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Le dernier rôle

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Jacquesclouseau

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Alain est réveillé par une forte nausée. Il se lève pour aller vider son estomac dans la salle de bains. « Qu’est-ce que j’ai mangé hier ? » se demande-t-il. Impossible de s’en souvenir. Une fois soulagé, il revient s’allonger dans son lit, mais il se sent fiévreux. Son corps est parcouru de frissons. Il se blottit sous les couvertures mais ne parvient pas à se réchauffer. Il se gratte les cheveux, se tourne et se retourne pendant un temps qui lui semble très long. Son cuir chevelu le démange à tel point qu’il se gratte de plus en plus fort. Alain se lève pour aller se rincer la tête, et revient s’allonger dans le noir de sa chambre, la serviette autour du cou, pas entièrement soulagé.
LUNDI, 07H31
La sonnerie du réveil le tire d’un sommeil pro- fond peuplé de rêves violents. Il gagne la salle de bains. Il se sent mieux. Les ongles de ses mains sont rouges. Quand il passe devant le miroir, son cœur se met à battre plus vite. Il a cru voir quelque chose dans la glace, quelque chose de différent. Il n’ose plus tourner la tête. Au bout de longues secondes, il parvient enfin à se regarder. Ses yeux s’écarquillent. L’homme qui le dévisage là, ce visage, ces cheveux bruns, ce nez, ce n’est pas lui.
Qui est cet inconnu au visage si lisse, aux yeux si limpides ? Ce n’est pas moi, se dit-il. Je fais un mauvais rêve, je vais me réveiller. Il retourne se coucher. Ferme les yeux. N’ose plus les ouvrir. Son esprit bouillonne. Il ne se passe rien. Il se relève. Avec appréhension, il s’avance lentement vers le miroir, persuadé que son ancien visage est revenu. Que ce n’était qu’un délire. Mais non, ce sont toujours des yeux étrangers qui le dévisagent.
Il se détourne du reflet et éclate en sanglots. «Pourquoi moi?» Il écrase les larmes avec la paume de ses mains. « Qu’est-ce que je vais devenir ? » Les larmes redoublent. Il est debout, accroché à la rambarde de sa fenêtre. Le soleil est caché par d’épais nuages gris.
14H13
Alain est toujours prostré dans son lit. Il est terrifié à l’idée de gagner la salle de bains et d’affronter le verdict du miroir. Il sait qu’il va devoir le faire. Après de longues minutes, il rassemble ses forces et se lève. Ses membres sont engourdis.
Un frisson le parcourt quand il retrouve ce vi- sage étranger. Il se passe la main sur le front, sur la bouche, détaille chaque recoin, chaque pli. C’est alors qu’il remarque que ces traits fins sont plus harmonieux que ceux qu’il avait avant. Les yeux sont droits, les sourcils bien dessinés. Ses anciennes tâches et grains de beauté ont disparu. Son front paraît plus large, ses lèvres plus pleines. Même ses cheveux sont plus souples et luisants. Ces découvertes le soulagent un peu. « Mais cela ne me dit pas ce que je vais devenir. » Incapable de faire quoi que ce soit, il passe toute la journée et une bonne partie de la suivante à tourner en rond dans son ap- partement, à se poser mille questions. Plusieurs fois, il hésite à décrocher son téléphone, mais que dire ? À qui parler de ça sans passer pour un dingue ?
Une autre chose rassure celui qui s’appelait Alain. Si son visage a changé, la voix dans sa tête est toujours la même. Et elle tente de le convaincre que ce bouleversement est peut-être une chance. Il va pouvoir changer de vie, recommencer non pas à zéro, mais dans une tout autre direction.
MARDI, 11H17
Une angoisse le taraude. « Comment être sûr que je ne suis pas devenu fou ? », se demande-t-il. « Mon regard a-t-il perverti la réalité au point de brouiller ma vision ? » Il enfile un pardessus gris, prend son parapluie et se glisse hors de chez lui en claquant la porte.
Dans la rue, en croisant les passants, une délicieuse sensation de liberté l’envahit. Ses soucis, ses angoisses, les petites haines savamment entretenues, tout cela a disparu. Personne ne le reconnaît, personne ne l’arrête pour lui demander un auto- graphe, quelle surprise ! Il se dit que ça doit être vrai, que ce n’est pas un délire. Il entre chez un marchand de journaux. Pas de chance, le vendeur habituel n’est pas là. Il balaie du regard les étals et tombe sur un magazine de cinéma où il reconnaît son ancien visage. Il l’attrape et, comme il le fait souvent, se met à chercher l’article qui le concerne. Sous le titre Un acteur de genre hors norme et une photo de lui peu flatteuse à son goût, on peut lire un court résumé de sa carrière au cinéma et quelques lignes sur son rôle récent. Il ne lit que le début et la fin, ça suffit : « Cet acteur excelle à puiser dans sa part d’ombre pour faire ressortir toute la perversité humaine », « personne ne nous glace le sang avec autant de maestria que ce sexagénaire inquiétant », ou encore « son charme agit comme un venin que l’on s’inocule avec plaisir ». Toujours les mêmes phrases, les mêmes formules toutes faites.
«Elle était mignonne pourtant cette journa- liste », se dit-il en se souvenant de l’heure passée en compagnie de cette femme qui avait fini par repous- ser poliment ses avances. Quel dommage, si seule- ment j’avais quelques années de moins, et si... Il lève les yeux et se met à rire bruyamment. Les quelques clients présents se retournent. Il va se placer devant le miroir bombé dans l’angle de la bou- tique, et pousse un soupir de soulagement.
L’homme qui s’appelait Alain reste planté là pendant de longues secondes. Il songe à tous les rôles qui vont s’offrir à lui avec ce nouveau visage, des premiers rôles. Enfin, je ne vais plus être can- tonné à la marge, je vais pouvoir jouer tout ce que je veux, c’est miraculeux ! Il repose le magazine et décide d’aller trouver un visage familier.
Arrivé devant la vitrine du bar tabac où il a ses habitudes, il croise le regard du patron mais celui-ci ne réagit pas alors qu’il le connaît depuis des années. Est-ce la confirmation qu’il attend ? Et sa voix, est-ce qu’elle a changé aussi ? Il pousse la porte vitrée, s’avance jusqu’au comptoir. « Un café crème », demande-t-il. Le patron acquiesce et lui tourne le dos pour préparer sa commande. Didier est là, accoudé au bar, André aussi, mais personne ne le reconnaît. C’est donc vrai, jubile-t-il.
Il s’approche de Didier, qui vient d’achever sa troisième mousse du matin et lui demande du feu. Même en le dévisageant au travers des effluves de fumée, il ne décèle aucune réaction. Une onde de joie le parcourt, elle se manifeste par un large sourire.
«Vous avez eu une bonne nouvelle ou quoi ? », lui assène le patron.
– On peut dire ça », répond-il.
Un livreur entre et vient déposer sur le comptoir une pile de journaux. L’homme anciennement appelé Alain n’y prête guère attention, mais quand les quotidiens commencent à circuler dans l’assistance, chacun se tourne vers lui d’un air suspicieux.
Pourquoi est-ce que tout le monde me regarde ? Il attrape un exemplaire du journal et survole la une. Une photo de son nouveau visage sur toute la hauteur de la page, avec ces mots en rouge au-dessus : « L’Ennemi public N°1 ». Le patron a reposé discrètement le combiné téléphonique. Déjà, une sirène de police se rapproche.
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