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Le dernier whisky

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Jocelyn Palbert regarda sa montre : 12 heures déjà ! Il était temps de se préparer. Il n'avait pas fait grand chose depuis ce matin : quelques coups de piochon au jardin, un moment de lecture, une lettre à sa sœur... A son âge, les choses se faisaient lentement et chaque effort se payait par un temps d'inaction, si l'on voulait reprendre quelques forces pour entreprendre à nouveau.

A 85 ans, Jocelyn Palbert depuis longtemps n'avait plus d'illusion, mais il lui restait quelques plaisirs. Ainsi, il tirait à l'arc dans son jardin et, jusqu'à la semaine passée, il sirotait de temps à autre un whisky avec le Georges, un vieux voisin, pêcheur et connaisseur de champignons, avec qui, dans leur âge mûr, il avait passé de bons moments dans les forêts et au bord des rivières. Le Georges, quant à lui, pauvre de famille, avait eu vers ses 55 ans un retour de fortune. Personne ne savait exactement de quoi il s'agissait, mais son train de vie avait changé, il avait troqué sa vieille 2CV contre une Peugeot toute neuve et avait fait restaurer la maison délabrée que lui avaient laissée ses parents.

Jocelyn Palbert n'eut aucun mal à réunir quelques habits de circonstances. Veuf depuis plus de trente ans, il avait depuis longtemps pris les rênes domestiques que tenaient auparavant Alice. Ses moyens financiers lui auraient permis de se procurer toute l'aide qu'il aurait pu vouloir, car l'argent issu de la vente de son entreprise l'avait garanti de tout souci pécuniaire, d'autant plus qu'il n'avait pas d'enfant. Cependant, il n'avait jamais voulu qu'une femme de ménage vienne mettre le nez dans ses affaires et se débrouillait fort bien seul, tant pour la cuisine que pour le linge et tout le reste.

— Bonjour M. Palbert.
Une vieille femme s'était approchée de Jocelyn et l'avait salué.
— Bonjour Mme Joly, répondit-il.
De semblables civilités saupoudraient l'assemblée qui s'organisait dans l'église, les funérailles qui se préparaient étant l'occasion de se voir et d'échanger quelques mots.
— Ce pauvre Georges ! ajouta Mme Joly. Il avait l'air si solide ! Bâti pour être centenaire !
La vieille femme, l'air pénétré des banalités qu'elle versait, appuyait son regard noir dans les yeux de Jocelyn Palbert. Une lueur étrange y brillait.
— En effet, il y a quelques jours, nous buvions un whisky ensemble, le dernier malheureusement.
— Ce doit être un coup pour vous, continua-t-elle. Vous vous teniez parfois compagnie, il ne reste plus grand-monde sur votre colline avec qui causer !
— Vous savez, à mon âge, on ne cause plus guère. Le silence m'est aussi une bonne compagnie.
Il regarda Mme Joly droit dans les yeux. Elle se troubla et balbutia :
— Oui oui, vous avez raison... En tout cas, si vous souhaitez rompre votre solitude, vous serez toujours le bienvenu chez moi à l'heure du thé !
— Merci Mme Joly.
Mme Joly fit mine de s'asseoir un peu plus loin. Puis elle sembla se raviser et se rapprocha de M. Palbert :
— Mon cousin n'a vraiment pas eu de chance ! murmura-t-elle. Lui qui parcourait si souvent les bois, se prendre les pieds dans des branchages et tomber la tête la première sur un gros caillou pointu... J'espère que vous êtes prudent quand vous vous promenez en forêt ?

Le regard de Mme Joly était étrange. Une flamme chauffait les rides de son vieux visage, qui exprimait une sourde compassion, pour Georges, pour Jocelyn ou pour elle-même, c'était difficile à dire. Elle se détourna et sembla prêter toute son attention à l'éloge funèbre que le prêtre avait entamé. En fait, elle ne l'écoutait pas. Elle était soudain plongée dans des pensées toutes personnelles appartenant au passé déjà lointain, soudain si proche. Ses amours, ou plutôt son aventure, avec Jocelyn avaient duré le temps d'une saison, mais elle en gardait dans le cœur comme une marque au fer rouge. Elle l'avait aimé passionnément, en cachette bien sûr, car tous deux étaient mariés. Quelques rencontres, assez rares mais incendiaires, avaient jalonné cette liaison dont Mme Joly s'était imaginé qu'elle pourrait devenir une histoire d'amour au grand jour. Hélas, elle avait vite compris qu'elle n'était qu'une conquête parmi d'autres, et avait éprouvé une amère jalousie dont elle avait mis des mois à se défaire.

Mme Palbert, elle, ne se défaisait pas de la jalousie qui la dévorait depuis qu'elle avait découvert la véritable nature de son mari, homme d'affaires à succès commerciaux autant que féminins. Elle ne décolérait pas et dépérissait à vue d'oeil, ayant longuement supplié son mari de renoncer à sa double vie. En vain. Il avait fini par lui imposer le divorce, mais elle s'accrochait à son mariage de toutes les forces de son corps amaigri et jouait de toutes les finesses juridiques, conseillée par son avocat, pour en éloigner l'échéance. Elle l'avait finalement trompé de son côté, animée d'un esprit de vengeance qui allait croissant. Sa mort avait coupé court à ces mesquines turpitudes.

Les funérailles terminées, chacun rentra chez soi, d'autant plus rapidement que la pluie s'était mise à tomber. Jocelyn Palbert avait allumé un feu et s'était assis devant la cheminée. Il était las. Il avait engrangé des réussites tout au long de sa vie et toutefois un goût de cendres s'était insinué dans sa gorge. Honnête ou à peu près dans les affaires, il ne l'avait pas été dans sa vie privée, avide de succès amoureux dont il se cachait à peine et auxquels il n'accordait que si peu d'importance. Pourtant, Alice en était morte. Mais aussi, si elle ne s'était pas entêtée à lui gâcher la vie, jour après jour, année après année, elle serait peut-être encore en vie. Jocelyn était un calme, un de ces calmes qui lorsqu'ils sont poussés à bout sont capables du pire, en un éclair. Il n'était pas prêt d'oublier le jour où, en voyage d'affaires, il avait été contacté par la gendarmerie :
— Allô, M. Palbert ?
— Moi-même.
La nouvelle était tombée. Alice avait été retrouvée sans vie à leur domicile, sur le canapé du salon. Etouffée, intentionnellement. Ce crime épouvantable n'avait jamais été résolu, ayant laissé dans la région comme une traînée de poudre mortelle dont chacun avait longtemps gardé la trace.

Un petit bruit alerta Jocelyn, il se retourna. Derrière lui se tenait Mme Joly.
— J'ai frappé mais personne n'est venu. La porte était ouverte, je suis entrée...
Après un bref temps de silence, elle enchaîna :
— Je suis venue t'apporter ceci.

Elle lui tendait une enveloppe fermée.
— Mon cousin Georges m'a donné ça pour toi, il y a un mois, me demandant de ne te l'apporter qu'après sa disparition. Tu permets que je te tutoie ? Nous sommes vieux maintenant, mais le passé n'est pas tout à fait mort tant que le souvenir existe...

Jocelyn se leva, prit l'enveloppe, l'ouvrit. Son visage ne dénotait aucune émotion. La crainte qu'il éprouvait en réalité était muselée par le marbre de son visage.
L'enveloppe était vide. Il leva des yeux interrogateurs.
— Désolée, Jocelyn...
La vieille dame s'assit.

— Je n'ai pas pu résister à l'envie de savoir ce que contenait cette enveloppe.
Jocelyn se taisait. Il n'en avait donc pas encore fini avec les surprises de la vie...

— C'est drôle comme les secrets finissent par ronger les forces de ceux qui les détiennent... Georges n'en pouvait plus de garder son secret. Toi, tu n'as pas l'air rongé, et pourtant...

Jocelyn était devenu blême. Le marbre avait pâli. Il fixait Mme Joly avec un regard vide mais dur.

— N'aie crainte Jocelyn. Je t'ai beaucoup aimé et je ne ferai rien qui puisse ruiner tes dernières années. Je ne dirai à personne que tu as chargé Georges... Je ne dirai à personne que tu as grassement payé Georges pour tuer Alice... Et à personne non plus que Georges a peut-être bien été poussé par quelqu'un sur ces pierres acérées, quelqu'un qui le trouvait trop gourmand à encore réclamer de l'argent contre son silence, gardé depuis tant d'années... Mon cousin était un assassin, tu lui as simplement donné l'occasion de se réaliser en tant que tel, tu n'es que l'instrument qui lui a permis de dévoiler sa vraie nature... Quant à ta propre nature...

Jocelyn posa l'enveloppe dans les flammes.
— Où est la lettre ? dit-il simplement.
— Je l'ai brûlée. Je t'ai dit que je ne te voulais pas de mal. Si Georges me l'a donnée, c'est parce qu'il savait que je ne résisterais pas à l'envie de la lire. Sans doute pensait-il qu'un esprit de vengeance m'animait encore après tant d'années, et qu'ainsi ta perte était assurée.

Jocelyn Palbert s'était levé. Il était très grand, à peine courbé. Son crâne rasé brillait sous la lampe du salon. Il murmura :
— Sortez d'ici, Mme Joly.

Mme Joly planta un instant ses prunelles de braise dans les yeux de Jocelyn. Elle se retourna et sortit lentement de la pièce.

Il n'y avait jamais rien eu dans l'enveloppe. Georges n'avait pas donné de lettre à sa cousine. Cependant celle-ci avait eu besoin que lui soit confirmée la certitude qui s'était forgée en elle petit à petit, indice après indice, détail après détail depuis tant d'années. C'était chose faite.

Cependant, ce que Mme Joly ignorait, ce qu'ignorait aussi Jocelyn, ce que seul savait Georges à présent muré dans le silence, c'était qu'Alice était peut-être bien morte de mort naturelle. Quand Georges était entré, bien décidé à l'étouffer pour s'assurer des rentes, il avait trouvé Alice renversée sur son canapé, terrassée par une crise cardiaque depuis peu, comme le montrait son corps pas encore refroidi. Alors il avait enfoncé le coussin sur son visage... Si près d'être riche, pas question de renoncer.
Il n'était pas sûr qu'un reste de vie n'avait pas sursauté quand il avait serré le coussin.
Dans la vie, il ne faut pas laisser passer sa chance.

Jocelyn Palbert poussa les braises au fond de la cheminée et installa le pare-feu devant. Il était tard. Trop tard. Il monta se coucher.

PRIX

Image de Hiver 2016
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Osolaris · il y a
Ben, quelle chronique du terroir ! Une Vie !
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Claude Moorea · il y a
Un bon texte très agréable à lire.
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Guy Bellinger · il y a
Un noir récit savamment orchestré : les surprises s'accumulent et s'enchaînent, clarifiant pour le lecteur une situation complexe qui échappe partiellement à ses deux protagonistes. Un vrai plaisir de lecture.
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Blandine Rigollot · il y a
Je n'ai pas l'habitude d'écrire des histoires de ce genre, c'est pour moi un exercice difficile. Merci pour votre vote et vos remarques encourageantes.
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Emma · il y a
Diabolique...
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Gérard Boulanger · il y a
Il n 'y a pas de secret : j'ai voté .
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Blandine Rigollot · il y a
Meusimeusi vous pouvez voter.... je ne vous en voudrai pas allez ! Et même, je vais retourner un peu chez vous, boire un premier whisky avec vous pourquoi pas ??? merci au fait ! ;--))
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Moniroje · il y a
Cette fois-ci, je ne vais pas voter!!! na!!! sinon, c'est du favoritisme... à la première ligne.
A la dernière ligne, clic: +1 comme un mars glacé interdit par ma docteur-ange.

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Christian Pluche · il y a
J'avais lu votre dernier whisky en oubliant de voter ! les vapeurs du pur malt ? Aujourd'hui c'est réparé !
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Blandine Rigollot · il y a
Merci d'avoir voté malgré les fameuses vapeurs... A votre santé !
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Rosine · il y a
J'adore cette atmosphère lourde des campagnes ! Bravo, + 1
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Evadailleurs · il y a
Habile mise en scène . Au final, ces gentils vieux se révèlent tous roués, jaloux, dissimulateurs et prêts à se débarrasser du voisin ! Mme Joly devrait se montrer prudente .
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