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J’avais mis du temps à comprendre qu’il n’était pas homme à parler facilement. J’étais arrivée à ce détour de ma vie, où je comprenais enfin l’intérêt de vivre au jour le jour sans remettre tout au lendemain, quand je décidais de lui reparler.
Douze ans nous séparaient depuis l’époque à laquelle nous nous étions connus. Il avait été mon amour de vacances, puis nous avons continué de nous aimer, nous écrivant, par moment en décrivant des plaisirs inavouables. Nous nous appelions, et parfois, nous cachant de nos parents respectifs, nous nous endormions chacun au bout de la ligne, qui finissait par être coupée. Il écoutait ma respiration, et moi ses ronflements. Cette relation épistolaire dura six mois. Puis, ne croyant plus que je le verrai, je finissais par le quitter.

Les années avaient passées, j’étais devenue femme, j’avais eu un enfant. Je vivais seule une vie rangée, travaillant à droite à gauche, secrétaire le jour, serveuse, chanteuse ou modèle pour des catalogues en d’autre temps. Cependant, je n’avais jamais oublié le garçon aux doux yeux noirs qu’il avait été, avec ses joues rondes et sa mine renfrognée. J’avais suivi son parcours, le voyant évoluer, physiquement et mentalement, de loin, comme une ombre, honteuse de ma conduite en vers ce jeune garçon à qui j’avais brisé le cœur et endurci le regard un peu plus. Il était devenu écrivain et poète amateur, s’essayant à écrire pour le journal de son école, puis de sa ville, puis il avait écrit un livre qui s’était plutôt bien vendu, j’avais gardé la revue de presse d’un magasine que j’avais trouvé dans un kiosque, comme je le trouvais beau, il n’avait presque pas changé, il devait avoir une vingtaine d’années. Les années passaient et cette envie de le revoir grandissait...mais ma honte était telle que j’avais vécu sans jamais l’embêter.
Ce fut au retour des beaux jours cette année-là que mon envie prit le dessus sur ma raison. Je remis la main sur ses dernières lettres, que je gardais précieusement dans mon boudoir. Je tentais le tout pour le tout et écrivais à sa mère, dans la vaine idée qu’elle saurait où se trouvait son fils, s’il n’était plus sous son toit. La réponse fut simple ; il était parti vivre avec des amis afin de travailler et d’écrire. Elle me confiait l’adresse.
Ma première lettre fut pour le relancer. Une photographie, me représentant, un petit mot pour me rappeler à son bon souvenir. Il me répondit rapidement ; tout joyeux qu’il semblait de m’écrire. Je le retrouvais, vivant à l’autre bout du pays, il était sans travail fixe et vendait de petites histoires aux quelconques magazines qui voudraient bien le publier. D’après ses dires, il était installé avec des amis, il écrivait toujours, mais ne gagnait pas assez pour payer un loyer à lui seul.
Lui non plus ne m’avait pas oublié, il avait même gardé mes lettres. Il me fit lire quelques nouvelles, je connaissais sa prose, j’admirais son style, il me rappelait certains écrivant américains, qui prenaient toute liberté de syntaxe et de style, en quelque peu plus poétique. De mon côté, l’écriture n’était devenue qu’un passe-temps et la vie adulte m’avait réduite à suivre le troupeau. J’étais devenue mère, le père m’avait quittée et je me débrouillais entre travail et obligation familiale. Je travaillais dans un bureau en tant que secrétaire, j’étais célibataire et ma situation de femme seule et indépendante me valait d’être mise au rang des marginales, comme toujours.
Nos lettres étaient assez courtes, je lui passais un coup de fil de temps en temps, nos conversations étaient légères, il semblait jovial, toujours prêt à s’amuser, plaisantant et blaguant, d’un humour toujours aussi idiot que lorsque nous étions adolescents. Parfois j’attendais longtemps avant de recevoir des nouvelles, et ne m’en inquiétant pas, je lui réécrivais. Je lui plaisais, j’envoyais quelques photos, il écrivait que ça serait un plaisir de me voir, et plus...je rêvais déjà à une rencontre...

Mais lorsque je lui proposai de venir passer quelques jours lors d’un congé, il devint muet comme une carpe. Je n’eus pas de réponse à ma lettre, et le téléphone sonnait dans le vide. J’en vint à me dire que je l’ennuyais. Je lui réécrivis tout de même et reçu pour réponse une simple phrase gribouillée sur un papier froissé « j’en ai rien à foutre ». Le papier sentait le bourbon.
Je lui écrivais une sorte d’adieu, laissant la porte ouverte à une réponse, et reçu des excuses ; il était dans une phase de creux, se demandant pourquoi vivre, il serrait les dents, rongeait son frein, hargneux qu’il était de vouloir mordre la vie à pleine dent, tandis qu’une partie de lui se demandait « à quoi bon ? ».
Je connaissais ça, le fait de perdre sa fougue, de n’avoir envie de rien, se liquéfier, rester sur place et ne plus même vouloir respirer.
Je lui remontais le moral, autant que je le pouvais, il sembla touché. Semblant même remarqué pour la première fois ma gentillesse et l’intérêt que je portais à sa personne.
Mais à ma seconde relance pour le voir, plus aucunes nouvelles, je lui écrivais cependant sans aborder le sujet, et il me répondait comme si de rien était. Proposant une rencontre une troisième fois, je fus une fois de plus envoyée sur les roses, et encore une fois par un second « j’en ai rien à foutre ». Mais ça ne tenait pas debout. Ses réactions du début, sa bonne humeur, le fait que je lui plaise, qu’il ai gardé toutes nos lettres...et d’un coup, à l’idée de me revoir, ce dédain...
J’essayais d’oublier. Je prenais le temps pour moi, entre mes différents emplois, mon enfant, mes obligations...Mais rien n’y faisait, mon esprit focalisait sur lui. Partout où j’allais, je lisais son prénom, sur les journaux et les magazines, je l’entendais crié en pleine rue...tout me rappelait à lui, absolument tout. Allais-je accepter sa réaction inexpliquée, ou suivre mon instinct et sonner à l’adresse à laquelle j’envoyais mes lettres ?

Je réservais mon billet de train. Le mois d’avril était à peine entamé, ce j’avais laissé mon petit à une amie jusqu’au lundi matin. J’arrivais le samedi après-midi dans sa ville sous une pluie fine. Mon sac de voyage dans une main, mon parapluie dans l’autre, et un plan froissé sous le bras. Je pris le bus et marchais longtemps avant de me retrouver devant l’immeuble que je cherchais. Les pavés étaient trempés, tout sentait la pluie. « rencontre pluvieuse... ? » ce que j’attendais de cette rencontre ? je ne le savais pas moi-même, retrouver mon amour de jeunesse ? ou un simple ami ? revivre une ancienne passion ou au moins avoir une explication sur sa conduite...
La porte de l’immeuble était ouverte. Je montais à l’étage et regardais les sonnettes, je montais encore une volée de marche avant de trouver la porte qui me séparait de « lui ». Je posais ma valise au sol et ôtait mes gants, puis je sonnais, le rose me montant aux joues.
Des bruits de pas et deux voix différentes se firent entendre avant qu’on ne m’ouvre. Je me retrouvais devant un grand gaillard à l’air gentil et quelque peu étonné.
« Frédéric habite bien ici ? » je demande timidement.
« Freddy ? » me répond un autre jeune homme, plus petit et plus menu que le premier. « Oui oui, mais il est sorti. »
J’aurai du m’y attendre. Je me mords les lèvres, je ne vais pas faire demi-tour ou attendre sous la pluie...J’hésite un peu avant de demander ;
« - ça ne vous ennuie pas si je l’attends dans l’immeuble ? »
- Ben nan on s’en fou. Bredouille l’homme le plus trapu.
- hé parles pas comme ça tu vas effrayer la demoiselle.
- je vous assure monsieur qu’il en faudrait plus pour m’effrayer.
- Il pleut comme vache qui pisse dehors, et l’immeuble est pas chaud, vous préférez pas l’attendre à l’intérieur ?
- Je ne sais pas, je ne veux pas vous déranger...
- Bah, on n’est pas méchants hein et si on peut rendre service. Allez venez ! Prends son sac toi. Bon dieu faut tout te dire ! »

J’entre et suit ces messieurs, nous traversons un couloir, une première pièce à l’entrée est la cuisine, et au fond du couloir se trouve le salon, où ils m’installent. La propreté ne règne pas en maître, mais c’est à peu près rangé et correct, pour une garçonnière.

« - Freddy devrait arriver, il est allé râler sur son éditeur, encore.
- Ou alors il est allé, tu sais chez...
- Mais tais-toi bon sang. Et vous c’est comment au fait votre nom ?
- Lana. Excusez-moi je ne me suis pas présentée.
- Oh oh ! Lana ! c’est vous Lana ? répète-t-il étonné en donnant un coup de coude dans le ventre de son ami. Ha oui oui ben Freddy va arriver et il va être bien surpris !
- Vous a-t-il parlé de moi ?
- Ben, un peu...rien de particulier et rien de méchant hein ! Mais depuis qu’il vous écrit, il est j’sais pas, Freddy savez c’est un gars qui cache bien ce qu’il ressent d’habitude et là il est tout tourneboulé, il dort plus, il cherche du travail tout le temps alors que d’habitude il s’en fou un peu, bref je sais pas, il a l’air chamboulé. Mais j’vous ai rien dis !
- Vous voulez boire quelqu’chose ? me demanda le grand garçon. On a de la bière ou du bourbon, mais bon, c’est que Freddy son bourbon il partage pas beaucoup...
- Un verre d’eau, s’il vous plait.
- De l’eau ?
- Ben oui elle t’a dit de l’eau, t’es sourd ?!
- Ben où c’est que j’cherche ça ? du robinet ?
- Ben oui. Ça va de l’eau du robinet ?
- Oui oui, ça sera parfait.
- Je vais aller l’aider, il est assez con pour vous servir d’l’eau chaude ! »

Freddy, je veux dire Frédéric leur a donc parlé de moi. Il n’aurait pas parlé de moi sans raison...

J’entends alors la porte s’ouvrir.

« - Tu bois de l’eau maintenant ? t’es malade ? dit l’homme qui vient de rentrer.
- Ben nan, c’est pour ton amie. répond le garçon bourru.
- Mon amie ?
- Hé dis donc, tu ne nous avais pas dit que t’arrêtais d’les chercher sur les trottoirs tes cocottes...ajoute-t-il, je les entends marcher vers le salon.
- Mais t’as rien compris toi, c’est pas une « amie comme ça », mais quel con.
- Bon les gars, j’aimerais assez savoir de qui vous êtes en train de....

Il s’arrête sur le pas de la porte, les yeux braqués sur moi. Je me lève de ma chaise.
Il prend le verre de la main de son copain et avance vers moi. Je les vois s’en aller, le plus petit tirant le plus grand vers la cuisine. Arrivé à quelques pas il s’arrête et ses yeux se braquent sur les miens avec intensité, bien qu’il me dépasse facilement d’une tête. Il pose aveuglément le verre d’eau sur une table à coté de nous.
Je vois ses yeux bruns profonds changer, passant du regard d’un homme, adulte, froid et sûr de lui, à celui d’un enfant, doux et rassuré, je suis au bord des larmes tant je suis contente de le voir, et énervé de ses réactions, je soutiens son regard et attends, patiemment, qu’il se passe quelque chose.

Soudain il se penche vers moi et prend mon visage entre ses mains, ses doigts sont froids contre ma joue.
« - tu es venue.
- je te l’avais dis. Je sais ce que je veux.
- et tu veux quoi ?
- toi.
- moi ?
- Oui. Te frapper ou te secouer, je n’ai pas encore décidé »

Il me sourit, je caresse sa barbe noire en lui rendant ce sourire, qui se transforme doucement en rire pour chacun de nous. Il pose doucement un baiser sur mes lèvres, un baiser tendre, timide, chaste, tel un premier baiser échangé entre deux adolescents. Nous nous installons sur le sofa, il ne lâche pas mes mains.
Nos discussions tournent autour de mon voyage en train, des banalités quotidiennes. Rien de précis et tout à la fois. Le soir arrive avec une rapidité déconcertante. Ses amis nous ont laissé seuls dans l’appartement. Il ouvre une bouteille de vin rouge pour le repas, un diner sommaire, histoire d’avoir avalé quelque chose.
Ses yeux ne me quittent pas du regard, hormis quelques coups d’œil discret sur ma silhouette quand je détourne les yeux, mais ce n’est qu’un homme après tout. Je lui demande finalement, la raison de ses réactions, il me dit de laisser aller, qu’il s’excuse, qu’il est idiot. Je pose ma main sur ses lèvres, lui interdisant ces mots.

Il embrasse alors mes doigts, je le regarde faire. Il prend une lenteur particulière à embrasser chacun de mes doigts, puis caresse mes lèvres, avant de les embrasser. Il se presse contre moi sur son canapé, il embrasse ma joue, le coin de mes lèvres...et descend doucement le long de ma mâchoire...dans mon cou... Il est tendre, je sens son souffle chaud contre ma peau. Il caresse mon genou...ma cuisse...remonte le long de mon bas jusqu’à mon porte-jarretelles, puis caresses mes fesses...Il soulève ma jambe et se place entre mes cuisses...Il se penche sur moi, m’embrasse, je sens sa langue se frayer un chemin entre mes lèvres et posséder ma bouche pleinement...Je lui rends son baiser et enfouis mes doigts dans ses cheveux bruns, tirant dessus, le faisant grogner. Il se presse encore contre moi et me fait gémir en m’embrassant encore.
Se relevant, il prend ma main et m’entraine dans le couloir, ma tête tourne un peu, le vin, lui...tout semble irréel. Il me fait entrer dans sa chambre et ferme la pore avant de me prendre par les hanches, me repoussant doucement contre celle-ci, mon visage dans ses mains et ses lèvres sur les miennes, encore. Je ferme les yeux et me laisse guider, il me repousse encore, je me sens tomber sur son lit, il s’allonge sur moi, écartant mes jambes à coup de hanches, je mords doucement ses lèvres et caresse sa barbe tandis qu’il essaye d’ouvrir ma robe. Il la fait glisser le long de mes bras, et me l’ôte par les pieds, il me surplombe et me regarde entière en enlevant sa chemise. Je défais ses boutons de pantalon tandis qu’il libère un de mes seins de ma guêpière avant de se jeter dessus voracement. Je me cambre pour ouvrir cette dernière et il l’envoie valdinguer au sol avant d’embrasser mes seins, je me tors sous lui, tirant son pantalon vers le bas. Il se lève et termine de se déshabiller. Il est beau, nu, bien fait. Son torse couvert de poil brun, ses muscles dessinés sans en faire trop, ses bras forts...ses jambes comme deux piliers, ses hanches saillantes et son membre dressé...il se penche et me prend par les hanches, attrapant ma culotte et la tirant le long de mes jambes. Il la jette au sol et s’allonge à nouveau sur moi, sa bouche me dévore furieusement et je gémis tandis qu’il se colle à moi, ses mains dans mes cheveux tirent ma tête en arrière, il enfonce encore sa langue dans ma bouche et je gémis tandis qu’il s’enfonce lentement en moi.
Ce soir-là, nous nous retrouvons, adolescents, fougueux, il me fait l’amour dans son lit, puis à même le sol, ce moment, nos retrouvailles semblent durer une éternité, si bien que la fougue du début se transforme en un moment plus doux, lent, tendre, je tiens son visage entre mes mains et il me regarde intensément, sans parler, il halète contre ma bouche, son front contre le mien et ne me quitte pas du regard alors qu’il gémit une dernière fois dans un ultime mouvement de bassin. Il finit par poser sa tête contre ma poitrine, embrassant par moment mes mamelons, je sens sa barbe érafler ma peau... Il se blotti contre moi, me laissant jouer avec sa barbe, caresser ses cheveux. Je fredonne, le maternant comme un petit garçon, comme le jeune garçon que je continue à voir en lui. Il s’endort, apaisé, me laissant voir sa fragilité et je sais que c’est là la seule déclaration que j’aurai de sa part. J’avais aimé le jeune garçon, je savais que j’étais capable d’aimer l’homme, aussi froid, brut et distant qu’il soit. J’avais toujours aimé les chats errants, les hommes capables de m’ignorer pour revenir se blottir en mon sein, le tout dans la même journée. Je saurai l’aimer, tel qu’il était. Qu’il soit doux ou distant, joyeux ou froid, amoureux ou insolant, il pourrait bien être qui il voulait, ce regard quoi qu’il en soit, ce regard doux et tendre d’adolescent m’était réservé. Je ne savais pas, alors qu'il dormait contre ma poitrine, ce qui allait se passer à présent, mais j'avais fais ma part, je n'aurais donc pas de regrets, je le laissais à présent décider pour nous, et écrire notre histoire. C'est bien le travail de l'écrivain, alors qu'il écrive sa vie, avec, ou sans moi. A présent, ce qui devait être fait dans ma vie l'était.

J’avais mis du temps à comprendre qu’il n’était pas homme à parler facilement. J’étais arrivée à ce détour de ma vie, où je comprenais enfin l’intérêt de vivre au jour le jour sans remettre tout au lendemain, quand je décidais de lui reparler.

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