Le dernier chapitre

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J'ai grandi dans une maison où toutes les pièces, hormis la salle de bain, étaient équipées de bibliothèques. Chez-nous on ne pouvait pas échapper à la lecture : l'ennui était même un vice  [+]

Image de Été 2018
La presse faisait son raffut habituel derrière ma porte.

Ma notoriété était désormais le seul bagage que j’emportais avec moi où que j’aille. Et quel bagage : lourd, fatigant. L’hôpital était une cacophonie. Les médecins du bloc et les familles ne font pas autant de bruit lorsqu’un patient meurt ! Mais dans l’attente de mon décès, ma vieillesse était devenue assourdissante. Mon prochain anniversaire, 121 ans, était annoncé à grands coups de télévision, de radio.

Entre deux cachets, mon nouvel éditeur me présenta le journaliste qui devait m’interviewer aujourd’hui. Il représentait un magazine réputé, un peu « intello », dont je n’avais jamais entendu parler. Qui aurait pu prédire que les romans de hall de gare voyageraient jusque dans les salons de l’intelligentsia ? On le fit pénétrer dans mon modeste sérail hospitalier avec beaucoup de cérémonie. J’allais le regarder de plus près – après tout j’avais passé l’âge des prétendants mais les admirateurs et les flatteurs faisaient un bon substitut –, quand mon infirmière me demanda où j’en étais de la douleur. « Un bon huit », mentis-je.

Je crus voir sourire mon visiteur, mais je suis peut-être mauvaise langue. La médisance et la paranoïa sont les prérogatives de l’extrême vieillesse. L’infirmière stimula ma perfusion : une nouvelle rasade de morphine. « Merci, ma petite Anaïs ! ». Ma dealeuse me laissa à ma loge, en tête-à-tête avec ma groupie du jour. Le jeune homme était fort beau et désormais nimbé d’un halo de morphine : je me dis à moi-même que certainement il devait exister quelques passerelles incongrues qui associent une rock star à une écrivaine de 120 ans.
Il me baratina un moment sur son magazine. Il faisait semblant de me convaincre tandis que je faisais semblant de l’écouter. Je l’épluchais comme un oignon. Il semblait sincèrement ravi de me voir mais à son admiration se mêlait un genre de familiarité à peine cachée.

— Je vous connais !
Je déroulais méticuleusement mes souvenirs, 120 ans de bobine. Disons 115, car je ne prétends pas avoir la mémoire de ma genèse à quatre pattes. Non seulement il m’était familier mais il m’évoquait un souvenir troublant, une fumée d’encens. Ou bien était-ce la morphine qui m’embuait les idées ?
— 1971, à Bordeaux. Vous étiez là à l’une de mes signatures. Mais le plus étonnant c’est que je jurerais que vous aviez la même tête.
— Vous devez vous tromper, s’amusa-t-il. J’ai 33 ans, ce serait impossible. Vous avez dû signer énormément d’autographes en plus, à moins que ce ne soit un sosie ! Si c’est le cas, je dois vous l’accorder, vous avez une mémoire extraordinaire…
— Extraordinaire, en effet !
Je me redressai d’un bond sous mon drap pour l’ausculter.
— L’argument de la vieille folle ne fonctionne pas avec moi, monsieur. Je suis un fossile certes, mais comme l’ambre : ce que le temps a préservé à l’extérieur, il l’a préservé davantage à l’intérieur. Et puis, je n’ai jamais entendu parler de votre magazine avant aujourd’hui…
J’étais à présent résolue à le percer à jour. Entre ce physique avantageux et ses airs mystérieux, cet homme offrait à la vieille femme que j’étais une source de distraction précieuse.
— Que me voulez-vous vraiment ?
— Je dois dire que je suis l’un de vos plus grands admirateurs… avoua-t-il.
J’étais prête à le croire mais j’ajoutai :
— Et assurément l’un de mes plus vieux admirateurs. Je suis certaine de ce que j’avance. 1971, c’était bien vous.

Cette pensée ouvrit dans mon esprit une nouvelle porte des plus inattendues. Je ne l’avais entrebâillée qu’en de rares occasions, mais soudain c’était comme si je venais de l’enfoncer mentalement.

— Ou bien vieillissez-vous, vous aussi, à un autre rythme que les autres ? Auquel cas votre présence ici et là-bas se justifierait…
— J’étais venu vous interviewer et voilà que vous posez toutes les questions ! 

Il posa sur mon lit une main qui se voulait rassurante. Je bondis, sur mes gardes ; j’avais l’habitude d’être traitée comme une poupée de porcelaine. Ce garçon plein d’audace avait perturbé pour de bon quelque chose dans ma chambre, avec ses façons impertinentes il avait « bouleversé mon feng shui », pourrions-nous dire.

— Calmez-vous, je ne vais pas vous faire de mal !

C’était vrai. Je le savais. Je venais seulement de comprendre. Moi seule pouvais reconnaître mon visiteur. Je l’avais longtemps attendu. C’était un espoir, une prière. Je tendis un bras tremblant vers lui, je touchais à présent son visage, j’évaluais le tissus de ses vêtements, tout devait avoir un sens. Il fallait que je me souvienne de cet instant pour l’emporter avec moi.

— Alors vous savez, dit-il d’une voix blanche.
— Où étiez-vous ? J’ai cru un moment que vous m’aviez oubliée ! Votre visite me fait tellement plaisir. Quel soulagement !

Je dus éponger quelques larmes du revers de la manche, je regrettais aussi de ne pas être mieux apprêtée pour l’occasion. Je pris à tâtons dans ma commode mon poudrier pour me donner un peu d’allure, c’est à peine si je pouvais le quitter des yeux. Un trait de crayon ici, je redessinai mes lèvres à la volée. Quel vieux tableau je devais faire !

— Voulez-vous une glace ?
— Ne soyez pas idiot !
J’eus un geste de dépit.
— Il y a bien longtemps que ces maudits gadgets ont cessé de me flatter. 

Sous mes grands airs de dame, je n’en menais pas large. J’avais attendu ce rendez-vous si longtemps. J’invitai mon visiteur à s’asseoir plus près de moi et j’écartai ses stupides accessoires d’apprenti-reporter. Il n’en avait plus besoin maintenant que je l’avais démasqué.

— Alors ? Vous m’aviez oublié, c’est ça ?
La curiosité me dévorait, je ne lui laissais pas le temps de répondre. 
— C’est complètement pardonné, et puis j’en ai bien profité. Je dois dire qu’au début c’était une bénédiction : tant de livres à écrire et si peu de temps ! Imaginez… Puis les années passant, ma glorieuse procession est devenue un long et pénible enterrement. Je ne suis pas allée aux derniers d’ailleurs… Ils se ressemblent tous, ils me narguent dans leurs boîtes ; j’ai même acheté la mienne (acajou). J’ai aussi prévu le vin pour la veillée (un vin de garde, vous devez vous en douter)...
Je lui adressai un clin d’œil complice.
— La Mort s’est accordée des vacances ?
— J’avais beaucoup à faire… marmonna-t-il pour toute excuse.
— Vous auriez tout de même pu me faire partir avant mes arrière-petits enfants. Je vais vous dire, je n’ai jamais voulu apprendre leurs prénoms. Il vaut mieux ne pas demander leurs prénoms, c’est plus facile croyez-moi. Et vous-même comment vous appelez-vous, en vrai ?
— Les gens ne demandent pas mon prénom en général, je crois que je n’en ai pas. Sûrement pour la même raison que vous…
— Ça paraît logique, en effet !
Je goûtais un moment sa phrase, amusée par le ton naturel que prenait notre conversation, une conversation si longuement repoussée. J’espérais prolonger un peu ce moment, mais à mes conditions cette fois-ci.
— Êtes-vous un homme ou une femme ?
— Quelle question idiote ! s’indigna-t-il. Ni l’un ni l’autre. Je suis moi.
— Et y en a-t-il d’autres des comme vous ?
Il se contenta de sourire poliment.
— Non… Peut-être…
Sans doute se posait-il la même question. Il ne prononça pas un mot. Cependant son regard se voila très légèrement. J’aurais pu ne pas le remarquer mais je scrutais, je devinais sa solitude. Il n’avait plus personne. Peut-être même avait-il toujours été seul.
— Toutes ces années à tremper dans le bain de l’humanité, j’imagine que nos petites émotions ont dû déteindre sur vous…
— Pas du tout. Disons que je ne suis pas fait du même argile, les règles du jeu sont différentes pour moi.
— Regardez-vous ! (Je pinçais, pour m’en assurer, les muscles sous sa chemise). Beau et fringuant depuis tout ce temps, que dis-je, cette éternité ! Jamais vous n’avez été tenté de croquer la pomme ? Je suppose que vous faites l’impasse sur le « Tu ne tueras point », mais vous devez bien être sensible à quelques-uns de nos péchés ?
— Figurez-vous que j’ai mes propres péchés capitaux, expliqua-t-il, très docte. Il déboutonna sa veste et desserra sa cravate. C’était une créature tout à fait distinguée.
— Interdiction de tomber amoureux ?
La romancière que j’étais ne put s’empêcher de glisser naïvement cette banalité.
— C’est une chose fascinante mais je n’y suis pas sensible, je crois. J’ai été très occupé il faut dire… Non, mes péchés sont d’un autre ordre. Le matérialisme, par exemple.
— Voilà une belle illustration de l’expression « On ne l’emporte pas avec soi dans la tombe »…
— Si on veut, acquiesça-t-il. C’est du bon sens remarquez ! Imaginez si je venais à accumuler des années de reliques… Cela finirait par attirer l’attention. Mais le matérialisme est un maigre péché, il vaut votre gourmandise. Il y a aussi l’empathie. Que ce soit clair, si la compassion est fortement encouragée, l’empathie au contraire est proscrite. Son pouvoir est trop destructeur.
— Vous parlez en connaissance de cause ?
— Je l’ai sûrement éprouvé une fois, au début, mais c’est si lointain. J’imagine que le sentiment est devenu insupportable. Je préfère rester droit dans mes objectifs. J’ai grandi avec certaines erreurs.
Son expression se troubla. Voyait-il défiler comme une interminable parade de 14 juillet les peuples ensevelis ? Les familles autrefois triomphantes vaincues par sa main ? Il chassa ces souvenirs et reprit, presque imperturbable :
— Ensuite, il y a les divertissements, bien entendu. Je dois avouer sur ce point que c’est mon péché mignon, vos livres principalement. Je conserve d’ailleurs un exemplaire de chacune des premières éditions.
— Et matérialiste en plus de ça ! je gloussai comme une adolescente aux abois. Je vous pousse au vice, on dirait bien.
Pour la première fois, ses oreilles rougirent de honte et il m’accorda un petit sourire coupable.
— Reste le plus grave d’entre tous les péchés : la nostalgie.
La nostalgie, le mot pesa sur nous deux comme une sentence. Nous demeurions silencieux, lui et moi, partageant le goût amer de cet ultime péché : 
— C’est très sage, dis-je comme pour moi-même. C’est bien l’un des pires… Je m’étonne que ce ne soit pas un péché capital pour nous autres humains, nous sommes pourtant tellement à la merci du temps et de ses mensonges. Et l’êtes-vous, nostalgique ?
Il s’accorda un temps de réflexion, son regard se fit doux et implorant : 
— Seulement de vos premiers romans… Seulement depuis que je sens que vous voulez arrêter d’écrire. 

Sans m’en rendre compte, j’avais posé ma main sur son avant-bras que je caressais distraitement, je consolais l’enfant ; d’une certaine façon, nous nous consolions mutuellement. Il n’avait jamais ressenti cela, je l’aurais parié, mais je n’osais pas troubler sa douleur avec d’autres questions indiscrètes. Je le voyais faire le deuil silencieux des personnages de mes fictions comme j’avais moi-même pleuré tous les disparus de ma famille : parents, oncles et tantes, amis, puis l’horreur : enfants, petits-enfants à leur tour…

— Savez-vous que c’est en réalité la troisième fois que nous nous rencontrons ?
Il fouilla dans sa mémoire universelle mais il resta interdit.
— Je ne comprends pas...
— J’avais sept ans, racontai-je, non sans fierté ; je pouvais à nouveau lui faire la démonstration de mon incroyable mémoire. Nous vivions, mes trois frères, mes parents, mon oncle et moi dans une petite maison du nord-est de la France, et il n’y avait que deux pièces pour nous tous. Lorsque ma mère accoucha de son cinquième marmot, nous étions aux premières loges pour assister à la naissance. Seule une couverture tendue entre les deux pièces nous séparait de cet événement, à la fois tellement naturel et surnaturel. Nous étions sept et d’un coup nous serions huit ! Bien entendu, la catastrophe familiale que représentait cette crise du logement n’avait aucun sens pour moi, je me réjouissais de l’attraction et j’espérais très fort avoir enfin une petite sœur. J’imagine que c'était un drame pour mes parents ; en ce qui me concerne, ça valait la démultiplication des poissons, mais dans notre petite église domestique. La gamine que j’étais n’a pas résisté : j’ai soulevé un pan de la couverture poisseuse qui traînait sur le sol. Je restais plantée là un moment, les yeux écarquillés tandis que mon oncle s’occupait dans mon dos de mes frères.
C’est là que je vous ai vu pour la première fois. Je n’avais jamais été en présence d’un être aussi beau ni aussi propre. Ma mère ne criait plus, elle s’était évanouie ou peut-être qu’elle s’était simplement endormie. Vous teniez dans vos bras ma petite sœur, tandis que mon père était trop occupé à se laver les mains, avec frénésie. Je ne pouvais pas voir ce qu’il essayait de faire disparaître. Lui-même était si absorbé par cette tâche qu’il ne vous remarquait pas. Quand il eut terminé, il épongea le front de ma mère et il nettoya son corps avec beaucoup de respect. Pas une fois il ne se préoccupa de son bébé. Je me rappelle comme vous la berciez en lui murmurant des mots doux et en lui faisant des petits roucoulements d’oiseau. Vous êtes sorti en emportant contre vous notre Sara qui avait de grands yeux noirs. Vous savez, j’ai toujours juré à mes parents qu’ils étaient noirs comme deux petites pierres d’onyx. Mais chaque fois que j’évoquais son nom, je recevais une rouste. Mon père disait que cela faisait souffrir Maman, alors j’ai fini par taire mon seul souvenir de la belle petite Sara, et je me suis bien gardée de parler de celui qui l’avait emportée. Au fond de moi, j’étais rassurée de la savoir avec vous ; je revois ses deux petites billes sombres d’où jaillissait une étincelle, comme s’il y avait au fond de ce petit être une vie qui pétillait et dansait. Elle était curieuse. Elle était fascinée. Je devais l’être aussi. Je n’ai jamais voulu oublier.

Il voyait maintenant la scène se dessiner mais elle n’éclairait qu’un lointain souvenir. Il semblait savoir tout cela, pourtant c’était ma mémoire, plus que la sienne, qui ravivait les yeux, comme de petites braises, de ma sœur mort-née.

— Avant, je me rappelais de chacun d’entre eux…
— Que s’est-il passé ?
Le ton de ma voix n’arrivait pas à cacher un reproche.
— La guerre… Les guerres.
— Ah… 

Regardez-nous comme deux vieux combattants : nous remontions ensemble le Mékong. Il fallait bien en parler. Il m’était toujours impossible d’en dire ne serait-ce qu’un mot avec quelqu’un qui ne l’avait pas vue. Le temps avait valeur de silence. J’avais 26 ans quand la Première Guerre avait éclaté. Elle fut pire que toutes les précédentes et elle m’initiait d’une certaine façon à celle qui devait suivre. À la fois différentes et semblables, comme une mère et sa fille. Notre famille leur avait sacrifié deux de ses trois fils.

— Vous avez dû être débordé.
— Détrompez-vous ! dit-il d’une voix sombre. La guerre a bouleversé ma manière de travailler. Ma seule mission est d’accompagner les gens jusqu’à la porte : je les prépare, je les rassure. Mais dans ce chaos, il était impossible de les aider. Ils étaient 100, 1000, ou 10000 à mourir d’une balle, d’une explosion. Les hommes et les femmes à cette époque ne mouraient plus au fond de leur lit. C’est pourtant là que je réalisais mon œuvre, le plus souvent. J’aurais voulu les aider tous, mais je n’en accompagnais aucun. Ils ont été si nombreux à m’échapper. Avec l’expérience, je me suis résigné : j’ai choisi de poursuivre comme avant... Je n’ai jamais su faire que de cette manière. L’artisan qui refuse l’usine. J’ai déserté les tranchées et je suis retourné arpenter les hospices. Il m’a fallu en abandonner un si grand nombre ! La mort n’avait pas son mot à dire pendant la guerre, les hommes avaient décidé de la façon dont ils allaient s’entre-tuer.
— Et aujourd’hui ? demandai-je.
— Ils sont plus nombreux, les armes plus meurtrières, mais ce sont les villes, bien plus que les guerres, qui tuent.
Il paraissait las. Je reconnaissais chez lui les mêmes signes d’extrême vieillesse que j’avais fini par accepter chez moi. Je ne parle pas de ceux, flagrants, qu’un seul regard peut embrasser. Quand le corps a cessé de dépérir passé un certain cap, alors c’est l’âme qui s’essouffle.
—  Je n‘ai pas changé ma manière de travailler, poursuivit-il. Je m’interroge, c’est tout. Sur le sens de tout cela, mon utilité ici-bas…
— Comme nous tous ! Je pinçais sa joue. Pauvre Mort, perdue parmi ces humains, cette nuée d’éphémères. Au moins, nous avons la certitude de la mort.
— Vous avez au moins cela, il acquiesça avec une lointaine envie.
Quelle certitude avait-il, lui dont les règles étaient si distinctes des nôtres ?
— Les gens font tout un plat du sens de la vie en négligeant la mort, inexorable. C’est pourtant un réconfort de savoir vers quoi vous vous dirigez. Vous n’êtes jamais tout à fait aveugles, ni tout à fait dupes. Certains préfèrent juste détourner les yeux. Ceux-là sont en général très malheureux. La fin au moins est une certitude.
— Vous en êtes sûr ? fis-je en me servant une tasse de thé. Je veux dire, j’ai 120 ans et je commence à douter de cette certitude à mon endroit.
Il soupira, exaspéré. Il étendit ses longues jambes puis se leva d’un bond félin. Comme il était élégant !
— Dites-moi au moins que vous avez acheté ce complet pour mon enterrement !
— Vous ne pouvez pas mourir !
Son ton était sans appel. Tout à coup échauffée par cette toquade, je retrouvai un peu de ma superbe, prête à défendre ma juste mort.
— La belle affaire ! Bien sûr que si. Je le peux et je le dois ! C’est grotesque ! Pendant un moment, je me suis sentie chanceuse. Quand j’ai eu survécu à tous mes proches, je me suis enfin libérée de leur emprise et de leurs médicaments. Oui, un moment je me suis sentie mieux, à l’abri, chez moi, entourée de mes livres et de mes personnages. Mais il a fallu que mon éditeur en veuille plus ! Il a voulu médiatiser mon âge – qui n’avait pourtant sauté aux yeux de personne auparavant –, et me voilà de nouveau gavée de pilules, un tube dans la gorge comme une oie. Ce n’est pas une vie mon vieux !
— Mais les romans ! Vos romans ! Personne d’autre ne peut les écrire, protesta-t-il.
— Il se trouvera bien un imitateur. Ils appellent ça des « fanfictions », vivez donc avec notre temps !
— Ne plaisantez pas avec cela, regardez comme on a massacré Autant en emporte le vent
— Margaret Mitchell se retourne-t-elle dans sa tombe ? questionnai-je, opportuniste.
— Je ne sais pas.
— Il fallait bien que je demande.
Nous échangeâmes une joute muette. Mes yeux gris, fatigués de trois opérations de la cataracte, ses yeux noirs et brillants comme ceux de ma Sara, la curiosité de la naissance et la sagesse de l’éternité confondues.
— Vous ressemblez à ma sœur, murmurai-je pensive. Ma colère était endormie par sa beauté juvénile. Mais votre visage est si changeant ! Je ne saurais le décrire. Je commencerais sûrement par la chose la plus improbable : « De beaux paradoxes, des traits communs et inoubliables à la fois, une carrure d’homme qui traînerait l’ombre d’un enfant ». Est-ce vraiment votre visage ?
— Chacun voit ce dont il a besoin. Une mère, un mari… Ils passent à travers moi d’une certaine façon.
— Et si j’ai besoin de vous voir, vous ? De voir la Mort pour lui réclamer mon dû ? Peut-être suis-je la seule personne qui ait vu votre vrai visage !
— Vous vous flattez…
— 120 ans, c’est un beau cadeau, je dois avoir quelques mérites, minaudais-je en roulant de l’épaule. 
Il me rendit un sourire franc qui ne voulait rien nier. Mais il reprit vite ses sens :
— Vous ne pouvez pas partir. Il faut encore écrire.
— Divertissement, divertissement et DIVERTISSEMENT ! Voilà ce que sont mes livres, et vous, monsieur la Mort, vous péchez. Assez de cette dépravation. Voilà plutôt ce que vous allez faire : attendez quelque temps, puis relisez-les depuis le tout premier. Vous aurez l’impression de les redécouvrir et vous n’aurez pas le courage d’aller jusqu’au bout en réalisant que le talent s’évapore un peu plus à chaque page. Maintenant, suffit ! Je suis fatiguée et j’espère que vous aurez la courtoisie de m’emporter dans mon sommeil. Ce serait, je pense, la moindre des choses, compte tenu de votre négligence. 
— Vous ne pouvez pas ! s’écria-t-il.

Sa carrure parut soudain emplir tout l’espace de la chambre d’hôpital, et je me sentis disparaître sous mes couvertures. Il était tout à coup si imposant d’autorité qu’il paraissait avoir perdu sa stature humaine.
Lorsqu’il réalisa que sa voix avait peut-être porté trop fort, il se faufila vers la porte, l’entre-bâilla et s’assura que cet élan n’avait pas alarmé une infirmière.

—  Vous ne pouvez-pas, reprit-il en revenant s’asseoir à mon chevet. Sa voix était apaisée, charmante ; il essayait de m’amadouer, à présent. Regardez, vous n’avez même pas de fin ! Soixante-douze tomes et nous ne savons toujours pas si Samuel a retrouvé sa sœur. Il la cherche depuis le début de la guerre. Que sait-on vraiment de son destin, hormis quelques pistes jetées ici et là ? Est-elle encore vivante ?

Il n’avait pas tort. Je dois confesser à mes lecteurs que je n’aime pas finir les choses. Visiblement, ma mort s’annonçait à l’image de ma vie dilettante. J’avais passé soixante-douze tomes à remettre au suivant cette fin maudite, jusqu’à ce qu’elle cesse d’être un but à atteindre : ce n’étaient que des histoires, des tranches de vie inventée. Quant au dernier chapitre, il y a longtemps que je n’y avais plus songé.

— Je suis une très vieille dame, expliquai-je.
Il me fallait jouer la carte de la grand-mère fébrile, ultime séduction. Je lui pris la main, elle était glacée, je ne sus si c’était là une chose habituelle ou si c’était cette échéance qui le tétanisait.
— Je n’ai plus le temps d’écrire un roman supplémentaire pour tout terminer…
— Mais vous l’avez ! Je vous donne tout le temps ! Tout le temps qu’il faudra à votre imagination pour écrire, et écrire encore de nouvelles histoires de Samuel !
— Mais je n’ai plus d’imagination ! Ma voix se serra car cette révélation venait de frapper mon orgueil. Je n’en ai plus. Même l’imagination est une ressource qui se tarit et qui meurt. Où puiserai-je mon imagination ? J’ai vécu suffisamment longtemps pour voir que l’histoire se répète inlassablement : les hommes se tueront, ils voleront leurs prochains qu’ils envieront, les maris seront cocus, les femmes vaniteuses, les menteurs seront lâches, les justes seront oubliés et les meilleurs mourront pour qu’on puisse adorer leurs monuments. J’ai vu tout ça, plusieurs fois même !

J’étais épuisée par le poids de cette confession qui, loin de me délivrer, pesait sur ma poitrine autant que sur ma conscience d’auteur. Certes, je faisais rêver les scientifiques de l’éternité mais je me sentais vieille, si vieille ! Je lui demandai de redresser mes oreillers. Il m’aida et m’offrit un verre d’eau que je corsais avec quelques antidouleurs. Je les avais cachés dans un bas pour qu’ils échappent à la vigilance de mes tortionnaires.

— Je ne peux pas vous laisser partir…
Ses yeux brillaient d’une lueur inhabituelle. Des larmes montaient au bord de ses paupières, retenues-là par manque de pratique ou peut-être simplement par pudeur.
— Vous ne voulez pas… Je peux vous dire la fin de l’histoire, ici même, cela restera entre nous…
— Et tous vos lecteurs que vous décevrez, supplia-t-il ; je sentis pourtant que sa conviction vacillait.
— Mes premiers lecteurs sont morts, les nouveaux n’ont pas le courage de lire soixante-douze romans médiocres dont près de la moitié est une resucée des débuts glorieux…
— Médiocres ! s’indigna-t-il… Il était prêt à défendre ma pauvre œuvre comme s’il s’agissait de ma vertu. Médiocre ! Je ne crois pas ! Les gens vous liront, ils vous liront encore longtemps ! Vous entrerez à la Pléiade, vous serez éternelle !
Je lui caressais les cheveux, ils avaient l’odeur de lait sucré, tiède. Bien sûr, le sucre comme la chaleur n’ont pas de parfum, mais chez lui ils en avaient, c’était une chose merveilleuse et délicieuse. J’apaisais l’enfant capricieux :
— Pour que la postérité me juge, il faudrait d’abord que je meure.
Il enfouit son front dans ma main, je sentis qu’un millier de questions se bousculaient sous mes paumes mais le temps nous pressait. Je le voyais surveiller la pendule par moments. Maudite pointeuse à laquelle il avait cessé de rendre des comptes depuis trop longtemps !
— Est-ce que Samuel retrouvera sa sœur ?
L’idée me vint de lui mentir, mais puisque j’ignorais la teneur de ses pouvoirs surnaturels, je me figurai qu’il valait mieux montrer patte blanche. Je me résignai donc à répondre sans détours :
— Non. Il était seul.
— Il l’a perdue depuis longtemps ?
— Depuis toujours.
— Mais alors à quoi bon ces romans ? A quoi bon sa quête ? Il aurait aussi bien pu se laisser dépérir et…
— Et il n’y aurait pas eu d’histoire. Il n’y aurait pas eu de moteur. Peut-être même qu'il n’y aurait pas eu de vous.
Son regard m’interrogea puis m’accusa. S’il avait eu mes livres, tous mes soixante-douze livres sous la main, il les aurait brûlés, j'en suis certaine.
— Lorsque je vous ai revu en 1971, j’ai cru vous reconnaître à cette époque. Peut-être n’ai-je pas été tout à fait honnête moi non plus, avouais-je. La vérité se déroulait sous mes yeux autant que sous les siens : au fond, je devais savoir que tant que vous me liriez, je gagnerais du temps. Peut-être que je suis enfin guérie de mon orgueil. Le mérite des artistes est de condenser le temps, de le presser et d’en distiller quelques gouttes de cet élixir qui rend fou : le génie. Je n’ai pas beaucoup de mérite, vous savez… C’est votre œuvre autant que la mienne.

Il inspira profondément. On aurait cru qu’il tirait sur une cigarette invisible pour calmer ses nerfs. Il prenait une décision. Peu à peu, l’air avait changé autour de nous, je ne saurais dire quand exactement. L’heure des questions et celui des révélations avait passé. Dans un dernier élan d'énergie, je jetai au sol mes oreillers et j’appuyai sur la télécommande électrique pour allonger mon lit. Comme j’étais toute maigre, la Mort vint s’allonger près de moi, épaule contre épaule.
— Je me suis toujours demandé ce qu’ils voient en dernier, fit-il en regardant pensivement le plafond.
— Vous n’y êtes jamais allé ?
— Non. Ce n’est pas pour moi.
Comme il gigotait, j’essayai de lui faire un peu de place.
— Ça ne doit pas être très confortable comme ça, maugréai-je sans trop lui faire de reproche. J’étais flattée d’avoir un si bel homme dans mon lit.
— Ça n’est jamais très confortable au début, répondit-il.

Mon cœur s’emballa tout à coup ; je brûlais de honte devant ma peur. Elle était incontrôlable. J’avais espéré que 120 ans de vie me prépareraient à un instant de mort et pourtant j’étais là : grelottante et affaiblie. J’avais l’impression désagréable d’être prise de court : je me retrouvais avec ce vieil ami qu’on n’attend plus et qui débarque à l’improviste. La certitude de ma mort soulevait soudain d’innombrables craintes.
— Est-ce que ça se passe toujours ainsi ?
— À peu près. Même les plus braves m’ont tenu la main.

Il m’offrit sa main réconfortante, elle était à présent chaude et moelleuse. Cette chaleur m’apaisa, mieux que la morphine, mieux que tout ce qu’on a pu m'administrer de gré ou de force. Je me blottis tout contre lui, nous étions maintenant devenus très intimes. Je réalisais à cet instant précis qu’il y a trois types d’intimité : celle qu’on a avec sa mère quand on est un enfant. C’est cette période très courte lorsqu’on lui appartient encore, juste avant l’âge impitoyable de l’adolescence. Il y a aussi celle qu’on partage avec un amant auquel on se donne sans retenue ni pudeur. Et enfin cette dernière intimité, lorsque la mort vient vous cueillir. Chacune a ses mystères, chacune est grandiose.

Nous fixions tous deux le plafond, il parut s’ouvrir comme un ciel d’été après un orage.

— Merci pour tout, murmura-t-il, trop ému pour oser le dire plus haut.

Peut-être aussi ne voulait-il pas rompre le charme et me réveiller alors que je sombrais dans une douce torpeur. 

Ce furent ses dernières paroles.

103

Un petit mot pour l'auteur ? 28 commentaires

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Jennyfer Miara · il y a
J'ai eu peur de plonger dans votre texte (18 min !!) mais je ne regrette pas de l'avoir fait :-)
Dans un autre style, mon TTC "Le crime parfait" est en finale, n'hésitez pas à venir y jeter un œil !!

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Tili Meddifreno · il y a
Merci WildeLaire, je sais que cela peut paraître un peu long pour un "short" je travaille mon esprit de synthèse, promis ! J'irai jeter un œil à votre oeuvre. Je vous remercie pour votre soutien.
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Fabienne Maillebuau · il y a
Bien écrit, mes 5 voix, je vous propose: et disparaître au printemps. Et si vous appréciez les polars noirs+++, je vous soumets: violent parfum acide.
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Tili Meddifreno · il y a
Bonjour Fabienne, je vous remercie de votre soutien, cela fait chaud au cœur. Je vais aller lire vos nouvelles, pour les polars noirs, j'avoue ne pas en être une grande lectrice mais vous me ferez peut-être changer d'avis !
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Didier Lemoine · il y a
Passionnant récit. Le dernier voyage oui ... mes votes.
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Tili Meddifreno · il y a
Merci Didier ! Si vous avez aimé ce texte n'hésitez pas à en parler autour de vous pour qu'il ait ses chances. Nos textes se trouvent un peu "noyés" sous la somme des récits présentés sur shortedition chaque jour et il est difficile de réussir à se faire une petite place.
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Merinos33 · il y a
Merci pour ce trajet gratuit, un ticket pour ce " voyage au bout de la vie " parfaitement maîtrisé ... Respect
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Tili Meddifreno · il y a
Merci Merinos33, à quand un écriture à quatre mains ensemble ?
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Zouzou Zouzou · il y a
...à l'heure où l'âme s'envole pour le grand voyage ! +5
si vous aimez ' À la ravigote ' et ' Dans la Grèce antique '( entre autres )

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Tili Meddifreno · il y a
Merci Zouzou pour votre soutien ! J'irai voir vos nouvelles !
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Sophie · il y a
Passionnant, original, profond !! Je l'ai savouré d'une traite!! J'adore!!
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Tili Meddifreno · il y a
Merci d'être passée lire ma nouvelle Sophie !
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François Duvernois · il y a
Très original et captivant. Une très belle écriture. Toutes mes voix.
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Tili Meddifreno · il y a
Merci pour votre soutien François, n'hésitez pas à partager la nouvelle autour de vous pour la faire vivre un peu !
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François Duvernois · il y a
Je n'y manquerai pas, j'inviterai des ami(e)s à la lire.
Si cela vous dit, je vous invite à découvrir Maréchal nous voilà.

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Tili Meddifreno · il y a
Avec plaisir, j'irai voir votre Maréchal.
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François Duvernois · il y a
Il n'est pas mien, le Maréchal ! Quand vous aurez lu l'histoire vous comprendrez pourquoi... :). Je vous souhaite une belle journée.
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Laurent Renard · il y a
"Quand le corps a cessé de dépérir, alors c’est l’âme qui s’essouffle". C'est beau !...
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Tili Meddifreno · il y a
Un grand Merci Laurent, je suis contente si vous avez pris plaisir à lire.
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Aurore · il y a
Très belle idée cette histoire, les dialogues sont fluides et on s'attache tout de suite à ce surprenant duo. Toutes mes voix !

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