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Showlivier

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LE DEPUCELAGE, par Showlivier Le Poète

« Get down get down Little Henry Lee
And stay all night with me... »
P.J. Harvey – N. Cave / Murder Ballads

D'élévation mystique à chute infernale, c'était à chaque fois la même histoire : un coup de foudre pour une beauté inaccessible, une femme prise, et fidèle. Jamais déesse ne tomba dans son filet . Quant aux thons et autres morues, le mousse les rejetait à l'eau ; il se rêvait « plus grand poète du XXIème siècle », ce qui n'allait pas sans d’exigeantes prétentions sur quelque nymphe aux yeux de saphir ou d’émeraude.
Cool avait découvert la poésie devant un manga japonais : le chevalier du Cygne plongeait sous la calotte glaciaire pour aller rejoindre une épave, et loger une énième rose rouge dans la longue chevelure blanche de sa mère, flottant dans le silence des abysses... quand, de leur côté, le Phoenix renaissait dans les flammes de l'enfer et le Dragon, sous les conseils du grand maître, retournait le courant de la fontaine de Rozan.
Du cygne, il avait hérité la tolérance aux vents les plus glacés ; du dragon, le désir fou d'inverser la course du destin ; de Phœnix enfin, cette folie de toujours revenir à la charge, l'armure plus forte.
Cela dit, c'est souvent l'influence dont on est le moins conscient qui s'avère la plus décisive. Ainsi la psychologie du chevalier Cool-de-source peut-elle se résumer à celle du héros Pégase : un idéalisme enthousiaste des plus butés, prêt à endurer des séances de masochisme XXL.
( Les fans ne manqueront pas de noter l'absence dans cette liste de l'androgyne Andromède. Ce pacifiste couvert de rose savait se sacrifier. On le remercie. )
A l'aube d'internet, Cool vécut avec plaisir le crépuscule des lettres d'amour secouées sous le parfum, des poèmes fiévreux aux bords brûlés, écrits et réécrits jusqu'à belle calligraphie... Conquêtes à la clef : zéro pointé.
Il mit ensuite la main sur les Fleurs du mal, dans une édition illustrée de tableaux de maîtres, ce qui scella son destin de poète maudit.
Nombreux seraient ses acides détours dans l’Enfer de l’Envie, à ronger sa vie de fer comme un enragé frustré. Grand peureux, incapable de fleurir la beauté sur une terre ravagée, Cool voulait du tout fait, sans se rendre compte que la femme porte sur son visage l'amour que lui porte son homme. Si elle est rayonnante, n'est-ce pas que sa vie sentimentale est comblée ?
Ah, le farfadet fuyait la lumière, le lutin farceur s'éprenait d'impossible, aimant bien plus écrire, rêver, fantasmer, souffrir même, que juste : aimer. Simplement, comme un homme.
Aimer. Mot dont il ne connaîtrait le sens que bien plus tard, quand le cycle répété des douleurs et déceptions lui feraient entendre raison. Une fois son cercueil de glace brisé, une fois son ego inhumé...
Comment perdit-il son pucelage ? Pas plus vite que n'avance ce récit, vous donnant une très mince idée de l'étendue faramineuse du champ de ses frustrations. Car la convoitise fit mal à ce téméraire saboteur de couple. Ouiiii...Je sais que cela doit vous soulager, alors, ouiiii, il souffriiiiit ; allant jusqu'à s'en faire un malin plaisir, s'auto-mutilant le cœur pour se sentir exister. The Cure. Joy Division. Nine Inch Nails. Nick Cave. Il n'en récolterait aucun baiser. En retour à ses lettres, toujours le même silence, cinglant. De quoi vous apprendre la finesse et la douceur.
Sa chienne et sa chatte, réconforts domestiques, achevèrent sa formation de félin de l'amour. Chat au pied de la pelote des Parques, miaulant ses élégies aux chevilles de ces trois tricoteuses de nos destinées, Cool parvint alors enfin à infléchir le destin.
Cette ardeur de démon-enfant aimant jouer avec le feu, comment lui refuser un dépucelage tant mérité ? Ainsi voilà : un coup de foudre dans le bus, une lettre transmise, une discussion. – Quoi ? Comment ? Mais pourquoi ? Elle avait un mec.
Cela devait être, et cela fut.
Elle avait aussi un an de plus, une voiture décapotable, et ce petit manque de confiance en elle qui la rendrait si poreuse aux beaux mots du poète.
Oui, bien sûr, elle lui avait dit, redit, c'était écrit noir sur blanc, mais on connaît les feintes de l'amour : l'esprit éteint la lumière pour se voiler l'évidence, et l'araignée, dans l'ombre, tisse sa toile.
Sieste dans un parc, pique-nique improvisé, verres en terrasse, virée dans les vignes à contempler les courbes de la vallée, à lever les bras au ciel pour détendre l’esprit et ne plus les entendre, ces hurlements dévorants des hormones... – Détendre l'esprit, oui, et, quand l’ennui viendrait, il lui parlerait à nouveau, tout naturellement, de cet amour impossible, jusqu'à ce qu'enfin, lassé par cette ritournelle, le dieu Statistic jaillisse de son sommeil antédiluvien pour y mettre quelque piquant !
– Qu’il touche des seins, qu’il palpe des fesses, qu’il savoure des lèvres ! Que Messe soit dite et qu’à Fesses soit bite !
Ainsi fut décrété le Grand Soir. Les dieux n'ont décidément pas changé : toujours aussi paillard.
Ainsi, oui, la soirée s'alanguit, paisible, allongeant sa paume d’or bienveillante sur nos deux âmes tourmentées par le désir... Assis dans un bain de lumière aux derniers rayons du coucher...

Appartement du mec absent. Elle et Cool. Trop tard pour rentrer en bus chez lui. C'est un « Oui », il peut rester. Il est aux anges. Ils vont dormir ensemble. Il le sait, il le sent. Juste cet instant, et cet instant, et le suivant, justifient les interminables mois d'attente. Il ferme les yeux. Il se sent en couple. Ils sont juste tous les deux. Grâce de grâces ! Une lueur s'allume au fond de son œil : il la tient, sa vengeance contre le sort !
Une bonne douche d'eau tiède dans une salle de bain glacée, voilà donc qui fut du meilleur effet. Le froid peut vous changer des fois en yogi. Ainsi de notre Cool, tout beau tout frais, et bien calmé.
Pizza réchauffée, verres de vin, ses yeux dans les siens. Deux enfants dans des corps d'adulte.
Une chambre faite salon. Quelques bougies qui jubilent. Un filet d’encens, dansant, doucement, un slow d'amoureux. Le toucher est aiguisé, l'odorat flotte sous les cheveux du bonheur. Une odeur de pêche.
Elle ne force rien. C'est trop tard. Trop intense. Qu'elle en soit maudite. Il sait si bien la faire rêver. Il l'aime et ne demande que ça : son premier souvenir d'homme.
Ils se retrouvent enfin sous la couette. Dans la chair de l'usurpateur, Peur et Désir s'affrontent ardemment.
Cool s'extirpe de sa chrysalide, pose lentement le bras, sur la couette, une couche au-delà cette femme qu'il brûle de couvrir de baisers...
Il chauffe, il brûle de tout son cosmos intérieur, il flambe sur place jusqu'à en exciter, en incendier sa voisine ; si bien qu’il fallut qu’elle faillit. Faillit à sa fidélité, défaillit dans la sensualité, créant le miracle de la brèche inespérée, ouvrant son oasis de peau à la paume assoiffée de son compagnon d'un soir, comme paralysé par l’honneur. Puis, curieux, sur les hanches, les cuisses, le ventre, les seins dans leur bonnet de corail. Cool absorbe chaque courbe dans le creux de sa main, tandis que l'enrobe la candeur d'un souffle féminin.
Cérémonie mystique, de deux corps accomplissant une danse interdite. Une étoile éclate, une nébuleuse fleurit.
– Mais laissons nos deux tourtereaux gazouiller dans l'intimité. Revenons en arrière si vous le voulez bien. Ce serait trop triste de finir cette histoire ici, non ? Qui plus est, j'avoue avoir oublié de mentionner un détail qui n'est pas sans importance. En effet, aussi mièvre et niais Cool se l’était arrangé, le nounours, à qui la mielleuse avait parlé de Cool, s'il n'avait fait mine de s'en soucier, n'en avait pas moins veillé à couvrir ses arrières...
Elle vient de partir aux toilettes. Cool sort sa playlist. Bande originale d'une passion. A son retour, il la laisse se plonger dans la musique.
Petit pipi de détente absolue. Ô bonheur. En se lavant les mains, il est intrigué : un objet en plastique mou surmonté d'une pointe. Il n'avait jamais vu cet objet.
– C'est quoi le truc rouge en plastique ?
– Le truc rouge ? Ah, c'est... C'est pour éviter d'utiliser des tampons, c'est une flower cup.
– Ah... Ok oui.
Voilà ton trophée champion : the flower cup !
Elle regrette de le décevoir, mais faut bien qu’il sache.
Il zappe tout aussi vite. Refus catégorique. Ce n'est donc que lorsque ses doigts sentent un quelque chose à l'échancrure, que cela lui revient. Elle ne lui conseille pas d'aller plus loin. Il acquiesce.
Heureusement, le bonheur est si grand que cela ne change rien. Ils se tricotent une nuit d'amour, et Cool tient son souvenir. Elle aussi. Pour ce qui est de la culpabilité, je vous laisse peser et distribuer.
« Quoi ??? Il l'a toujours pas baisé ??? » Une lectrice
Comment ça ? Que trouvez-vous à redire ? Il faut encore saler sa note ? N’est-ce pas déjà assez ? Faut-il donc se vautrer dans un bain de sang pour devenir un homme ?
Passer une nuit à cajoler une femme, à vénérer de tout l'appétit de son âme le moindre espace de l'épaule, de la main, des lèvres, n’est-ce pas ça perdre son pucelage ? Prendre tout c’qu’une femme peut vous apporter, et vous dire que ç’en est bien assez pour vous ?
Oui ! Mais oui ! Oui, allez-y, je vous en prie, faites-vous plaisir ! Osez lui gâcher le sien pour mieux savourer le vôtre ! Par pureté de principe ! Allez-lui dire, dans son bus ! Allez le déranger, lui et ses yeux qui pétillent d'avoir découché, d'avoir enfin touché à l'amour d'une femme... Détournez son souffle de la buée de la vitre, détournez son regard de cette campagne alsacienne qui lui semble soudain si belle ! Dites-lui qu’il n’est pas un homme. Ah ! Ah ! Ah ! Nananannère ! Toujours puceau ! Oh, c'est beau ! Allez-y, dites-lui que ce n’est rien ! – Mais voyons donc, c’est que c’est TOUT ! Alors non, nous n’ajouterons ici nulle bassesse, ne serait-ce que pour nous épargner le mauvais œil. Nous sommes solidaires voyez-vous ! Alors OUI !
Lorsque léger, voletant parmi les cupidons enchanteurs, rêvant d’une vie épanouie auprès de sa Juliette, notre Roméo rentra au domicile familial, la banane jusqu’aux oreilles, son frère le certifia d'un sourire :
– Eh ! Cool est dev'nu un homme !

Cool-de-source accepta benoîtement, sous votre avisé conseil, le détail de l’absence de pénétration dans sa nouvelle définition du mot « dépucelage »; aussi put-il avec délice savourer la récompense offerte par son grand-frère, et s’engouffrer, gourmand, dans son premier sommeil d’homme.
Des vagues grises et noires ornaient le ciel, mais sous les paupières de Cool, c'étaient des mantras mouvants de sensations colorées... C'est dans ce genre d'instant que l'adolescent éperdu rêve éveillé, l’amour au corps... poitrine onctueuse, haleine suave, langue savoureuse... On en arrive à en inspirer fort ses vêtements à la recherche d'un parfum, à en embrasser sa propre main. Cela arrive.
Mais elle ne donnerait suite.
Dur. Mérité. Violent. La noirceur envahit le cœur du nouvel homme, y chantant son amer et lancinant chant de sirène. Tout ça pour rien ! Il ne pouvait l'accepter. C'était viscéral. Une colère lourde et sourde, que l'ennui et la solitude de sa campagne attisaient à loisir... Il fallait que la torture cesse ! La moue douloureuse, la frémissante ironie de soleils macabres au bas des larmes : tout tenter, tout perdre !
Comme une maîtresse l'eût si bien fait, il posa sa bombe. Il disait tout ! Tout à l’Ours ! Pour que vérité soit sue ! Lui promettant qu'il ne ferait plus rien pour la déranger si l'Ours la gardait.
Elle ne le recontacta pas, il comprit. Il avait le cœur vide à présent. Dévasté, mais léger.
L'eau coula sous les plombs, une véritable inondation.
L'histoire finit-elle ainsi ? Non. Le ver était dans la pomme. Le couple finit par se séparer.
Il se trouva alors que Cool, de retour de chez son pote Kalache, arriva trop tard chez le grand-frère qui l'hébergeait. Il sonna. La porte ne s'ouvrit pas. Il se sentait coupable d'avoir traîné, trop gêné pour insister. Sans nulle part où dormir, Il en vint donc à l'appeler. Où avait-il eu son numéro ? Les pages blanches certainement... La célèbre bénédiction de la page blanche !
Elle vivait désormais après le terminus. Le tram enfila les stations, et Cool en bondit, courant jusqu'à cette auberge inespérée avant qu'elle ne ferme.
Bises !
Il fonce dans la salle de bain se rincer, et ressort.
– Tu t’es lavé ?

– Ouais ouais, j’ai pris l’éponge.

– Bah t'aurais dû m'demander une serviette ! Tu l'as prise où l'éponge ?

– Ben au lavabo, mais ça va c'est cool, pas besoin de....

– Ah merde, c’est l’éponge pour laver la cuvette !
No comment. Il resta lui-même et sourit. Cool.
Tout s'enchaîna très vite. L'occasion ou jamais de rattraper le temps perdu. Elle remit la playlist, elle lui dit qu'il pouvait la rejoindre au lit, il sortit trois capotes, elle lui dit que ça risquait de faire beaucoup, elle se dévêtit et...
Le fiasco. Pas d'érection. Pas non plus de fellation. Pas davantage de sexe au petit déjeuner. Cela ne s’y prêtait pas. Pour une autre fois, se dirent-ils, sans vraiment y croire. (En effet, elle en aurait alors trouvé un autre, et lui confierait juste le regret de ne pas l'avoir encouragé ce soir-là, chez elle... de l'histoire ancienne. )

EPILOGUE

Elle descend chercher le courrier. Une carte-postale ! Et quelle carte postale ! Cinq photos pêle-mêle de statues antiques au mât baissé ! Quel rigolo ! Elle pose ça, allume la radio et part à la douche.
Et Brassens de conclure : « La bandaison Papa ça n’se commande pas ! «
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