Le dîner

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Image de Été 2020

Les arbres courbaient comme des roseaux à travers la marche lente et solide de Vuktor. À chaque enjambée, un nuage de poussière se libérait du sol jusqu’à parfois venir lui chatouiller les narines. Vuktor ne se retournait jamais, mais s’il l’avait fait, il aurait pu voir les traces boueuses que ses gigantesques pieds laissaient sur le sol et dans lesquelles aimaient venir se dissimuler de petits rongeurs curieux ; lorsque Vuktor traversait la forêt, toute la faune s’éveillait.

Ordraciel était une province luxuriante où cohabitaient toutes les étapes de la vie. Au loin se dressait une multitude de montagnes de feuilles mortes, impatientes de renaître. Des troncs, où naissaient timidement les premiers bourgeons du printemps, obstruaient l’horizon comme une sylve de bâtonnets marrons boutonneux. Il était tôt, mais un abondant ciel bleu recouvrait déjà le toit d’Ordraciel, enveloppant la contrée d’une douce écharpe tachetée de blanc. En prêtant l’oreille, il était possible d’entendre fourmiller timidement les premiers murmures des habitants de la forêt.

Vuktor ne prêtait guère attention à tout cela. Un peu lourdaud, il avançait d’un pas épais sans se soucier des branches qui effleuraient ses avant-bras ni des ragondins qui dansaient autour de ses bottines trouées, évitant joyeusement de se faire aplatir. Il aurait été difficile pour lui de les remarquer : du haut de ses 20 mètres, Vuktor surplombait Ordraciel de son corps imposant. Pourtant plus petit que le reste de sa tribu, il se démarquait par sa carrure plus robuste que la moyenne grâce à laquelle il avait pu acquérir ses talents de pêcheur. Et pêcher, c’était bien tout ce que Vuktor savait faire. Sous son ensemble de flanelle orange, il portait une combinaison rayée qui recouvrait son torse et ses jambes jusqu’aux chevilles. C’était l’uniforme des pêcheurs — les attrape-poissons, comme on les appelait à Ordraciel — qui leur permettait de chasser sans prendre froid. Vuktor était naturellement bien équipé pour happer le poisson : sa grande taille lui permettait de discerner la mer au loin, là où de plus petites créatures ne voyaient que l’abondance de troncs, et ses gigantesques doigts lui offraient l’avantage de pouvoir saisir un requin-baleine à mains nues.

Alors qu’il continuait de se déplacer, les arbres se faisaient de plus en plus rares pour laisser place à une myriade de constructions plus colorées les unes que les autres. Cet arc-en-ciel de cabanes, c’était chez lui. Miricaï était le seul village habité d’Ordraciel. Beaucoup se demandaient d’ailleurs pourquoi on avait pris la décision de lui donner un nom. Vuktor, lui, ne se posait pas ce genre de questions. Miricaï, c’était sa maison, et c’était bien assez difficile à prononcer comme ça. Il s’avança jusqu’à la plus fuchsia de toutes les habitations et tira brutalement sur la poignée d’une vieille porte en bois mal peinte.

Contre toute attente, Vuktor trouva la cabane plutôt silencieuse. Les Colosses étaient une peuplade bruyante au mauvais caractère, mais d’une grande honnêteté. Bons vivants par nature, rien ne les satisfaisait plus qu’une joyeuse tablée remplie de poisson frais. Le poisson ! Vuktor se cogna la tempe sur le coin d’une vieille armoire en réalisant son oubli. Il s’était levé à l’aube, avait traversé toute la forêt dans le but d’aller pêcher et avait complètement oublié de rapporter son butin. L’avait-il au moins bien attrapé ? Une moue de désappointement se dessina sur son visage. Il détestait se sentir si étourdi ; quand bien même cette contrariété fut passagère, il fallait l’avouer, comme la majorité de ses pensées. Vuktor avait beau avoir hérité d’un corps costaud, on ne pouvait pas vanter les mérites de son encéphale. Il était réputé pour être le simplet de la famille : gentil, mais un peu bête. Cela lui avait valu bien des moqueries qu’il avait mis des années à comprendre. Plus jeunes, ses frères et sœurs s’amusaient à cacher sa combinaison de pêche en haut du plus grand meuble de la chambre, ce qui forçait Vuktor à user de diverses stratégies afin de hisser son corps trapu jusqu’au sommet. Quand il réussissait enfin à atteindre son bien volé, il n’était pas rare que son triomphe fût accompagné d’une chute monumentale et des rires gras de sa fratrie. Au début, Vuktor s’esclaffait avec eux, heureux de partager un moment de complicité avec sa famille. Mais il comprit avec le temps que ces ricanements n’étaient en réalité que des moqueries.

Il chassa ces mauvais souvenirs d’un mouvement de tête. Sa priorité, c’était le poisson. S’il ne ramenait pas de quoi dîner ce soir, sa mère lui ferait passer un sale quart d’heure et Vuktor faisait tout pour éviter les humiliations familiales. Il se dirigea vers le fond du grand salon aussi discrètement que son large corps le lui permettait et jeta un œil dans l’encadrement d’une vieille porte entrouverte. Personne dans la cuisine. Il se retourna maladroitement d’un quart de tour afin d’aller vérifier les autres pièces. Personne dans les chambres. Vuktor eut un bref soupir de soulagement. Si la maison était vide, cela voulait dire que personne n’allait le gronder.

Il fallut plusieurs heures à Vuktor pour regagner la côte. Accompagné du chant méridien des oiseaux, le trajet fut plutôt agréable. Avec ses kilomètres de désert blond, la plage offrait une vue qui semblait ne jamais prendre fin. Les flots, tachetés de reflets nuageux, chantaient une douce musique sans paroles tout en caressant le sable fin. Les yeux plongés dans l’eau ondulante, Vuktor retroussa les manches de son veston orangé et se prépara à détecter chaque mouvement suspect que la mer avait à lui offrir. Il pouvait sentir ses muscles se contracter dès lors qu’il constatait une onde en dehors du rythme marin, et cela avant même qu’il ne puisse en avoir conscience. C’était ça, la force de Vuktor : son corps pêchait pour lui. Son regard s’aiguisa soudainement à la vue d’une ombre corail située à quelques mètres de lui. Ignorant le sable qui commençait à prendre possession de ses bottines trouées, Vuktor s’avança vers les flots et, d’un geste vif, élança son bras en direction du poisson pour finir par resserrer ses gros doigts autour du corps gluant.

Vuktor se redressa, circonspect. Il regardait d’un air hagard la sirène qu’il tenait maintenant du bout des doigts. D’habitude, les poissons pêchés se débattaient de toutes leurs forces. Ils sautillaient, se tortillaient, imploraient silencieusement à travers leurs yeux ahuris et visqueux, cherchant à rejoindre leurs eaux à tout prix. Il n’en était rien. Comme morte, la créature était molle, immobile, mais Vuktor pouvait remarquer sa petite poitrine qui se gonflait puis s’aplatissait doucement. Les questions se bousculaient dans sa tête. Devait-il l’achever ? La frapper contre un rocher ? Sa famille accepterait-elle de manger cet animal inconnu ? Allait-il se faire gronder ? Vuktor leva la tête. Le soleil commençait à perdre son aveuglante place centrale dans le bleu d’Ordraciel, ce qui signifiait que le temps lui était compté. Il devait prendre une décision. La relâcher, ou la rapporter à la maison.

***

Le crépuscule déposait sa lumière rosée sur Ordraciel, offrant à Vuktor un paysage d’une candeur qui lui était peu familière. Dans son habituelle marche lente, il prit cette fois-ci le temps d’observer le monde qui l’entourait. Au-dessus de lui, le collier de nuages se décomposait lentement pour laisser place à une douce traînée orangée. Une colonie de ragondins creusait le sol afin de rejoindre son terrier douillet. Les arbres, quant à eux, s’endormaient paisiblement, ne faisant plus attention aux pas écrasants qui se frayaient un chemin entre leurs troncs.

Vuktor jeta un œil maladroit sur la créature qu’il couvait de ses gros bras. Il ne comprenait pas ces petites mains jointes, ce léger sourire, ces paupières détendues. Cette sérénité qui émanait de la sirène continuait de le perturber. Sans vraiment savoir pourquoi, Vuktor repensa aux brimades, à la combinaison en haut de l’armoire, aux rires de ses frères et sœurs, aux représailles de sa mère. Étrangement, le souffle chaud de cette petite personne lui faisait du bien. Comme si tout cela n’avait plus d’importance. Comme si quelque part, ailleurs, il existait autre chose. Vuktor s’arrêta de marcher. Il sentit la rosée fraichement déposée sur l’herbe lui chatouiller le bout des orteils. D’un mouvement de lèvres maladroit, presque imperceptible, il sourit.

Peut-être que, tout compte fait, ils pourraient se passer de dîner ce soir.

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François B. · il y a
Une bien belle rencontre
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Gilles Pascual · il y a
C'est un univers très original que vous peignez là, peuplé d'immenses créatures humanoïdes pataudes portant des combinaisons colorées. Je m'y suis complètement immergé le temps de la lecture, vous avez le talent de l'évocation.
La seule critique possible est... que le texte est trop court !! Je veux retourner dans ce petit monde si particulier et attachant !

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Mireille Bosq · il y a
La difficile découverte de l'amour, de lui-même, de son environnement, par un être disgracié et déprécié mais attendrissant. Situé dans un monde imaginaire bien décrit.
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Keith Simmonds · il y a
Mon soutien pour ce superbe conte aux tons philosophiques ! Une invitation à accueillir “l’Exilé” qui est également en compétition pour le Grand Prix Été 2020. Merci d’avance, et bonne journée ! https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/lexile-1
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Ginette Flora Amouma · il y a
Un conte philosophique chargé de réflexions.
Dans un monde de cruauté , l'intervention de la douceur donne un renouveau au texte .

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Fred Panassac · il y a
Peut-être est-ce un récit de fantasy ?
voici un très joli texte du domaine du conte, surprenant avec ce personnage de géant un peu benêt surpris par l’arrivée d’une créature inconnue.
Un régal de poésie.
Sans qu’il se passe énormément d’action, la description du géant est adorable et la sirène doit être craquante, Vuktor (joli prénom) va pouvoir affronter sa fratrie le cœur léger.
La fin est tout en finesse. J’aime !

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