Le diner

il y a
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Lauréat
Jury
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Pourquoi on a aimé ?

Un dîner, une hôtesse obsédée par le contrôle, son mari, sa sœur ennemie, et un couple d’amis. À l’image du petit éclat sur le mur, seule

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Appuyée sur le canapé blanc, face au tableau de la Vierge à l'Enfant, qui ne lui sont pour l'heure, d'aucune aide, Adèle fixe les plinthes le long du mur, et plus exactement ce petit éclat de peinture, seule fausse note dans la perfection de la décoration de son salon.
Adèle a choisi les rideaux de satin brillant, bouffants sur le plancher ciré, elle a hérité des fauteuils à la reine, de la commode demi-lune, marqueterie et chandeliers, témoins de l'histoire familiale, elle a ajouté une touche de modernité dans les étagères où les livres exposés ne sont pas là par hasard, et devant elle, la grande table basse en verre où s'empilent les magazines glacés à côté du cendrier Hermès, a été dessinée par le meilleur styliste....

***

Adèle nous avait téléphoné quelques semaines plus tôt. La conversation faite de « si longtemps », et de « tellement plaisir » se termina inévitablement par une invitation à diner. Le choix de la date fut un peu compliqué, à l'époque nous n'étions pas très disponibles, et Adèle ne voulait pas avoir l'air de l'être trop. Ainsi, nous égrenâmes les jours à venir, tout en nous étonnant du temps qui file. Nous finîmes par prendre date pour ce fameux soir et le notâmes comme s'il s'agissait d'une rencontre de la plus haute importance.
Ma femme et moi fûmes, à l'heure dite, devant l'interphone. Adèle ouvrit la porte cochère en nous rappelant l'étage avec une voix ravie, comme si nous lui faisions la meilleure des surprises.
Adèle avait une façon particulière de recevoir, elle n'invitait jamais de manière impromptue, mais bizarrement tout semblait se faire à la dernière minute. Nous ne fûmes pas étonnés quand elle nous accueillit, une cuiller en bois dans la main droite, comme si cette soirée était improvisée. Qui la connaissait, savait que tout était sous contrôle, mais cette mise en scène, puisque c'en était une, servait à donner l'ambiance d'une fausse décontraction ou, selon votre humeur, d'une vraie soirée convenue.
Nous étions là, confinés dans sa charmante entrée, entourés de consoles, d'horloges, et de portraits d'enfants, enlevant nos vestes dans un grand embarras jusqu'à ce qu'elle s'en saisisse d'un joli coup de poignet, ouvre la porte du bureau et les jette négligemment sur le boutis d'un canapé.
Marc sortit du fond de l'appartement en ajustant sa cravate, il n'avait pas l'air franchement ravi de nous voir, et on sentait qu'il s'était changé sous la pression de sa femme : sa ceinture était trop large, son revers de veste froissé, et que dire de la couleur sa chemise... Il nous fit pénétrer dans le salon où nous attendaient, sur la grande table basse, petits fours et seau à champagne.
Adèle, en dépit des apparences, avait bien mis les petits plats dans les grands.
Marc s'apprêtait à remplir les coupes, lorsqu'on sonna à l'interphone, et nous reconnûmes avec surprise, quelques minutes plus tard, la voix de Sophie, la sœur fâchée d'Adèle que nous n'avions pas vue depuis des années. Elle entra dans le salon et fronça imperceptiblement le sourcil droit en nous voyant, elle aussi pensait qu'elle était la seule invitée ce soir-là ; j'ai l'ouïe fine et je l'entendis murmurer :
— On ne devait pas être que tous les trois ?
— Adèle les a invités, je viens de l'apprendre...
Cela me parut étrange, compte tenu de ce que je viens de vous dire sur le choix de la date. Juste les prémices de ce qui allait suivre, car à l'instant précis où Sophie s'installa dans le canapé blanc, le fond de l'air changea.
Marc était nerveux, Adèle revenue de sa cuisine, riait beaucoup trop, posait nombre de questions dont elle écoutait à peine les réponses, et sa sœur lovée dans un coin du canapé, nous observait, silencieuse.
Sophie ne venait jamais aux cousinades et autres mariages. Je la connaissais surtout à travers les sempiternelles critiques d'Adèle, qui en donnait l'image d'une ratée institutionnelle.
J'entamais donc la conversation, curieux de la découvrir.
Cela n'intéressait, bien sûr, pas Adèle, qui repartit avec ostentation dans sa cuisine.
Sophie parla de son travail, apparemment elle n'avait ni mari, ni enfant : c'était peut-être ce qui fâchait Adèle.
Marc se détendit, il l'écoutait avec un enthousiasme inhabituel chez cet homme à la personnalité contenue par celle envahissante de sa femme. Il renchérit sur son exposition prévue à l'automne. Nous savions que Sophie peignait - « le dimanche » disait avec ironie Adèle - et nous fumes étonnés de la galerie renommée dans laquelle elle allait exposer, Sophie devait avoir un certain talent.
Adèle sortit de sa cuisine pour remettre les choses à leur place et se moquer, d'un ton persiflant, de son mari qui s'enflammait pour tout et rien, mais n'avait qu'un piètre goût en matière d'art.
Sophie regardait le bout de ses escarpins, Marc regardait Adèle froidement, Adèle ne voyait rien et continua de plus belle :
— Combien de toiles as-tu vendues ma chérie, enfin à part à Marc, au fait où l'avons-nous accrochée ?
Sophie ne répondit pas, il me sembla qu'imperceptiblement Marc, en lui présentant la coupelle d'olives vertes, lui effleura la main.
Ma femme et moi ne disions rien, absorbés dans la contemplation du décor fleuri du plat en porcelaine où s'éparpillaient les derniers toasts au saumon. Effroyablement gêné et ne sachant que dire pour soutenir Sophie, je me mis à compter les pétales des hortensias peints à la main...
Marc prit son élan, commença une phrase sur un ton qu'il voulait cinglant, mais n'alla pas plus loin, Adèle lui coupa la parole et nous invita à passer dans la salle à manger, nous délivrant ainsi du marasme qu'elle avait elle-même produit.
La grande table en verre était dressée avec de superbes sets de table au couleur de l'Inde. De jolies assiettes blanches, toujours du Limoges, étaient disposées devant des verres en cristal et encadrées de couverts en argent.
— Vous vous asseyez où vous voulez, Marc tu te mets en face de moi, Thérèse à ta droite, Sophie à ta gauche et toi Antoine, tu te mets à ma droite. C'est vrai, nous sommes cinq, difficile de faire une table équilibrée. Enfin, c'est ainsi !
Sophie fronça le sourcil et s'assit face à moi, Marc lui prit le bras doucement, j'eus l'impression qu'il se mettait entre les deux sœurs pour éviter le carnage, mais peut-être profitait-t-il de l'instant. Sophie était jolie.
Adèle servit un élégant carpaccio de Saint-Jacques, et je ne pus m'empêcher de faire le rapprochement entre le mollusque réduit en lamelles translucides imbibées de citron, et les médiocres pensées tranchées d'Adèle, toutes baignées d'acide.
Nous attendions en silence le retour de la maîtresse de maison pour entamer nos assiettes, et cette pause permit à chacun de reprendre ses esprits.
Adèle revint, planta sa fourchette dans son assiette, donnant le départ du diner et d'une conversation faite de banalités mais ayant l'avantage de sa neutralité. Marc était absorbé par le service du vin dans le premier verre de la série, ma femme s'extasiait sur les multiples saveurs de la marinade, essayant d'y retrouver chaque ingrédient, devant une Adèle ravie de sa propre créativité.
C'est alors que, tout prit un tour particulier.
La transparence de la table, et sa disposition générale, me donnait une vue imprenable sur le pied gauche de Sophie, qui s'était débarrassé de son escarpin. Au début, j'avais souri, sachant la torture infligée par les talons aiguilles auxquels ma femme avait renoncés depuis longtemps, mais, je la vis croiser les jambes, et soudain ce joli pied nu aux ongles vernis de rouge s'aventura sous le pantalon et subrepticement le long de la jambe de son voisin.
Marc ne cilla pas, il reposa ses couverts, sans que rien dans son attitude ne traduisit le moindre trouble.
Adèle et mon épouse ignorant bien entendu ce qui se jouait sous la table, continuaient à discuter de dieu sait quoi, je n'écoutais plus rien, plongé dans l'effroyable curiosité que provoquait, sous mes yeux, le manège de Sophie qui enveloppait maintenant la jambe de Marc de son pied souple et ardent.
Je vis Marc, sous prétexte de rattraper sa serviette caresser rapidement le genou de sa voisine. J'essayai de me concentrer sur le pliage et le piquage de chaque tranche de St-Jacques, je m'appliquai en même temps à hocher la tête pour donner à Adèle l'illusion de suivre sa conversation, approuvant ainsi, au hasard les avis aussi catégoriques que stupides qu'elle avait sur tout et n'importe quoi.
Adèle se leva enfin, pour changer les assiettes, et prestement le pied volage regagna son escarpin. Sophie se leva pour aider sa sœur dans une hypocrisie totale, et personne, sauf moi, ne vit la main de Marc glisser subrepticement sur la peau tendre du creux de son genou quand elle se retourna.
Le repas repris son cours, avec un plat de viande auquel je ne prêtais aucune attention, une volaille peut-être. Je profitais de cet intermède pour lancer Marc sur le projet de trek au Maroc, dont il m'avait vaguement parlé à un mariage, le printemps précédent. J'essayais d'occulter le spectacle des doigts de pieds vernis de rouge qui avaient repris leur escalade, et me concentrais sur les réponses de Marc. Adèle, qui visiblement n'aimait pas ce projet, balaya notre conversation d'un :
— Marc, tu ennuies tout le monde avec tes histoires.
Suivi d'un de ces petits rires qui cherchaient visiblement un assentiment qu'elle ne trouva pas.
Sophie, perfide, lança :
— Mais pas du tout, ça m'intéresse, j'aimerais bien t'accompagner.
Elle accompagna sa phrase d'une remontée spectaculaire de son orteil droit sur le mollet à nu.
Adèle soupira, essaya de reprendre la vedette, sans succès pour une fois, car ma femme, ignorant toujours ce qui se jouait, encourageait Marc à continuer.
Adèle changea de méthode et se moqua des performances sportives de son mari. Comme personne ne releva, elle s'en prit à Sophie en lui demandant comment elle comptait financer ce voyage, ajoutant sournoisement :
— C'est vrai, j'oubliais, la vente de tes tableaux !
Je vis à cet instant le regard plein de haine de Marc sur sa femme, le pied de Sophie resta suspendu, tout fut silence, et personne ne reprit de volaille.
Adèle disparut à propos dans sa cuisine, les bras chargés, personne ne vint à son aide, et ma femme me lança au-dessus de la table, un regard perdu, visiblement inquiète de l'ambiance du diner.
En revenant, et pour alléger l'atmosphère qu'elle avait elle-même alourdie, Adèle, constatant à haute voix que la soirée s'assombrissait, décida d'allumer plus de lumière. Elle nous fit remarquer sa nouvelle acquisition, une magnifique lampe posée sur le sol, et nous précisa qu'elle s'en servait pour la première fois et ignorait encore comment la positionner.
C'était une lampe d'inspiration industrielle, un projecteur design dont l'intérieur semblait doré à la feuille, avec une grosse ampoule vintage, un ensemble très élégant comme savait les dénicher Adèle, le tout était inclinable pour s'adapter à chaque situation. Adèle nous tournait le dos, toute à la préparation de l'effet qu'allait donner l'éclairage feutré et moderne de son joli luminaire.
Et la lumière fut, Adèle se retourna brusquement pour voir l'effet produit.
Sur le mur blanc, en ombre chinoise, le pied de Sophie caressait doucement le mollet de Marc, on voyait très distinctement le tire-bouchon de la chaussette, et le pli du pantalon relevé, et, telle une envolée de petites grives, la main de Marc caressant le genou de Sophie. Adèle ne perdit rien du spectacle, ma femme étouffa un petit cri, et se cacha les yeux.
Adèle fixait incrédule, le jeu des ombres.
Sophie sursauta à la vue du vaudeville de son adultère affiché sur le mur immaculé.
Marc sortit de son extase, et regarda le mur. D'une décharge d'adrénaline, il poussa sa jambe pour détacher le pied grimpant, et remit sa main sur la table.
Adèle éteignit la lumière sans un mot et s'enferma dans sa chambre en claquant toutes les portes.
Nous n'eûmes ni fromage ni dessert, et partîmes discrètement en balbutiant n'importe quoi, abandonnant lâchement Marc et Sophie à leur dilemme.

***

Assise à la table du premier bistrot encore ouvert, Sophie en est à son second Cognac. Elle déteste le Cognac et plus généralement tous les alcools forts, mais il faut ce qu'il faut pour reprendre ses esprits, ou les perdre complètement.
Ce diner a été un fiasco, Marc avait promis qu'il serait tous les trois pour annoncer à Adèle qu'ils s'aimaient tous les deux. Ils avaient décidé de le lui dire ensemble puisqu'elle était sa sœur, pas une inconnue. Elle voulait assumer pleinement sa trahison.
Mais rien ne s'est passé comme prévu, et une fois l'infidélité dévoilée par ombres interposées, Marc ne l'a pas prise par la main pour s'enfuir. Non, il l'a embrassée rapidement, en la mettant dehors.
« À la revoyure », en quelque sorte.
Sophie a compris après le premier verre qu'il est lâchement en train de sauver les meubles ou ce qu'il en reste avec Adèle.
En sirotant le second verre, elle se dit que cette histoire avec Marc n'a été finalement que l'occasion de se venger d'Adèle, qu'elle supporte depuis l'enfance. L'alcool aidant elle jubile à l'idée d'avoir claqué une fois pour toute sa grande gueule de frangine.
Marc n'a été qu'un pion.
Pauvre cher Marc !
Elle sort en souriant du bar et marche dans la nuit de Paris en laissant s'évaporer les vapeurs d'alcool.

***

Marc frappe sans succès à la porte de la chambre, Adèle lui dit en termes crus d'aller se faire voir. Alors il sort de l'appartement à la recherche de Sophie. Il ne la trouvera nulle part, alors il descendra vers la Seine pour s'asseoir sur un banc en attendant le petit matin qui adoucira peut-être les angles de sa vie.

***

Dans son appartement déserté, Adèle, appuyée sur le canapé blanc, face au tableau de la Vierge à l'Enfant, qui ne lui sont pour l'heure, d'aucune aide, fixe ce petit éclat de peinture sur la plinthe peinte, comme le témoin de la déliquescence soudaine de sa vie où chaque chose et chacun, jusque-là, semblaient être à la place où elle les avait mis.
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Pat Vermelho · il y a
Faut m'excuser, je n'étais pas sur le site au temps de votre succès mérité. On dirait l'un de ces films où tous les convives s'entredéchirent après de trop longues années de compromissions, durant lesquelles les plus timorés on trop courbé l'échine, et veulent régler leurs comptes à ceux qui en faisaient une marotte à leur détriment. Petites vengeances mesquines mais méritées. Autant d'esprit dans ce texte que dans l'excellent pièce/film le Prénom avec Bruel (entre autres acteurs).
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Marie Beautemps · il y a
Vous êtes tout excusé, merci pour votre commentaire très flatteur qui me fait vraiment plaisir
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Christian PIERDET · il y a
Je ne me souviens pas avoir vécu pile cette même aventure... Pour autant, elle touche pile le coeur du lecteur... Car tous, nous pourrions l'avoir vécue... Bravo à l'auteur :-)
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Les Histoires de RAC · il y a
Presque parfait & les personnages & l'atmosphère si bien campés que j'attendais Hercule Poirot ♫
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Guy Bellinger · il y a
Une soirée de merde à laquelle on n'aime pas être invités. On s'y croirait et on est aussi mal à l'aise que le pauvre couple d'invités. C'est donc que cette nouvelle, fort bien contée et fort bien construite, a atteint son objectif.
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Fred Panassac · il y a
Félicitations Marie pour le Prix et la recommandation qui récompensent un texte de grande qualité (je viens de retrouver mon premier commentaire grâce à une notification et je plussoie !)
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JH C · il y a
Félicitations Marie et Bonne Année :)
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Farida Johnson · il y a
Félicitations!
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Eva Dayer · il y a
Bravo Marie !
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Pierre-Hervé Thivoyon · il y a
Félicitations pour cette réussite de fin d'année et bonne nouvelle année à vous !
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Marie Beautemps · il y a
Bonne année à vous aussi
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Viviane Fournier · il y a
j'avais adoré ... alors heureuse de vous voir là et belle année à vous !
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Marie Beautemps · il y a
Merci Viviane, et belle année à vous aussi.

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