Le dernier jour de la sorcière

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Le visage de Morgane était sans âge, ni jeune ni vieux, bien qu'on y pût lire le souvenir de maintes choses, tant heureuses que tristes. Sa déception profonde sur la nature humaine et sur les hommes se voyait à peine, réduite au battement sur les tempes du sang qui irrigue et gonfle la veine. Sa chevelure était sombre comme les ombres du crépuscule et ceinte d'un bandeau d'argent ; ses yeux étaient du gris d'un soir clair, et il y avait en eux une lumière semblable à celle des étoiles ou de la mer lorsqu'elle est lointaine, comme au repos, mais qu'on la devine à l'intérieur d'elle-même toujours fougueuse et spumescente ; elle paraissait aussi vénérable qu'un roi ou une reine dans la plénitude de leur force, mais son port et sa dégaine étaient bien ceux d'une fée, assise sur un rondeau, le genou remonté sur la jupe pourpre frangée d'un ruban argent ; et la main était toujours posée sur une lance au pommeau vigoureux, serti à son crâne d'un rubis éclatant. Elle regardait approcher quelqu'un avec la majesté de ceux qui ont le calme nécessaire pour la gouverne, mais ses yeux pétillaient d'un intérêt et d'une curiosité différents, mettant des étoiles d'or dans l'anthracite impeccable de son regard souverain, juge, distant. Quel était donc ce chevalier qui avait traversé la forêt sans perdre rien de son harnois ni d'une certaine nonchalance, sur un destrier qui avait dû, comme lui, connaître l'enfer qu'elle avait elle-même dépêché à Paimpont : le Chevalier Vert qui attaque aux sources et par derrière, le Chevalier Pourpre qui tombe des arbres avec une pluie de pierres coupantes et meurtrières et, son neveu, Morfred, le plus félon des chevaliers qui guide les égarés vers des antres où dorment des bêtes sombres, des banshees en colère, des dragons borgnes qu'un réveil brutal rend furieux, très mécontents ?
La plupart des chevaliers ne traversaient pas la forêt en entier, arrêtés par les obstacles qui déciment ou font rebrousser chemin. Quant à ceux qui avaient réussi cette traversée, elle les tenait bien aux fers dans la glace lisse de son lac au bord duquel, royalement assise, elle voyait arriver avec de plus en plus d'intérêt ce jeune homme en armure étonnant. Il avait remonté le hanap de son heaume avec son gantelet, comme l'eût fait un gant, mais la visière ne tenait pas en place. Son trot était léger, mais le cheval allait de travers, ayant peur du gué et des pierres et, piaffant à chaque faux pas comme s'il expliquait à son cavalier les difficultés qu'il rencontrait. Lequel cavalier se penchait, rassurant, mais, le hanap retombé, le cheval clopinant. Pourtant, ils allaient sans s'alarmer, décontractés incroyablement.
Tout le Val était piégé. En chaque arbre, une âme, en chaque pierre, une arme et, partout, des armées, des yeux, des créatures, des guetteurs, des êtres. Tout était prêt à bondir ou à riposter. Au centre du vallon, l'eau du lac était une immense forteresse à ciel presque ouvert puisque, c'était par un sortilège que 243 chevaliers étaient retenus prisonniers sous l'eau et dans un palais de verre. Morgane avait reconnu en chacun d'eux venant dans le val la même fêlure d'âme que celle du chevalier qui lui avait juré amour et fidélité sans jamais revenir, une fois passées les noces charnelles. Elle avait eu le cœur brisé puis, avec le temps et, comme toutes les attentes sont vaines, que celui qui est parti jurant fidélité ne revient jamais à l'horizon où, avec foi, infaillible, on le guette, elle avait appris le ressentiment, qu'il y avait des responsables à sa tristesse nouvelle, que ce n'était pas à cause d'elle-même qu'elle avait été délaissée, réduite, omise, rendue insignifiante. Sa rancœur était juste et l'homme facilement déloyal, le chevalier, presque substantiellement infidèle, tout autre que dans ses discours courtois où il ment.
C'est ensuite que, cherchant une issue à sa souffrance, elle avait transformé son dépit et l'injustice en un endroit et en un châtiment. Un sort avait été jeté à toute la forêt par ses soins et, dans le lac, il lui avait suffi d'inverser le reflet des arbres lancés vers le ciel comme des tourelles pour laisser faire la magie, l'impression, le for de la conscience. À l'envers, les arbres reflétés paraissent des tours dans l'eau limpide dont ceux de la berge ne sont que le prolongement, la forêt terrestre. Reconnaissant dans cette clarté luminescente et ce fort, l'étoffe de leur quête, les chevaliers tombaient à l'eau tout seuls, croyant atteindre un pays meilleur que la terre, une sorte de Jérusalem. Puis ils devenaient captifs, non des reflets qu'un rien dans l'air ébranle, mais de leur mensonge révélé, de la nature de ce mensonge, l'illusion, dont étaient faites les tours du château englouti de Morgane, et dont la toiture n'était que la surface de l'eau qu'ils prenaient pour un couvercle les enfermant dans un palais de glace.
Le sortilège de Morgane était fait d'un peu de magie et d'une illusion d'optique qui fait prendre pour réel le reflet des choses, inversant les mondes. La magie était de maintenir en vie tous ces noyés comme dans un vrai château au lieu de les laisser aller à l'enfer.
 
Le chevalier désinvolte qui avançait sur son cheval Isabelle, aussi décontracté que bavard et maladroit, était à présent tout proche de la sorcière assise près de ce royaume pris dans le globe d'un lac où les détenus sont malheureux, mais dorment, bougent, mangent, conversent. Un délice pour étudier de près les créatures humaines.
— Tous les hommes ne sont pas si mauvais, dit le jeune homme, visage à moitié découvert quand il fut devant la sorcière dont le regard était pailleté des flammèches de l'esprit qui va et vient, estime, soupèse, se souvient, revoit, imagine, rumine, danse. 
— Non, je ne suis pas en train de vous mentir, ajouta-t-il relevant sa visière. Tous les hommes ne sont pas fourbes ni les chevaliers tous déloyaux, et mon roi a besoin d'eux pour terminer sa guerre. Aussi, je vous demande de libérer mes compagnons, dit encore Lancelot, le jeune homme qui parlait ainsi.
Il avait l'air sincère malgré ce quelque chose de faux qu'ils ont tous et qui, forcément, un jour ou l'autre se révèle, l'emportant sur tout le reste qu'il gâche.
Mais il était si joli avec son hanap qui n'arrêtait pas de retomber sur son museau, son cheval qui, enfin calé, suivait dans l'air le vol bleu des libellules, celui des papillons arc-en-ciel et, son épée pendue sur le flanc de ce destrier dont on savait qu'elle avait servi, puisque le cheval et l'homme étaient arrivés jusque-là, mais, comment, c'était une autre affaire !
Quel enfant ! pensa la fée comme Lancelot bloquait son hanap avec ce qu'il avait trouvé, de la mousse. En même temps, il avait combattu les Dragons, les Korrigans et les Chevaliers Spectres qui ne l'avaient pas laissé passer si facilement. Quel homme ! avec des papillons orange et noir voletant à présent tout autour du cadre de son heaume tenu ouvert comme un paysage, comme une prairie dans la mousse de laquelle poussaient déjà des brindilles allègres qui faisaient souffler en l'air les naseaux de Teinture, le cheval Isabelle qui voulait voir la scène.
Comment arrête-t-on un envoûtement né dans la juste colère avec la profondeur d'une racine, la dureté d'une dent ? Y a-t-il une fin possible à une inconsolable déception, au nœud que fait la confiance indéfectible et en retour trahie  ?
Les chevaliers ont toujours 20 ans et sont jolis comme des pêches, pensa Morgane en se levant de sa pierre. Elle frotta le pommeau rougi de sa canne et une pluie d'étoiles s'éleva du lac, crevant la surface de ce piège tenant en garde la réalité insuffisante, et rendant au monde donné tous les chevaliers captifs. Moi, j'ai mille ans, un amour éternel où je n'ai pas failli, ce n'est pas en moi qu'était l'ivraie, aux autres, redonnons une chance ! fit la sorcière redevenant Fée et Magicienne.
— Merci Madame, répondit en rassemblant son petit troupeau qu'il houspilla tout le trajet, le preux Lancelot, Chevalier du Lac désormais.
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Sylvie Neveu · il y a
Pour la majesté !
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Brigitte Bardou · il y a
Un texte envoûtant cousu de magie et de poésie. Très beau, vraiment !
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Patricia JERNIDIER · il y a
Belle histoire aux allures de conte de fée. Valeureux est ce Lancelot qui réussit à transformer la sorcière en fée en la libérant de son ressentiment.
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Jean-Louis Blanguerin · il y a
une légende qui n'en a pas fini de fasciner
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Eva Dayer · il y a
Magie de la Bretagne...
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Doc Pavo · il y a
très bonne nouvelle de fantasy; Lancelot est vraiment costaud pour avoir surmonté toutes les embûches de son périple en forêt de Broceliande
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Ginette Flora Amouma · il y a
La forêt de Brocéliande et ses légendes nous envoûtent toujours quelque soit la façon dont on les aborde .
Votre conte est plein de magie et de surprises.
Cela renouvelle le genre , resté unique, des récits de Lancelot.

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Fred Panassac · il y a
Prenant sa source dans la légende arthurienne, ce conte magique et poétique, qui narre le sort de chevaliers retenus dans les eaux d’un lac, est un moment de lecture très agréable et dépaysant écrit dans un style très maîtrisé qui sait très bien où il va dans des phrases longues et néanmoins fluides.
Je me suis laissée surprendre à aimer ce conte, et n’ai pas vu le temps passer. Le personnage de Morgane est renouvelé et présenté de manière très séduisante à la fin de cette histoire qui par moment est empreinte d’humour.
Bravo Ellis pour la sélection et bonne continuation à ce beau récit.

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