Le dîner

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Le hachoir frappe. Frappe. Frappe encore. Encore un coup, et cette fois, je sens le cartilage céder puis la lame heurter la planche à découper. Quand je pense que mon fichu mari, hier encore, me retirait le bocal de cornichons des mains en se moquant de ma poigne mollassonne de femme ! Ah ! Ça m'énerve, Dieu que ça m'énerve toutes ces remarques, ces piques idiotes que je dois supporter, bouche close, depuis toutes ces années.
« Le mariage, hein ? Alors, François, c'est la corde au cou ? » a ri, il y a dix ans de cela, son cher père.
Qui l'a, aujourd'hui, le nœud bien serré autour de la gorge ?

Je pose le couteau, je souffle, m'essuie les mains sur mon tablier. C'est la dernière fois que je m'échine pour eux. Je me disais cela à chaque fois, mais cette fois-ci, c'est sûr, c'est la dernière.
Ils vont en avoir plein les yeux, les ingrats ! Cette fois, il n'y aura pas de : « Dis donc, Marie. Ce n'est pas mauvais mais quand même, tu as la main lourde sur le sel ! »
Je leur en ficherais de la main lourde ! D'ailleurs, voilà ce qu'elle fait, cette main lourde. Elle s'abat sur la pâte, l'écrase aussi fort qu'elle aurait envie d'écraser la tête de ma belle-mère, puis malaxe, pétrit, aplatit. Un bon pâté en croûte pour la belle-doche. Et tout traditionnel, comme elle aime. J'ai coupé la viande en petits morceaux, au couteau.
Les robots ménagers sont faits pour les fainéantes, hein ? Qu'elle me le dise encore, que je fais une mauvaise femme d'intérieur. Elle ne va plus s'en vanter longtemps de son pâté en croûte qu'elle tient de sa grand-mère. Et mamie, avec son lapin fabuleux, nappé de cette sauce au vin blanc qui, comme dirait son petit-fils, fait paraître la mienne goûtue comme de la pisse de chat.

Ils m'énervent, tous ! C'est fou comme je les déteste. Et cette télé qui braille depuis le salon. J'espère que tu en profites bien, pendant que je trime aux fourneaux. C'est la dernière fois que je te laisse en profiter. Je te vois comme si j'étais devant toi, en tenue du dimanche, ta bière et ton air rustre en guise d'accessoires dominicaux.
Mais j'y pense, de la sauce à la bière, ce n'est pas mauvais, ça, dans un pâté en croûte ? Tu aimerais, pour sûr. Allez, c'est parti. On se lance, on assaisonne, on met le tout dans ce plat affreux offert par la belle-sœur. Au four, puis on s'occupe du lapin de mamie. Vin, herbes, carottes, pommes de terre. Moi, mauvaise cuisinière ? Ils vont voir, ces égoïstes, de quelle poêle se chauffe Marie !

La cocote-minute frémit gentiment, la pâte dore sous le brasier ardent du four. Devant moi s'étalent salades, légumes et fruits croquants, carpaccios, et toute une myriade d'amuses-bouches colorés, nichés dans ces verrines qu'on m'a tellement reproché de ne jamais sortir du placard. Du salé, du sucré, les deux en même temps, du gras, du léger, il y en a pour tout le monde.

Je recule, une main sur la hanche, l'autre essuyant mon front d'un revers. Je suis partagée entre l'exaltation et la hargne qui me ronge les tripes.
Les tripes, j'espère qu'ils aiment ça, puisqu'on en parle. Un porc entier comme celui-là, ça s'obtient chèrement, il ne faut pas gâcher. J'espère qu'ils aiment le boudin aussi. Pas en provenance du supermarché, non. Pas cette fois beau-papa. Du bon boudin bien frais, préparé par cette gentille Marie boudinée dans sa robe.

J'admets que cet ingrat d'époux a raison quand il dit que je ne sais pas préparer un dîner proprement. En plus des louches, des poêles, des casseroles qui s'amoncellent dans l'évier, des restes de sang, de gras, d'os et de tendons jonchent le plan de travail.
Mais quoi ! Je me suis appliquée, cette fois-ci ! Tu sais ce que c'est, toi, d'avoir mal aux mains et aux bras à force de couper, trancher, désosser, tirer sur cette graisse durcie, collée aux muscles comme du mauvais diabète ? Toi qui n'a jamais touché une casserole de ta vie. Ce n'est même pas toi qui nettoie.
« Maries-toi, Marie. » qu'elle disait, ma mère. La bonne affaire.
Adieu les restaurants, les bouquets de fleurs, les émois des premiers mois. Auf widersehen les « Je t'aime. », les « Tu es belle comme tu es. » lorsque l'aiguille de la balance gagne un cran vers la droite.
Si on m'avait prévenue de tout cela avant que j'accepte de me faire passer la bague au doigt, croyez-moi, j'aurais choisi d'être la fille aux mœurs légères que le village regarde de travers. Elle a de la chance, Béatrice. Si elle se rendait compte que toutes ses voisines la lorgnent ainsi par jalousie. L'envie est une vraie petite diablesse tyrannique.

Je pourrais ressasser des heures comme cela, mais je dois ranger, nettoyer, lessiver. Lancer les restes aux chiens, qui accourent depuis le fond du jardin pour se régaler de cet amoncellement d'os et de gras, récoltés de mon labeur.
Je pourrais nourrir un régiment avec ce qui mitonne, et rassasier une meute de loups affamés avec toute cette carcasse. Cette pensée me donne du baume au cœur, et malgré la télé qui crie au salon, je me surprends à claironner un : « Je te laisse mitonner devant ton JT, mon chéri. Je vais me préparer ! ».

Mes mains sont douloureuses, asséchées d'avoir côtoyé l'eau savonneuse et les produits ménagers. Je dois encore récurer mes ongles, où restent des bouts de viande crue, d'épices, mais aussi une persistante odeur d'oignons.
Je m'apprête, me pouponne, me fait belle. J'enfile cette robe qui ne me boudine plus depuis ce régime pour lequel personne ne m'a félicitée.
Cela ne m'agace plus d'y repenser, car je sais que ce soir, je tiens ma vengeance. Elle se mangera bien chaude. Ah, ça, je vais les surprendre, tous ! Ils ne sauront plus où donner des yeux !

Plus que quelques instants. Ils sont toujours en retard de vingt minutes, pour mieux débarquer en troupeau, m'assassinant de leurs railleries sur mon intérieur.
Perchée sur mes escarpins, les pans de ma robe dansant autour de mes jambes, je vole d'un bout à l'autre de la table, comme une ballerine rempli la scène de ses virevoltes. Je souris, fière, galvanisée. La sonnette retentit sur un « Ding, dong ! » enjoué.
J'accoure, j'ouvre la porte, embrasse ces joues molles et cireuses. Ils s'avancent, troublés par le fumet délicieux dont la maison, impeccablement propre, est embaumée. Et voici que je les débarrasse de leur manteau, que je leur sers du « Installez-vous, vos verres vous attendent déjà ! ». Que je les accompagne vers la salle à manger, pour le seul plaisir de me délecter de leurs yeux ébahis devant cet indécent étalage de bonne chère. Je souris à leur bouche qui s'humidifie, trahissant leur appétit, et ris lorsque belle-maman ma gratifie seulement d'un froid :
— Et François, ne vient-il pas nous saluer ?
— Oh si, il arrive bientôt Vous le connaissez, il aime bien se faire désirer quand il s'échauffe devant le journal du soir ! Je vais le chercher dans un instant.

Je les entends s'assoir tandis que je m'éclipse en cuisine. Je les sens circonspects, aussi clairement que j'hume cette odeur de dîner orgiaque. Ils sont épatés, je le sais, mais cela leur coûterait bien trop de l'admettre. Ce n'est pas grave, car ils ne sont pas au bout de leur surprise.
Ils me regardent tous revenir vers eux, avec leurs petits yeux scrutateurs, méfiants, alors que j'ai les joues échauffées de plaisir et un gros plat dans les mains. Alors, je pose la lourde cloche d'argent à sa place, là où j'avais prévu qu'elle trône. Au milieu de la table, pièce maîtresse de mon œuvre, ma sublime revanche. Théâtrale, je les regarde tour à tour, la main posée sur la poignée du plat. Mamie et ses bajoues flottantes, belle-maman et ses lèvres disparues sous un rictus, beau-papa et son nez déjà plongé vers son verre de vin.
— Je sais que vous adorez la tête de cochon, beau-papa. Alors, je vous ai spécialement concocté une petite surprise...
— C'est gentil, mais tu ne voudrais pas attendre ton mari avant de nous engraisser de toute cette becquetance ?
— Mais il est là, il est bien là ! je proclame, souriante.
Alors que le silence dubitatif suit ma déclaration, je soulève, enfin, la cloche d'argent.
Farci, juché sur un amoncellement de laitue croquante, une belle pomme bien rouge coincée entre ses mâchoires noircies, s'élève au-dessus de tous les autres plats fumants, la belle tête dégarnie du porc le plus coriace qu'il m'ait été donné de cuisiner.
Sa tête élevée au-dessus de ses membres détachés, coupés menus et éparpillés dans des ribambelles de légumes, mon mari, mon ennemi, mon François qui ne me dira jamais plus que je ne sais même pas ouvrir un bocal de cornichons.
« Bon appétit ! »

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Chantal Parduyns · il y a
Quelle tranche de vie ! j'ai beaucoup aimé.
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Michel Dréan · il y a
Même si le thème n'est pas nouveau Mélissa, j'ai bien aimé la recette ;-)
Mon vote culinaire (enfin je sias pas si le terme est bien choisi !)

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Utilisateur désactivé · il y a
Bonjour.
J’ai bien apprécié votre nouvelle.
La qualité littéraire est indéniable.
Dans le cadre éventuel d’un M2 édition (année universitaire 2016-2017), j’ai pour projet de travailler sur l’élaboration d’un recueil de nouvelles avec une thématique policière déterminée, entièrement écrit par des nouvellistes féminines. J’aspire à convaincre une locomotive du genre pour gagner en crédibilité commerciale. Pour cela, je recherche des auteures avec qui collaborer. Si cela vous intéresse, et si vous voulez en savoir plus, faites-m'en part, j'en serai ravi. Peut-être qu’un concours sera organisé en conséquence, ce n’est pas encore déterminé.
Vincent.

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Mélissa Laëck · il y a
Bonjour Vincent,
Merci pour votre commentaire et l'intérêt que vous portez à mon style littéraire !
La nouvelle policière n'est pas mon cheval de bataille mais il faut savoir sortir des sentiers battus. Votre proposition est intéressante, je serai curieuse d'en savoir plus, en effet.

Bonne journée,
Mélissa

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Utilisateur désactivé · il y a
Quelle est votre adresse mail ?
Bonne soirée.
Vincent.

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Mélissa Laëck · il y a
Je vous ai directement contacté. :)
Bonne soirée à vous,
Mélissa

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Utilisateur désactivé · il y a
Parfait !
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Michel Dréan · il y a
Vincent, au vu de vos critères je ne pourrai pas participer personnelement à votre recueil mais je peux peut-être vous aider avec quelques contacts dans le milieu ;-)
Si ça vous tente, laissez-moi un message sur la nouvelle 'Eddy Michel ou Eddy Piaf' ...

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Utilisateur désactivé · il y a
C'est fait :) !
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Utilisateur désactivé · il y a
excellent, un texte très beau et qui met une boule au ventre, j'aime vraiment beaucoup, je vote
passez voir mon illustration fan art si ça vous dis :) http://short-edition.com/oeuvre/strips/une-lettre-de-sirius merci d'avance

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Philippe Larue · il y a
Mieux vaut ouvrir le bocal avant une soirée! Bien écrit
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Mélissa Laëck · il y a
Et d'y regarder à deux fois avant de planter la fourchette…! Merci pour votre commentaire !
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Jolana · il y a
Très bien écrit! Je dois avoir un esprit tordu car j'ai espéré avoir raison et que "mitonne" devant la télé faisia bien référence à ce mari ingrat!!!
Pas déçue!!!
Mon vote pour ce repas inoubliable!!!
si vous en avez le temps et l'envie, je vous invite à venir découvrir mes "gueules cassées", côté poésie d'été.
Amicalement.

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Mélissa Laëck · il y a
Merci beaucoup, heureuse d'avoir comblé vos espérances ! Comme je le disais plus bas, je suis navrée de répondre si tard, mais je ne manquerais pas de prendre le temps de vous lire également, c'est la moindre des choses !
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Déborah Locatelli · il y a
La vengeance est un plat..."Un brin" cruel, drôle et bien écrit. Mon vote!
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Mélissa Laëck · il y a
Merci beaucoup ! Je le confesse, j'adore avoir l'occasion de concilier l'humour au cruel, ça donne un peu de piquant !
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Eugène · il y a
Ça alors ... Comment disait Herge déjà ? Quand lama pas content, lui toujours faire ainsi. Une règle qui se limite aux lamas heureusement. :) Sans rire c'était drôle et un peu déjanté. Bien écrit accessoirement ! +1

Ci-après et seulement si le coeur vous en dit le lien de mon TTC http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/wanted-idee-qui-n-en-fait-qu-a-sa-tete

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Mélissa Laëck · il y a
Merci, c'était le but ! Pardonnez ma réponse un peu tardive mais j'ai eu deux semaines assez chargées dernièrement. Cela dit, j'irai lire avec plaisir votre TTC et ne manquerais pas de laisser une trace de ma lecture.
Bonne chance à vous !

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Kersenne · il y a
Bravo, c'est original est drôlement bien écrit!
On s'attend au début à ce qu'elle tue son mari, à sa façon de préparer ses plats, ses idées de vengeance; nulle part n'ais-je vu venir qu'il était déjà dans le plat! Et puis au fil du texte, on a l'impression que sa vengeance est de se montrer exemplaire, d'ébahir sa belle-famille, puis qu'il va se passer quelque chose de magistral; et pour le coup, on est servi! C'est une très belle façon d'amener la chute! Les descriptions donnent une image très crédible de la famille, même si certaines, à mon gout, manquent un peu d'originalité. Dans tout les cas, j'adore!

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Mélissa Laëck · il y a
Merci beaucoup pour votre critique, je suis ravie d'avoir pu vous surprendre avec la chute ! En effet, j'ai joué avec les clichés, je le confesse. Le but était que cette image, si typique, parle à tous, qu'elle soit aussi expressément exagérée par l'esprit furibond de cette ménagère aux goûts culinaires pour le moins originaux…!
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Cyrille · il y a
Légèrement diabolique ! On s'en lêcherai les babines tellement la lecture est savoureuse... ;-)
Bravo !

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