Le dentiste

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Vendredi

On frappe à la porte. Le brouhaha de la classe, qui jusqu’à présent résonnait dans les couloirs du collège, s’interrompt pour laisser place à un silence des plus rares. Le professeur s’avance vers la porte, étonné lui aussi. Il l’entre-ouvre pour y glisser sa tête et se met à discuter à voix basse avec le visiteur. Je suis à l’autre bout de la salle, je ne peux rien entendre de ce qu’ils se disent. La conversation s’éternise et les murmures de mes camarades se font de plus en plus nombreux et bruyants. Le professeur est trop concentré pour nous faire taire.

- Tu penses que c’est pour quoi ? Me chuchote une amie assise à ma gauche.

Je hausse les épaules en guise de réponse et, alors que je commence à imaginer qui peut bien être derrière la porte, le professeur la referme et se tourne vers nous. Son visage a changé, il est blafard. Il nous regarde un moment sans rien dire, se racle la gorge, et à ma grande surprise, me demande de me lever. Il a l’air si sérieux que j’hésite quelques secondes avant de lui obéir. Mon cœur s’accélère et je n’entends plus que ses battements dans ma poitrine, bientôt dans mes tympans. La classe a les yeux rivés sur moi, je le sens, mais j’évite d’y prêter attention. Je rougis, de honte, d’une honte dont je ne connais même pas la raison. Le professeur m’ordonne de rassembler mes affaires et de les prendre avec moi, sans rien ajouter de plus. Je comprends que je ne resterai pas, ma honte s’amplifie, je ne pourrai pas me justifier auprès des autres. Mon sac à dos est fait, je vais quitter le cours mais mon amie me retient par la main. Elle me fait presque mal.

- Eh, pourquoi tu me l’as pas dit que c’était pour toi ? Tu vas où ?

Sa question est légitime pourtant je me sens agressée et ridiculisée. Je fais un geste, agacée, pour lui faire comprendre que je lui expliquerai plus tard. À son tour, elle me regarde comme si j’avais fait quelque chose de grave. Elle a l’air de m’en vouloir. Je baisse la tête, la relève pour dire au revoir au professeur. Je suis trop polie pour être triste. Je ne me retourne pas pour les autres, je suis trop gênée pour être polie. Je ferme la porte derrière moi. Je me demande ce qu’ils disent de moi.

Il m’attend juste devant.

- On va où ?

Je bouillonne. Je ne comprends pas ou peut-être que j’ai peur de comprendre. Je n’aime pas que l’on vienne me chercher au collège, sans prévenir. La honte ! Il ne répond pas. J’ai raison d’avoir peur. Nous avançons dans le couloir, sans un mot, descendons les escaliers, traversons la cour pour arriver jusqu’au parking. Et dans la voiture, je la vois. Ils sont tous les deux, ça n’arrive pas souvent. Ce n’est pas pour un rendez-vous, elle ne serait pas venue. Je monte dans la voiture et, quoi ? Mon petit frère est là. Lui aussi. Je me doute de ce qu’il se passe. J’essaie de réfléchir à toutes les éventualités, sans imaginer le pire, car le pire, ce n’est pas pour tout de suite. On nous a dit qu’il restait encore un peu de temps, avant... ça. Elle non plus ne dit rien. Mon frère me regarde en souriant. Il est content de me voir. Il ne doit pas savoir non plus. Peut-être que ce n’est pas si important.

La voiture démarre.

- On va à l’hôpital, voir votre maman.

Je n’ose pas tourner la tête vers mon frère, je sens qu’il attend pourtant que je le fasse. Comme moi, il ignore la phrase qu’elle vient de prononcer. Je reste figée, je fais mine de contempler ce qui se passe sur la route. Encore une fois, j’ai honte. Je ne veux pas que l’on me voit peinée, apeurée ou dans tout autre état que je ne maîtrise pas. Je suis trop fière pour baisser mes gardes, trop soucieuse de paraître faible devant mon frère. Et puis, je ne comprends pas pourquoi il faut aller la voir maintenant, pourquoi il faut venir me chercher en cours d’anglais, devant tout le monde. Elle continue :

- Votre maman est dans le coma depuis ce matin. Ça ne pouvait pas attendre.

Sa voix trahit sa tristesse. C’est ce que je déteste le plus, ce qui me met le plus mal à l’aise. Je n’ai pas envie de ressentir quoi que ce soit et avec de telles paroles, je ne me sens pas normale de penser ça. Tout me semble si étranger ou plutôt, moi, je me sens étrangère à tout ça. Indifférente. J’ai déjà entendu parler à la télé des personnes qui tombent dans le coma. Elles ne meurent pas. Elles sont endormies et elles finissent par se réveiller, même si c’est long. Et alors ? Pourquoi je devrais aller la voir dans cet état ? J’aurais préféré attendre qu’elle en sorte, là, ça aurait eu du sens. Je commence à avoir des idées noires, comme trop souvent. J’aimerais qu’elle parte maintenant. C’est cruel mais c’est tellement long. Je sais qu’elle finira par s’en aller, pourquoi attendre ? Pourquoi s’infliger tant de souffrance ? Les visites à l’hôpital, l’odeur de la maladie, elle, sans cheveux, si maigre, si frêle. J’ai onze ans mais je suis plus épaisse. Elle n’a plus que les os sur la peau. Elle n’ a plus d’expression sur le visage. J’ai onze ans mais je suis plus forte. C’est moi qui m’occupe de mon petit frère, pas elle. Elle peut partir...

Et finalement, je pense à l’instant où ça arrivera. Je me demande « est ce que la vie va s’arrêter après tout ça ? ». Désormais, je comprends que non. Le monde continuera de tourner, même si mon cœur ralentit ou se brise entièrement. Il ne changera pas. L’expérience de la maladie vous fait entendre à quel point vous êtes insignifiant. Vous n’êtes rien, si ce n’est de la poussière que le temps balayera. Quelque chose se déchire en moi, c’est violent mais je ne peux pas crier, je ne peux pas bouger car je risque d’imploser. Je ne veux surtout pas qu’il le sente. Je retiens mon souffle et j’attends que ça passe pour que ça fasse un peu moins mal. J’observe le paysage par la fenêtre. Ça finira par me détendre. Avec la vitesse, tout prend une dimension spéciale. Avant tout ça, j’ai toujours pensé que le monde avait été conçu pour moi, pour me plaire. Que si les arbres séculaires étaient si beaux, c’est que je les avais imaginés ainsi. Que si le soleil frappait si chaleureusement contre la vitre de la voiture, c’était pour nous réchauffer, moi, mon frère, mon cœur froid. Toutes ces belles choses de la vie, ces toutes petites choses qui nous rendent heureux, quelques secondes au moins, j’ai toujours pensé que c’était pour moi. Et il y a Noël aussi, juste le lendemain de mon anniversaire ; la fête, les décorations, les cadeaux... au moment où je souffle une bougie de plus. Mais à ce moment étrange de ma vie, je comprends que non, que je me trompe depuis toutes ces années. Ce ne sont pas mes envies qui définissent le monde, il est tel qu’il est, par hasard, et je n’y suis absolument pour rien. Si les arbres sont si grands et respectables, c’est qu’ils ont poussé comme ça, ni plus ni moins. Si je suis née la veille de Noël, c’est parce que ma mère est tombée enceinte neuf mois plus tôt, rien de plus. La vie n’est pas poésie, ni musique. Elle est vie. Et après elle, il y a la mort. Celle qu’on redoute, celle qui nous enlève jusqu’à la moindre petite chose.

À cette idée, je frissonne. J’ai les mains moites, je tremble légèrement. J’essaie de fermer mon esprit à toutes ces pensées, mais mon corps parle pour moi. Et je sais qu’ils vont le voir, ils me diront « c’est bien normal de te sentir comme ça, tu n’as pas à te cacher » mais ils ne comprennent pas qu’au delà de la pudeur, il y a autre chose ; si je suis triste et que j’ai l’impression de perdre pied, comment se sent mon frère ? Lui, qui est encore si jeune, si innocent. Qu’on m’écrase le cœur, qu’on le piétine, je m’en fiche, moi. Mais, s’il vous plaît, qu’on laisse mon frère en dehors de ça. J’aurais aimé lui mettre un bandeau sur les yeux en arrivant à l’hôpital, pour qu’il ne voit pas les couloirs et les chambres des malades, la peine sur le visage des médecins, les larmes de notre sœur, maman allongée sur le lit.

En arrivant là-bas, je me jure de rester de marbre. Si je garde le sourire, tout ira bien. Les gens s’embrassent sur le parking, dérangent les autres qui tentent de se garer, n’y prêtent pas attention. Ma sœur, qui vient d’arriver elle aussi, a une tâche de café sur son pull blanc, elle n’essaie pas de la cacher. Ils laissent mon frère courir un peu partout. Voilà les détails qui montrent qu’il n’y a pas plus important. C’est un grand moment, je ne le sais pas encore véritablement. Je reste adossée contre la voiture, ça non plus je n’ai pas le droit de le faire en temps normal, et j’admire le grand bâtiment. J’ai l’habitude de venir depuis quelques semaines, maman ne va pas assez bien pour rentrer chez elle. Après la dernière visite, j’ai dit que je ne reviendrais plus. Maman a fait comme si de rien était, nous a parlé de la chance qu’elle a : « Vous avez vu, j’ai la meilleure chambre, celle juste en face de la piste d’atterrissage de l’hélicoptère... ». Mon frère a aimé l’entendre raconter cette histoire alors je n’ai rien dit. Ensuite, à l’heure de son repas, elle nous a proposé sa compote de pomme – la seule chose qui avait l’air comestible sur son plateau – prétextant avoir le ventre plein. Elle n’a rien avalé mais, une fois de plus, j’ai préféré me taire et faire semblant moi aussi. Je ne pensais pas être de retour aujourd’hui.

Tout le monde est arrivé, nous, ma sœur et la famille avec laquelle elle vit. Chacun avance seul jusqu’à l’entrée principale. Très vite, nous sommes accueillis par un groupe de médecin qui nous dirige vers une grande salle de réunion. Je suis perplexe. Je pensais aller voir maman. Ils nous font asseoir et patienter quelques minutes avant de prendre la parole. Je ne sais pas pourquoi mais je refuse de les écouter. Je me concentre sur autre chose, n’importe quoi, un objet de la pièce, les fenêtres en face des nôtres, le stylo noir sur la table. Mon frère a l’air de s’ennuyer, il s’agite sur sa chaise. Ma sœur est attentive. La conversation entre les adultes est plus longue que prévue, j’espère ne pas rentrer trop tard. Je cherche une horloge autour de moi, mon regard tombe sur un des médecins. Il en profite pour m’interroger :

- Est-ce que toi et ton frère avez compris ce qu’il se passe ?

Comme dans le cours d’anglais, les têtes se tournent vers moi. C’est si inconfortable que je n’arrive pas à répondre. Il insiste. Je finis par dire que oui, que notre mère est dans le coma. Et c’est à cet instant que j’apprends qu’il faut lui dire au revoir. Aujourd’hui. C’est urgent. Les mots du médecin résonnent dans la grande pièce. Les autres sont silencieux. Il continue de parler, hésitant, essayant d’être le plus délicat mais le plus explicite possible. Existe-il une bonne façon d’annoncer une mauvaise nouvelle ? J’imagine que non, ma sœur explose en sanglots. Certains tentent de la réconforter, de la calmer avec des caresses dans les cheveux. Il ne s’arrête pas pour autant, il doit aller jusqu’au bout, jusqu’à dire à mon frère de neuf ans qu’il n’aura bientôt plus de maman. Ma gorge se serre, j’ai l’impression d’étouffer. Il faudrait que je pleure pour respirer, mais je ne veux pas. Mes yeux sont chauds et humides. Je ne peux pas les cligner, les larmes sont juste au rebord. Je résiste et serre les poings. Je ne sais pas si mon frère a compris, il ne dit rien. Un long moment s’écoule, j’entends ma sœur renifler, je vois les autres sécher leurs larmes discrètement dans leur manche. Ce n’est pas à eux d’être tristes mais ils le sont. C’est ce que la rage me fait penser et que, plus tard, je regretterai.

Après la réunion, nous nous dirigeons vers la chambre de maman. On m’explique une nouvelle fois qu’il faut faire mes adieux, qu’elle m’entendra même si elle ne pourra pas répondre. Je n’y crois pas. Je ne comprends pas comment ça pourrait être vrai. Pour la dernière fois, il faut que je lui dise tout ce que je souhaite car, demain, ce ne sera peut-être plus possible. J’acquiesce. Les médecins expliquent à mon frère qu’il peut aussi lui faire un dessin, s’il veut ; une idée que je trouve ridicule puisqu’elle ne le verra pas. Ils nous laissent devant la porte, nous autorisent à entrer.
Ma sœur fait le premier pas, nous la suivons. Elle s’assoit immédiatement à côté d’elle, sur une des chaises, et lui prend la main. C’est la première fois que je la vois être tendre avec elle. Ce geste me terrifie. Même mon frère est plus téméraire, il me devance et imite timidement ma sœur. Cette image d’eux, ma sœur qui n’est pas en colère, mon frère si calme, me serre la poitrine. Je finis par m’avancer vers le lit, le souffle coupé. Je reste debout, incapable de m’approcher de ma mère étendue sur le lit. Je me force à jeter un regard sur son visage, pour m’en souvenir plus tard. Il est pâle et endormi. La lumière semble s’être enfuit de son être, comme de la chambre où nous nous trouvons, et bientôt du mien aussi. Nous sommes réunis tous les quatre, ça n’arrive que très rarement, avec tant de choses à se dire mais sans aucun son qui sort de nos bouches. Je sens mon cœur s’alourdir dans ma poitrine, certainement trop vite car je n’ai pas le temps de ressentir quoique ce soit qu’il est déjà devenu dur. Alors, lorsque ma sœur commence à parler, la fierté bien rangée et les rancœurs du passé mises à l’écart, je ne l’écoute pas. Je prie pour que ça passe, vite, pour que l’on parte. J’entends malgré moi, « je t’aime maman », « tu es la meilleure au monde » et d’autres mots encore qui me font rougir, qui me font me sentir minuscule. Mon frère est trop jeune pour faire de véritables adieux, il parle de tout et de rien, comme s’il revenait d’une journée de l’école ordinaire. Et quand vient mon tour, je n’ose pas dire un mot. Pas même « au revoir». Je ne sais pas si elle m’entend et même si c’est le cas, mon frère et ma sœur, eux, le peuvent et je n’en ai pas envie. La pudeur me fige, l’émotion me paralyse, je sors de la pièce en ne la regardant même pas. La porte se ferme, comme, sans le savoir, se tourne une page de ma vie.

Samedi

J’ai déjà oublié la veille. Tout ça est derrière moi désormais. Je me répète ça pour tromper mon esprit. Je sens depuis hier que mon cœur bat plus vite, que mes mains se crispent et que je pourrais m’effondrer si je ne me concentre pas. En fin de matinée, ils nous demandent si l’on veut y retourner. Je dis non, sèchement, sans même réfléchir. Mon frère n’a pas eu le temps de parler. Nous n’irons pas.

Dimanche

Je joue aux jeux vidéos avec mon frère, nous arrivons à rire malgré tout. J’entends des pas dans l’escalier, il entre dans la pièce et nous demande d’éteindre la console. Je ne sais plus comment, mais il l’a dit. Comme une étoile fébrile, elle venait de s’éteindre. Elle a certainement attendu tout le week-end pour que l’on revienne, jusqu’au dernier moment mais a dû finir par comprendre que ce ne serait pas le cas et s’en aller, solitaire. J’ai un pincement au cœur en l’imaginant lâcher prise dans la petite chambre vide, puis, je reprends mes esprits. C’est étrange mais je me sens soulagée. La vie ne sera plus comme avant, mais j’espère qu’elle sera plus belle maintenant. Ils nous demandent de choisir un endroit pour aller la voir et penser à elle plus tard. Je n’irai jamais mais je le garde pour moi. J’ai le droit de ne pas être triste mais ils ne comprendraient pas. Quand vient la nuit, je me glisse dans mon lit et je lis un peu. Une heure ou deux passent et j’entends mon frère pleurer dans la chambre voisine. Je n’ai jamais rien entendu de plus brisant. Je prends mes écouteurs et mets la musique au volume le plus fort. Demain, il ira sûrement mieux.

Lundi

Au collège, la matinée passe rapidement. Je suis heureuse de retrouver des personnes qui ne me regarderont pas d’un air désolé. Mais à midi, au cours du déjeuner, mon amie attend des explications sur mon départ de vendredi.

- Au fait, pourquoi tu es parti la dernière fois ? T’es allée où ? Personne n’a compris, hein !

Ma gorge se serre une nouvelle fois, je me laisse le temps de prendre une bonne inspiration et lui répond finalement...

- J’étais chez le dentiste. J’avais complètement oublié que j’avais un rendez-vous !
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