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Le désir de désirer des choses

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Kaimeng

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Ils avaient enfin réussi.
Tous les peuples de la Terre s’étaient rebellés, en même temps, sans se concerter, tous portés par un même désir de liberté.
Ils en avaient assez de la tyrannie qui régnait depuis trop longtemps. Ils avaient enfin repris leur destinée en main, mettant fin à l’accaparation des richesses et des moyens de production par quelques personnes, le mot d’ordre était l’égalité. Ils ont repris les usines, arrêté les productions inutiles, la société est devenue sage.
De grands procès ont eu lieu. Pour tous les dommages qui avaient été causés par leur faute à la Terre et à la société, de nombreux grands chefs d’entreprise et actionnaires ont été condamnés. Marc Zuckerberg a été pendu en public, Jeff Bezos a été lynché par une foule en colère, Tim Cook s’est retrouvé devant un peloton d’exécution... Leurs richesses et celles de leurs entreprises ont été redistribuées.
Progressivement une campagne d’éradication des PDG a été mise en place. Ils étaient envoyés dans des camps de la mort prévus à cet effet. La délation s’est installée : tous ceux qui cachaient des richesses chez eux risquaient de recevoir la visite de la milice spéciale.
Plus de déforestation, de forage à tout va. Finies les guerres de marché inutiles, finis les matraquages publicitaires, les soldes, la surproduction, le gâchis. Ils s’étaient rendu compte que tout cela ne menait à rien, si ce n’est leur mort à tous.
Oui, ils pouvaient enfin revivre.
Les gens redécouvraient la vie, qu’ils avaient oubliée, trop occupés à vouloir acheter. Ils se sont tous mis à lire, à écrire, à créer. La production artistique mondiale a atteint des sommets.
Le monde redevenait riche après avoir abandonné la poursuite de la richesse.
La Grande Révolte avait porté ses fruits.


– Dans l’Ancien Monde ce genre d’endroit s’appelait un centre commercial. On y venait pour faire les magasins, acheter tout un tas d’objets inutiles avec ce qu’on appelait de l’argent. Les centres commerciaux régissaient la vie des gens de cette époque. Il y avait de la musique, du monde, de la lumière. C’était très animé.
La guide parlait à un groupe de visiteurs. Ils étaient une centaine, prenant des photos à tous les coins, les yeux ébahis. Ils n’avaient jamais vu un endroit pareil. La multitude de magasins à la suite, sur plusieurs étages, décorés d’affiches colorées. Tout avait été gardé en l’état. Ce genre d’endroit était très rare car la plupart avaient été détruits lors de la Grande Révolte.
– Que sont ces noms écrits en gros au-dessus des magasins ?, a demandé une visiteuse.
– On appelait cela des marques. C’était un des éléments capitaux de la vie de l’Ancien Monde. Chaque marque créait ses propres produits, et le but de l’Homme était de collectionner les produits des marques qu’il appréciait. Elles servaient aussi d’indicateur social, indicateur de goût... Elles étaient centrales. Et parfois faisaient payer très cher des objets qui pourtant ne valaient pas grand-chose, juste parce que leur nom était écrit dessus.
Un petit garçon, l’un des visiteurs, était excité par ce qu’il voyait. Même si tout était un peu poussiéreux, il pouvait encore ressentir ce qui se passait dans ce centre commercial il y a fort longtemps. Les gens qui riaient, se promenaient, achetaient ce qu’ils désiraient. Il découvrait justement cette notion de désir qu’il n’avait jamais connue.
Il ne tenait plus en place, ce que sa mère a fini par remarquer.
– Calme-toi ! Qu’est-ce qui se passe ?
– Pourquoi ce genre d’endroit n’existe plus maintenant ? Pourquoi on ne fait plus les magasins comme les gens d’avant ?
– Parce que tout ça, c’est ce qui a failli mener l’humanité à sa destruction. On achetait, on fabriquait en grande quantité, sans faire attention à nos réserves. L’humanité était guidée par ses désirs, et c’était une catastrophe.
– Oui, mais ça devait être excitant.
Sa mère s’est arrêtée, et a regardé vers lui comme s’il était fou.
– Qu’est-ce que tu veux dire ? Nous n’avons plus besoin de ce genre d’endroit à présent. Tous les mois nous recevons ce dont nous avons besoin : nourriture, vêtements, objets courants. Nous ne perdons pas de temps comme les gens de cette époque à acheter. Et nous n’épuisons plus les ressources naturelles inutilement.
– Oui, mais...
– Tais-toi maintenant.
Ils se sont remis en route tous les deux et ont retrouvé le groupe de visite.
Le fils avait la tête basse, mais remplie d’images. En pensant à cette possibilité de choisir ce qu’il pouvait porter, manger, utiliser, un frisson qu’il n’avait jamais connu jusque-là l’a parcouru. Et l’a parcouru jusqu’à la fin de la visite.
– Et voilà, a dit la guide, nous voici arrivés au terme de cette visite. Si vous avez des questions, n’hésitez pas.
– J’ai une question, a presque crié le garçon en levant la main. Il reste des objets de l’Ancien Temps ici ? Est-ce qu’on peut en acheter ou pas ?
– A... a... acheter... ? Mais... comment... ?
La surprise se lisait sur le visage de la guide. La mère de l’enfant s’est tournée vers lui.
– Arrête, tu dis n’importe quoi.
– Non, mais...
– TAIS-TOI !
Elle était terrifiée par ce que disait son fils. Celui-ci a encore une fois baissé la tête. La guide a continué comme si de rien n’était.
– Alors, puisqu’il n’y a pas de questions, je vous dis au revoir, et à la prochaine fois.
Le groupe s’est remis en marche et a tranquillement quitté le centre commercial.
Le garçon lui, avait toujours la tête pleine d’images, et le frisson de l’excitation ne le quittait toujours pas.
Il voulait pouvoir vivre comme les gens de cette époque magnifique, en laissant parler ses désirs.
Alors un plan s’est mis à se dessiner dans sa tête.
Il allait devoir se débrouiller pour fabriquer de petits objets à lui, où il mettrait son nom dessus. Et puis les distribuer. L’argent n’existait plus depuis longtemps mais il allait bien trouver un moyen.
Au départ, il n’y en aurait pas beaucoup, mais petit à petit il pourrait s’agrandir, demander à d’autres gens de les fabriquer pour lui. Il en ferait de plus en plus. Il était sûr que de nombreuses personnes allaient être aussi excitées que lui.
Un sourire s’est dessiné sur ses lèvres tandis qu’il relevait la tête, convaincu qu’il allait changer le monde.
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Image de Adriana
Adriana · il y a
Vous avez parfaitement décrit l ' être humain
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