerciale ou politique à manier avec précaution. Heureusement, une grande majorité le considère encore comme un jeu, attrayant et fédérateur. Et puis, il reste une infime partie de gens dont je fais partie, qui le considèrent comme un art. Un art à part entière, au même titre que la Danse, la Peinture ou le Cinéma. Bien sûr, ces proportions varient selon les pays et leur degré d’attachement à ce domaine. Appelé Soccer aux Etats-Unis ou Calcio en Italie, il est plus communément nommé Football.

Je sais par expérience, combien il est difficile pour certains, d’entendre apparenter ce sport à un art, sans s’insurger. La sur-médiatisation dont il fait l’objet et les enjeux financiers qui en découlent ont malheureusement éclipsés les plus beaux aspects de ce jeu. Mais n’oublions pas une chose, ce n’est pas son exposition médiatique qui a fait sa popularité mais bien le contraire.

A la base, tout part d’un engouement naturel de l’être humain pour une activité ludique. En Angleterre, au Brésil, en Argentine, en Uruguay, en Italie ou en France, c’est sa pratique aisée et son effet convivial sur le terrain qui ont séduit, car il suffisait d’avoir un ballon pour jouer et peu de jeux se pratiquaient à 22... Par la suite, des millions de personnes de part le monde se mirent à éprouver une véritable passion pour le football. Une passion parfois démesurée capable de détourner celui qui en est épris des choses essentielles et pouvant même provoquer sa mort ou celle d’autrui. D’où provient cet étrange magnétisme que semble exercer le football sur ses adeptes ?
Du Brésil ? Nul doute que les retournés de Leonidas, les dribbles de Garrincha, le Roi Pelé et la constellation d’artistes qui composait le Brésil de 1970 y sont pour quelque chose. D’Argentine ? Certainement, car en plus d’avoir toujours produit de grands joueurs, elle est la seule nation à avoir donné naissance à deux Dieux du ballon rond, Diego Maradona et Lionel Messi. D’Angleterre ? Le football y est né et y reste une institution.
L’Italie ? L’Allemagne ? L’Espagne ? La France ? Le Portugal ?

En bon français des 80’s, je pourrais me contenter de vous renvoyer au célébrissime France-RFA de 1982 à Séville. Ce soir-là, dans la chaleur Andalouse du mois de Juin, le football Français a basculé dans le 7ème art. Avec son carré magique, Platini-Giresse-Tigana-Genghini, l’équipe de France nourrissait l’espoir de jouer enfin une finale de Coupe du Monde. Les Bleus avaient la grâce et la candeur des héros, tandis qu’en face, une Allemagne (RFA) rugueuse et aguerrie venait faire resurgir les démons d’une guerre passée.
Le gardien de but Allemand Harald Schumacher, endossa volontiers le costume du Chevalier Noir en découpant Battiston. Tandis que notre sauveur national, Michel Platini, arborait la cape blanche tâchée de sang du Roi blessé, mais admirablement supplée par ses vassaux. Car avant de jouer la première séance de tirs aux buts de l’histoire de la Coupe du Monde et ainsi instauré le drame ou l’extase (selon où on se place) à l’issue d’une rencontre, il y eut les prolongations. Cette reprise de volée pleine lucarne de Marius Trésor, un bijou... Et cette frappe légèrement extérieure de l’orfèvre Alain Giresse qui vient faire plier une troisième fois le Chevalier Noir... Trésor et Giresse, ils auraient pu être les héros de cette soirée. Mais l’entrée de Karl Heinz Rumenigge fit basculer un match qui semblait promis aux français. Ces derniers, soudain plus timorés, cédèrent progressivement la possession du ballon à leurs adversaires qui finirent par égaliser d’un splendide retourné acrobatique de Klaus Fischer. L’échec lors la séance de tirs aux buts, le sentiment d’injustice provoqué par les décisions arbitrales et plus globalement le scénario de ce match d’une intensité dramatique inégalée, a laissé un souvenir si épique, si tragique dans l’esprit des français, que la comparaison avec le théâtre ou le cinéma vient tout de suite à l’esprit. Il s’agit là évidemment d’une représentation unique. De l’art dramatique pour un drame national. Un art éphémère, mais qui en l’espace d’une soirée, a marqué à jamais l’esprit de millions de français.

L’Italien qui sommeille en moi, ne saurait trop vous conseiller d’opérer un retour sur le grand Milan A.C. Durant les années 90, le jeu de cette équipe dirigée par l’entraîneur Arrigo Sacchi, avait l’organisation, la rigueur et la grâce d’un ballet du Bolchoï. L’élégance de joueurs de talent comme Paolo Maldini, Franco Baresi, Marco Van Basten, Frank Rijkaard, Zvonimir Boban ou Dejan Savicevic ont contribué à renforcer cette impression. Cette équipe a conquis l’Europe et remporté de nombreux trophées. Mais à l’image de l’Ajax d’Amsterdam des années 70, ou du Barca de la première décennie du 21ème siècle, elle a surtout laissé une empreinte indélébile dans l’esprit des rêveurs amoureux du beau jeu. La fluidité de leurs actions collectives, souvent menées à terme, n’avait d’égal que la virtuosité technique de leurs individualités. La démonstration en 1994 face au Barcelone de Johann Cruijff (coach) lors de la finale de Coupe des Champions (ancienne Ligue des Champions) en est une parfaite illustration. Qu’elle évolue avec trois ou quatre défenseurs, deux ou trois attaquants, cette équipe confisquait le ballon pour notre plus grand plaisir car elle savait le faire vivre. On dit que durant les années 70, tout le monde se sentait un peu Hollandais. Je peux vous assurer que ceux de ma génération était tous un peu Milanais.
Mais la plus belle preuve qu’il m’ait été de donner de la dimension artistique du football est sans conteste la Coupe du Monde au Mexique en 1986. Outre l’exceptionnelle qualité de jeu développée par l’ensemble des équipes présentes et ce malgré des conditions de jeu extrêmes (altitude, forte chaleur, matchs disputés à la mi-journée), cette Coupe du Monde se singularise par un match et un homme qui exprime toute la beauté de ce sport.
Le match, d'abord. 21 juin 1986 Guadalajara (Mexique). Michel Platini fête ses 31 ans et s’apprête avec son équipe de France Championne d’Europe deux ans plus tôt à défier le grand Brésil en quart de finale. Pour que nous Européen puissions suivre le match à une heure décente, les 22 acteurs doivent disputer la rencontre à 12h00, heure locale. Il fait une chaleur torride. En voyant le visage barbu et ruisselant du grand et charismatique Docteur Socrates, je songe à un western de Sergio Leone. Dans un stade jaune acquis à la cause Brésilienne, les Bleus mesurent l’ampleur de la tâche qui les attend. Moi aussi...
Evidemment, la France peut compter sur son Zorro national. Même blessé, Platoche a réussi à sortir l’Italie en 8ème. Bon, en face il y a Socrates, c’est très fort aussi. Et puis Zico... Ouais mais nous, on a Gigi ! Ouais, Giresse aussi joue blessé... Mais Bats et la défense sont solides, et Tigana, Fernandez et Amoros sont au top ! Rocheteau ne marque pas souvent mais il amène le danger dans la surface adverse avec ses percées, et Stopyra semble avoir pris confiance en marquant à deux reprises. On dit de cette génération Brésilienne qu’elle est la meilleur équipe au monde, qu’elle aurait du être sacrée en 1982, mais la France est championne d’Europe et a terminé quatrième du dernier Mondial. Malgré une technique plus léchée côté Brésilien, le style de jeu des deux équipes est similaire. Il repose sur un collectif bien huilé et en particulier un milieu de terrain créatif et animateur de jeu. A cette époque, on surnomme d’ailleurs les Bleus et leur carré magique, les Brésiliens d’Europe. Tout ça pour dire qu’une seule chose pouvait découler de ce match. Une œuvre d’art.
La samba résonne dans Guadalajara. Dés les premières secondes, on comprend que c’est ce rythme envoûtant descendant des tribunes qui va donner le tempo. Et pour cause, les 22 esthètes présents sur la pelouse respirent un football cadencé composé de feintes et de prouesses techniques. Le ballon circule aisément d’un joueur à l’autre mais on ne joue pas à une touche de balle. Non, ces joueurs aiment la garder un dixième de seconde en plus pour la caresser avant de la transmettre. Comme sur un échiquier, on cherche l’ouverture sans se ruer sur l’adversaire, en pensant chaque coup à l’avance. L’anticipation, le toucher, et l’inspiration prennent le pas sur la vitesse et la puissance. Ici, il n’est plus question de sport ou de lutte physique. C’est une représentation, un spectacle enchanteur. Les duels se jouent sur des coups d’œil et des déhanchés. Ceux-là mêmes qu’exécutaient les esclaves noires du Brésil à la fin du 19ème siècle pour éviter les coups de bâton et ensuite leurs descendants, quelques années plus tard, dans les premiers tournois internationaux. Ce match est marqué du sceau Brésilien mais en réalité il résulte de deux cultures séculaires du ballon rond ayant convergé en un même point.
Quatre ans auparavant, lors du Mondial 82, le Brésil avait déployé des trésors de technicité, battant ses adversaires du premier tour avec une déconcertante facilité. Si bien que tout le monde le voyait déjà brandir le trophée. Mais cette Seleçao (Sélection Brésilienne) manquait clairement de rigueur défensive. L’intelligence de jeu et la fantastique volonté de vaincre des Italiens eurent raison de leurs multiples talents avant même d’atteindre les demi-finales. C’est pourquoi, quatre ans plus tard au Mexique, Télé Santana, sélectionneur Brésilien adepte du beau jeu avait consenti à sécuriser un peu plus le jeu de son équipe. Depuis des décennies, les Européens admiraient les esthètes Brésiliens et s’étaient efforcés de les copier faisant naître des vocations d’artistes aux Pays-Bas, en Italie ou en France. Cette fois, c’est le pays Roi du football, qui venait d’apprendre de l’ancien continent, le Brésil atteignit les quarts de final en marquant à neuf reprises sans encaisser le moindre but. Car c’est bien cela que représente ce France-Brésil 86. La preuve qu’en apprenant les uns des autres, on peut faire naître quelque chose d’unique et de merveilleux. La fusion de deux sciences du jeu opposées avait amené le football à un degré d’esthétisme insoupçonné. Un art vivant pratiqué par 22 acteurs dans un temps donné dont le souci de vaincre semblait confondu avec leurs besoins de créer. Au fond, qu’est-ce qu’une œuvre d’art ou un chef d’œuvre? Une création esthétique suscitant l’émotion ? C’est exactement la définition de ce match de légende...
à suivre...
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RAC · il y a
Je vais passer pour une vieille conne mais côté foot, c'était bien oui mais à l'époque de Platini... aujourd'hui j'ai vraiment du mal à adhérer...Et associer le sport à de l'art, ça me fait grincer les dents. En revanche, votre texte est particuièrement bien écrit, compliments ! A+
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Serge Debono · il y a
Pas du tout c'est bien ce que je pense moi aussi, avec une petite prolongation sur les 90's, ensuite l'argent s'est élevée au dessus de toute création. Pour l'art, en fait la première personne que j'essaie de convaincre dans ce texte en focalisant sur une période dorée nourrie par la nostalgie, c'est moi... :-D Par écrit, tout est permis. C'est gentil à vous d'avoir pris le temps, et merci pour les compliments. Bonne soirée ;-)
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RAC · il y a
Avec plaisir ! Et passez chez moi quand vous voulez ! (Défense de rire : gamine j'avais quelques autocollants panini avec notamment Rocheteau que je trouvais beau avec ses cheveux longs ! lol..)
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Serge Debono · il y a
Je passerai vous lire avec grand plaisir. Et je ne rigole jamais avec les paninis... c'est sacré ! :-D
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Cathy Grejacz · il y a
Pas d'accord avec vous sur le 10e art mais quand c'est bien écrit et argumenté... faut le dire!
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Serge Debono · il y a
Je comprends, et vous remercie de vos lectures et commentaires. Au plaisir Cathy ;-)
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Joëlle Brethes · il y a
A entendre mon mari et mon fils s'exciter devant la télé lors de matchs qui sont quasiment tous des "matchs du siècle" ;) je peine à qualifier le football de "10ème art", d'autant que j'ai moi même explosé quand, lors d'un des rares match que j'ai suivis avec mes hommes, ce fut pour voir Harald Schumacher découper comme vous dites ce pauvre Battiston sans que le jeu ne s'arrête !!!
Mais je reconnais que le foot a abrité et abrite quelques belles personnalités, quelques "artistes", au milieu d'une trâlée de sales gosses trop gâtés par le fric et la célébrité ;)

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Serge Debono · il y a
Un long débat, auquel j'ai participé bien des fois... Un peu las aujourd'hui je me dis que l'art se loge où on veut bien le trouver :-) Merci Joelle, à bientôt ;-)
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Adjibaba · il y a
Au plaisir de vous relire
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Serge Debono · il y a
Merci Adjibaba ;-) A bientôt
!

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jc jr · il y a
Je n'ai pas tout suivi des match que vous avez commentés et pour cause je ne suis pas un fana du foot. Mais je me souviens de cet inoubliable France -RFA de 1982. Et puis la coupe du monde, ce n'est pas pareil. Que dire de l'équipe de France, qui lorsque elle gagne, est capable de fédérer tout un pays dans une liesse unique ! J'ai aimé " Tunique bleu " et vous avez apprécié " le bilan ". Viendriez-vous découvrir " l'essentiel " en compétition TTC...
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Serge Debono · il y a
Merci Jcjr, je passerai vous lire, un peu tardivement...
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Saint Sorlin · il y a
Bonjour Serge
Et Fernandez marque le péno ! ;-))

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Serge Debono · il y a
Merci à toi, amigo ;-) Oui, un souvenir inaltérable.
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Ginette Vijaya · il y a
Vous nous décrivez là une véritable passion ! Pour le grand art !
Je participe au grand prix automne avec deux textes : " le livre relié " et " quand le temps s 'arrête" . Merci beaucoup de m'encourager .

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Serge Debono · il y a
Merci Ginette !
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Jenny Guillaume · il y a
C'est quand la finale :)) ? En bibliothèque, le sport est classé avec les arts, maintenant je comprends pourquoi ;)
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Serge Debono · il y a
Je suis bien conscient que ce texte ne peut pas faire l'unanimité, et j'en comprends très bien les causes, mais ça me fait très plaisir que tu aies aimé. L'art du compliment, ce n'est pas donné à tout le monde, et tu excelles dans ce domaine, tout autant que dans celui de la narration. C'est pourquoi je t'adresse un immense MERCI, Jenny ;-) J'espère que le "TU" ne te froissera pas, je ne savais plus trop où on en était... Je me suis dis... "ben on doit en être au TU" :-)
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Jenny Guillaume · il y a
TU as raison ^^ Je ne savais pas que j'avais un don pour les compliments. En tout cas, je crois que tu l'as aussi parce qu'à chaque fois que je lis tes commentaires, je me sens gonflée à bloc :))
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Serge Debono · il y a
Pareil pour moi ;-) D'ailleurs j'ai omis de lire ton dernier, je crois. J'arriiiiiive !!
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Jenny Guillaume · il y a
Et tu t'es endormi en faisant de beaux rêves j'espère :))
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Serge Debono · il y a
Oh la la... Excuse moi Jenny, mes méninges surchauffent en ce moment, j'ai pas l'habitude...:-D Je suis passé te lire. Un vrai plaisir comme d'hab ;-) A bientôt !
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Jenny Guillaume · il y a
Mais il n'y a rien à excuser, il n'y a pas le feu au lac :))
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Serge Debono · il y a
Le lac, le feu, le dragon... mais oui !!! :-D Quand je te dis que j'ai du mal en ce moment... :-)
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Sylvie Franceus · il y a
Serge, je peux bien essayer de comprendre mais ça va pas être facile…. va donc lire une bêtise que j'ai écrite le mois dernier " Comment on va faire pour tenir……. " et tu comprendras le souci… cependant tu écris si bien que j'ai réussi à détecter des traces d'art dans ton texte. tu vois, c'est déjà pas mal !!!!!
Tout tendrement
sylvie

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Serge Debono · il y a
Merci quand même Sylvie. On en reparlera si tu veux, je viendrai lire ton texte avec plaisir. Tendrement
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Gladys · il y a
J'ai étudié un peu ce phénomène médiatique du foot. D'une part, il faudrait lancer une pétition pour aider ces pauvres joueurs qui ont un train de vie élevé et qui souvent sont livrés aux arnaqueurs les plus vils. Ils sont sollicités par les vendeurs de voitures très chères et comme ils ne sont pas très futés, ils acceptent tout. Ils sont de droite aussi ne sachant pas la signification de ce choix dicté par leur patron. Dernière remarque: quand ils jouent, ils se font mal étant obligés de courir après un ballon alors qu'il serait plus simple de prévoir 22 ballons pour éviter tout ce bazar
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