Le départ d'Anna

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L'imagination me donne l'impression que je peux réussir des milliers de choses  [+]

-Maman, Papa, je sens qu’il est l’heure que je parte. Demain.

Anna avait lâché ça sans prévenir, à l’heure du dîner, alors qu’elle mangeait avec ses parents sur la plus belle terrasse de l’avenue du vent des grues. La lumière du soir se reflétait sur sa peau claire, quasi translucide. Anna n’était pas ce genre de personne à parler pour ne rien dire. C’était une jeune fille menue au regard bleu acier, pas très extravertie mais avec un grand cœur. Elle en avait marre de rester chez elle, dans le confort et la douceur, alors que dehors des guerres éclataient, des ouragans se démenaient et les déserts avançaient dans les villes. Elle ne pouvait plus supporter l’idée de rester sans rien faire. Depuis toute petite, elle avait préparé ses parents à son désir de changer les choses. Pourtant, à cet instant là, elle sembla si fragile et démunie, que sa mère ne put s’empêcher de frémir.

-Ce n’est pas un peu trop tôt ma chérie ? demanda-t-elle avec douceur.

Anna inspira. Elle ne pouvait pas en vouloir à sa mère, une mère poule pleine d’attention qui a vu ses enfants partir un à un et très loin. Elle ne les revoyait qu’une fois par an voire tous les deux ans et leur donnait rendez-vous toujours au bord d’un lac, où la faible brise caressait ses longs cheveux d’argent. Si ce détail amusait le père d’Anna, Anna en était très fière car il lui semblait avoir hérité de ce côté poétique et rocambolesque de sa mère. En davantage utopiste, rêveur et anarchiste.

-Maman, je suis prête. Ca va aller, je suis grande maintenant, tu m’as très bien préparée, tu sais que je vais me débrouiller.

Sa maman soupira.

-On se donnera rendez-vous près du lac Baïkal, sourit-elle.

- C’est une grande décision, dit le père d’Anna en prenant tendrement la main de sa femme. Je suis fier de toi ma chérie. Nous allons préparer ton « grand saut » en rentrant.

A ces mots, le cœur d’Anna s’emballa. C’était bon ! Le grand jour arrivait ! Toute sa vie s’était comme résumée à ce moment exaltant de réaliser son rêve : partir de chez elle pour faire quelque chose d’utile, d’intense, de fort, pour apporter sa pierre à l’édifice, sa goutte à l’océan. Elle espérait de tout son cœur avoir les capacités et la ténacité pour réussir son projet de rendre les gens heureux et respectueux de tout ce qui vit sur terre. Anna prit ses parents dans ses bras et le doux parfum mouillé des larmes de sa mère lui fit prendre conscience qu’elle allait, elle aussi, perdre quelque chose.

De retour à la maison, le papa d’Anna sortit une grande carte et l’étala sur la table de la cuisine pendant que sa maman préparait des douceurs à grignoter.

-Nous sommes ici, dans ce coin là de la Russie, et tu partiras sur ce chemin là.

Ils passèrent bien deux heures à parler itinéraires et voyage, et les étoiles qui brillaient dans les yeux bleus acier d’Anna amenaient comme une lueur de galaxie infinie, de possibilités prometteuses et illimitées dans toute la pièce.

-Ma fille, conclut la maman d’Anna, sache qu’on t’aime et que quoi qu’il arrive, tu seras toujours la bienvenue chez nous...

-...même dans 1000 ans ! plaisanta son père pour cacher sa nervosité.

- Tu as un cœur pur et généreux, et malgré les obstacles, tu rebondiras pour créer ton propre chemin. Nous croyons en toi. N’oublie jamais de croire en toi aussi. Tu es capable de choses immenses, petit à petit.

- Il n’y a jamais d’échec, poursuivit son père, soit tu réussis, soit tu apprends. Nous passerons te voir, toi et tes frères et sœurs, une fois par an, ne nous oublie pas !

- Jamais ! s’écria Anna. Vous m’avez tout appris, tout ce que je suis c’est grâce à vous, je vous emmène avec moi, dans mon cœur.

Après une dernière étreinte familiale, les parents allèrent se coucher et Anna monta sur le toit de sa maison par le velux de sa chambre, comme d’habitude. Elle admira longtemps les étoiles et pensa tout haut :

-Alors ça y est, je pars. Je vous verrais d’un peu moins près mais je sais que vous continuerez de veiller sur moi.

Anna ne dormit pas beaucoup cette nuit là. Un mélange de stress et d’excitation l’habitait et semblait jouer avec son sommeil. Le jour d’après arriva. Puis ce fut le départ.

La jeune fille, si déterminée et pourtant si vulnérable, fut pressée par une force bien plus grande qu’elle. Elle le ressentait dans toutes ses particules et même dans l’air ambiant, qui avait changé de texture - il faisait doux et sec à la fois, avec une énergie plus tendue, plus palpable dans l’air : c’était maintenant qu’il fallait partir. Anna s’éloigna, en tremblant de peur et d’excitation, de tristesse et de joie. Elle prit la route et ne se retourna qu’avant le premier virage, pour faire un dernier signe de main à ses parents. Et ils étaient toujours là, à la regarder partir, et Anna, qui n’avait jamais vu ses parents de si loin, sentit tout de même leur émotion, et son cœur se serra. Elle envoya un baiser et s’engouffra dans un chemin qui descendait. C’était comme si elle glissait sur du coton : la route lui semblait si facile et si attractive : Anna courrait presque. La vue était dégagée et elle vit d’autres jeunes personnes au loin, qui prenaient aussi une route qui descendait. Vers où menait la sienne ?

Elle le savait, évidemment. Quelques mètres plus loin, la fin de la route, le vide abyssal qui l’avait appelé depuis toujours. Elle s’y jeta sans réfléchir.

Anna n’avait jamais voulu se suicider, et pourtant, l’étendue dont elle n’arrivait pas à discerner la consistance l’attendait et n’avait rien à voir avec la douceur de son chez elle. Elle paniqua. Allait-elle s’écraser et mourir ?

Instantanément, son cœur se comprima au fond de sa poitrine, emporté par la vitesse de sa chute, et en même temps des images somptueuses lui apparurent. Elle réalisa qu’elle était en train de le faire, ce « grand saut », et qu’elle ne reviendrait jamais. Elle se sentit lourde et tellement légère en même temps. La chute libre lui avait révélé l’intensité maximale qu’un corps pouvait ressentir et elle était pleinement heureuse de vivre son rêve. Bientôt, elle allait apporter sa contribution à ce monde.

Les personnes qu’elle avait vu de l’autre côté du chemin la suivaient dans sa chute. « Papa, Maman, je ne suis pas seule, pensa Anna. Je vais y arriver. »

Le sol se rapprochait tandis que le soleil, sur sa gauche, réchauffait sa peau. Cette chaleur conférait à la sensation de voler un confort et une douceur rassurante. Le sol n’était plus très loin maintenant. Anna ferma les yeux.

Et puis soudain, le choc.

Dans un parc, un petit garçon russe courut jusqu’à sa mère tout excité en plissant le nez :

-Maman maman ! Il pleut, regarde !

Il venait de recevoir Anna, petite goutte de pluie, qui avait explosé de toute part à cause de l’atterrissage sur le nez de l’enfant. Celui-ci souriait, un sourire qui contenait tout le bonheur du monde. Anna avait réussi. Bientôt, ses petites particules rejoindraient l’eau du sol, hydrateraient les plantes ou ruissèleraient jusqu’au lac Baïkal, là d’où elle pourra voir ses parents se refléter sur elle.
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