Le Démon de minuit

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Parce que mes écrits ne vivent qu'au travers de ceux qui les lisent  [+]

« Fuis. »

Ce simple mot lui fit froid dans le dos. Et la menace se fit pesante sur ses épaules. Sans le voir, elle savait qu’il était là, derrière elle, à l’observer.

Maëlle se réveilla en sursaut, les vêtements trempés de sueur, la respiration haletante. Ce cauchemar devenait trop récurrent, elle en était victime toutes les nuits à présent. Plus vrai que nature, il lui devenait de plus en plus difficile au réveil de distinguer la réalité du rêve.
Le réveil se mit à sonner quelques instants plus tard.
Epuisée par ses nuits sans repos, la jeune femme se leva tant bien que mal et se prépara pour aller travailler. Après une douche rapide et un maquillage léger, elle se jeta au volant de sa voiture pour sa petite demi-heure de trajet. Elle était déjà en retard.

- Il paraît que certaines personnes arrivent à être conscientes dans leurs rêves, font leurs propres choix et décident que le rêve prenne la tournure qu’elles veulent... dit machinalement Julie, sa meilleure amie pendant leur pause déjeuner commune. Tu devrais te renseigner. Au moins, tu pourrais sans doute faire fuir ce démon.

- Je ne sais pas Julie... Parfois, j’ai l’impression de faire mes propres choix dans ce cauchemar. Parfois, tout paraît tellement réel, j’ai l’impression de sentir avec mes mains ce que je touche, j’ai l’impression de voir avec mes propres yeux, j’ai l’impression d’entendre vraiment ma voix lorsque je parle, j’ai l’impression que ce n’est pas seulement mon imagination et que lorsque je réagis, c’est comme si je réagissais pour de vrai.
- Pourtant, tu m’as dit la dernière fois que tout le monde avait la capacité de se transformer en animal dans ce rêve, non ? Ça te paraît réel à toi ?
- Par moments oui...
- Allez, ressaisis-toi ma belle ! Tout va bien dans ta vraie vie. D’ailleurs, comment va ton charmant collègue ? »

Julie évoquait sans doute Richard, ce timide assistant de production qu’elle croisait régulièrement à la machine à café. Maëlle avait eu le malheur de mentionner une fois son prénom auprès de son amie, et voilà qu’il occupait chaque fois une place de choix dans la discussion. Et étrangement Julie n’avait de cesse de pousser Maëlle dans ses bras. Cependant, elle n’avait absolument aucune envie de s’entendre dire de foncer, de profiter de sa jeunesse et de se jeter à l’eau. Pas aujourd’hui, pas avec la fatigue accumulée de ces dernières semaines. Fichus cauchemars. De toutes manières, il était temps de retourner travailler, la pause déjeuner arrivait à sa fin. Toutes deux retournèrent dans leurs bureaux respectifs.

La jeune femme adorait son amie Julie avec son franc parler et son optimisme à tout épreuve, leurs déjeuners ensemble étaient devenus une tradition hebdomadaire. Elles se connaissaient depuis quelques mois à peine, mais s‘entendaient comme de très vieilles amies. S’étant rencontrées par hasard à un arrêt de bus, un groupe de jeunes collégiens se moquaient de Julie à cause d’une dépigmentation de peau qu’elle avait sur un de ses bras. Maëlle avait pris sa défense. Depuis, elles étaient inséparables.
Cela lui avait fait du bien de discuter de son cauchemar avec elle. Julie avait raison, rien n’était rationnel là-dedans. Les humains se transformaient en leur animal totem, un démon hantait les rues désertes de la ville et cherchait à s’abreuver de l’âme esseulée des personnes isolées, et enfin elle-même avait été désignée pour faire partie du groupe des traqueurs du démon. Pourtant, elle n’avait pas l’âme d’une traqueuse.

Maëlle se mit à rire doucement à cette idée ridicule.

Son patron passa alors devant son bureau et lâcha lourdement une pile de dossiers devant elle, forçant la jeune femme à sortir de sa rêverie. Plus le temps de se relâcher, elle avait du travail. Du haut de ses vingt-huit ans, avec son chignon haut et ses lunettes au bout du nez qui lui donnaient un air sérieux, elle avait tout d’une femme d’affaires. Jeune mais respectée par ses collègues grâce à sa rigueur professionnelle, Maëlle adorait gravir doucement les échelons. Secrètement, elle avait pour objectif de réussir dans la vie et diriger sa propre entreprise. Cependant, si ses nuits continuaient à la tourmenter ainsi, elle finirait par tomber de sommeil sans parvenir à ne serait-ce que remplir un seul formulaire de candidature.

Noyée sous les dossiers désordonnés que son patron avait laissés, la jeune femme sursauta quand une main se posa sur son épaule. Le cœur battant la chamade, elle se leva brusquement en renversant un liquide chaud sur sa chemise. Un cri de douleur fugace lui échappa, rapidement contenu lorsqu’elle comprit que son fameux collègue charmant et réservé lui avait amené un café, s’inquiétant de ne pas l’avoir vue à leur rendez-vous habituel devant la machine.

- Je suis vraiment désolé ! Je ne voulais pas te surprendre, l’entendit-elle s’excuser nerveusement.

A la fois touchée par l’intention de ce geste mais aussi et surtout agacée par cette maladresse qui venait de compromettre sa réunion qui allait avoir lieu une heure plus tard, elle tenta de grimacer un sourire de façade en frottant nerveusement la tache qui s’étalait de plus en plus. Richard paraissait réellement navré et s’excusa maintes et maintes fois tout en essuyant comme il pouvait le bureau avec un mouchoir trouvé dans le fond de sa poche. En cette fin de journée hivernale, la lumière naturelle se faisait rare, alors Maëlle alluma le grand néon de son bureau pour y voir plus clair et constater les dégâts. L’éclairage soudain fit plisser les yeux à Richard, dessinant ainsi des traits tout crispés sur ce visage habituellement si doux. Intérieurement Maëlle s’en amusa et esquissa un léger sourire, décontractant ainsi un peu l’atmosphère. Elle put alors prendre une respiration plus apaisée et, tout en jetant des regards furtifs à Richard, elle parvint à estomper légèrement la tache brunâtre de son chemisier. Ce n’était pas parfait, mais ce n’était pas la fin du monde. Après tout, ce n’était sans doute qu’un accident. Et cela partait d’une très appréciable attention de lui apporter son café directement à son bureau. A cette idée, ses joues se colorèrent d’une légère teinte rosée tandis qu’elle souriait timidement.

- Encore une fois, je suis désolé Maëlle. J’aimerais pouvoir faire quelque chose pour me faire pardonner. Puis-je t’inviter à boire un verre ? Peut-être une autre boisson chaude, comme celle-ci est foutue. Enfin... non, ce que tu veux... Peu importe si c’est chaud ou froid...

Il bredouillait d’un air assez mignon en se passant mécaniquement la main dans les cheveux. Était-ce un geste calculé pour la faire craquer ? En tout cas, cela fonctionnait drôlement bien. Elle l’interrompit.

- Ce soir, après le travail au Jack’s.

Ils partagèrent alors un sourire commun et Richard mima de quitter le bureau avant de s’arrêter dans l’entrebâillement de la porte. Une main posée sur le cadre en bois, l’autre sur la poignée, il jeta un dernier coup d’œil calculateur à Maëlle qui avait le nez plongé dans son sac, puis finit par s’éloigner avec une expression mêlant hésitation et excitation que pouvait arborer un prédateur qui hésite dans le choix de sa prochaine proie.

Vingt-trois-heures trente. La soirée avait été très agréable, cela faisait longtemps que Maëlle n’avait pas eu autant d’attention de la part d’une personne du genre opposé. En toute chasteté, ils avaient échangé autour de plusieurs verres. Ce Richard était décidément un homme assez réservé mais d’une immense douceur, ce qui avait tendance à réveiller ces fameux papillons dans son ventre.

Mais voilà que la soirée se terminait. Le lendemain serait une nouvelle journée de travail, impossible pour les deux tourtereaux trop sages de se coucher tard. Surtout en cette période cruciale de sortie du nouveau produit de leur entreprise.
Allongée paisiblement dans son lit, elle espérait que cette joie intérieure lui permettrait enfin d’apaiser les tourments de ses nuits habituellement peuplées de cauchemars depuis trois mois. Mais ses espoirs furent vains.

A peine la fatigue l’eut emportée, qu’un infime bruit sur le carreau de sa fenêtre lui fit ouvrir les yeux. Était-elle éveillée ou bien endormie ? Ce léger tapotement lui était malheureusement familier. Le cauchemar commençait. Et même si elle en avait conscience, impossible pour elle d’en sortir.
Ainsi, sous sa forme de louve, elle observa un instant son corps humain au repos, chaleureusement emmitouflé dans sa couette d’hiver. Elle grogna d’exaspération, puis d’un geste de la gueule, elle parvint à ouvrir un battant de la fenêtre donnant sur le toit. En s’y glissant dehors, elle repéra la chauve-souris qui l’avait ainsi réveillée. Perchée à l’envers sur le lampadaire défectueux du coin de la rue, elle l’attendait. Ou plutôt, devait-elle dire « il ». De sexe masculin, cette chauve-souris « vampire » était celui qui la guidait chaque nuit jusqu’au repaire. A force, Maëlle le considérait presque comme un ami.

Trois mois plus tôt, il était le premier être qu’elle avait rencontré lors de son premier cauchemar. Depuis, la jeune louve s’était, malgré elle, mêlée au gang et côtoyait une petite dizaine d’individus, chacun sous une forme animale différente, celle de leurs animaux totems spirituels. Chaque nuit commençait alors le même rituel. Le gang se réunissait dans un endroit différent pour débattre des dernières péripéties. Chaque nuit, un état des lieux de la situation était posé par le Rat, dont les pairs arpentaient toute la ville jour et nuit et qui étaient donc au fait des derniers méfaits du Démon.

Un Démon terrorisait cette ville depuis donc trois mois. D’affreuses histoires entendues ici et là racontaient comment il arrachait l’âme des humains, les laissant ainsi à l’agonie, séparés de leurs corps et incapables de les réintégrer. Une fois libres de toutes contraintes physiques, les âmes ne pouvaient qu’observer, impuissantes, leur corps dépérir ainsi plongés dans un repos éternel. Le Démon se délectait de la souffrance ainsi générée. Mais parfois, il se lassait avant l’heure et décidait subitement d’absorber l’âme d’un pauvre malheureux désigné. Par l’intermédiaire du Hibou, qui avait déjà été témoin de la scène, tous apprirent que le Démon se nourrissait ainsi et semblait choisir ses cibles avec soin.
La Chauve-souris la guida à deux pâtés de maisons plus loin, il traversa au travers d’un trou dans un grillage, assez grand pour que Maëlle sous sa forme de louve puisse s’y glisser à sa suite. Tout le monde était déjà là. Une fois installée à deux pas d’un container de poubelle tandis que son ami Chauve-souris était suspendu à une gouttière, la réunion débuta.

- Hier, en début de soirée, j’ai entendu les ultrasons, déclara le Chien.

Cette annonce fit l’effet d’un coup de massue, tous se mirent à exprimer leurs peurs et leurs colères dans un brouhaha incompréhensible. Le Gorille leva un bras pour faire revenir le silence.

- C’est bien ce que nous craignions alors. Le Démon n’agit pas seul, il est aidé par une créature qui lui indique sa proie en début de nuit grâce à un cycle particulier d’ultrasons.
Devant le silence pesant et tourmenté, le Gorille poursuivit :
- Cela ne change en rien notre plan d’attaque mes chers amis ! Courage et gardons espoir ! Maëlle la Louve, ici présente, et notre ami Théodore le Chien vont débusquer le Démon grâce à leur flair à toute épreuve. Il est grand temps qu’il paie pour tout le mal qu’il a fait ! Profitons des quelques heures qui viennent pour finir d’élaborer notre plan, je propose que l’on passe à l’action demain soir.

Après un court tonnerre d’applaudissements, tous se mirent au travail et partagèrent leurs idées de vengeance. Au milieu de tout ce groupe hétéroclite et bestial, Maëlle tendait à rester assez silencieuse. Il leur avait fallu trois mois pour constituer ce groupe d’attaque, pour comprendre le mode opératoire de ce fameux démon et surtout pour qu’elle soit désignée volontaire pour être en première ligne dans cette traque. Ayant conscience qu’il s’agissait d’un rêve, de son côté, elle ne cherchait qu’une seule chose : un moyen de se réveiller. Car chaque nuit se finissait de la même horrible manière.
D’ici quelques heures, il se sépareraient pour profiter des dernières ombres avant la lueur de l’aube. Au fil du temps, Chauve-souris et elle étaient devenus amis. Il se faisait appeler Rotundus. Ils avaient pris l’habitude d’arpenter ensemble les rues silencieusement. Maëlle cherchait sans cesse un moyen de se réveiller, aidée par son ami. Elle avait déjà testé de sauter d’un pont, se laisser blesser par un autre animal, se faire surprendre par un bruit inattendu. Rien n’y faisait. Elle ne gagnait à chaque fois qu’un peu plus de déception et de désespoir. Rotundus, quant à lui, faisait ensuite son possible pour lui rendre son sourire. Grâce à lui, ses cauchemars lui paraissaient plus supportables. Même s’il était un personnage imaginaire, elle appréciait énormément sa présence douce et rassurante.

Cette nuit-là, le Hérisson était venu leur faire part d’une rumeur concernant un jardin saccagé toutes les nuits par une créature noire à la patte blanche. Rotundus adorait enquêter et résoudre des mystères, contrairement à Maëlle. Par son enthousiasme, il finit par réussir à la convaincre de venir voir.

- Le Démon n’a pas de patte blanche tu le sais bien, aucun risque de le croiser ! C’est l’occasion de s’amuser un peu en pensant à autre chose. Tu verras, comme la dernière fois, on s’amusera d’avoir trouvé une chaussette emportée par le vent et suspendue à un buisson, cause de toutes les terreurs du quartier !

Cette fois Rotundus eut raison, après avoir inspecté ce jardin, ils trouvèrent une tanière de raton-laveur à quelques dizaines de pas. Sans doute avaient-ils trouvé le fautif. Et cela avait eu pour effet d’occuper l’esprit de la jeune femme. Mais voilà que les dernières heures sombres se terminaient, signant ainsi la fin de son cauchemar. Ayant conscience de cette fin imminente, Maëlle se mit à regarder tout autour d’elle, l’angoisse commençant à oppresser sa poitrine.
Elle guettait le moment où elle percevrait Sa présence dans un recoin sombre, sentant se poser sur elle Son regard mauvais, faisant frissonner sa peau de peur. Et ce moment où elle commençait à sentir son énergie la quitter subitement, comme aspirée loin d’elle, la vie qui la quittait peu à peu. Et comme chaque fois, Rotundus lui crierait ce mot qui lui permettrait enfin de se réveiller. Chaque fois, il lui sauvait la vie. Cette nuit-là n’échappa pas à la règle. Au sommet d’une colline, dans ce parc aux arbres verdoyants, un rire froid de prédateur ayant trouvé sa proie s’éleva dans l’air. La même séquence d’événements se reproduisit à l’identique, comme chaque terrible nuit depuis trois mois. Frissons, sueurs, peur, cœur qui s’accéléra et pupilles qui se dilatèrent face au danger. La menace qui se fit de plus en plus pesante sur ses épaules. Un mot crié par Rotundus qui la sortit de sa torpeur immobile, lui permettant de courir de toutes ses forces pour sauver sa vie.

« Fuis ! »



- Je n’en peux plus Julie, s’effondra Maëlle en se tenant la tête entre les mains. Je suis épuisée. En plus, ça paraît tellement réel ! Je sens vraiment comme toute mon âme aspirée, la joie de vivre qui me quitte peu à peu, mes souvenirs qui s’éloignent. Je n’ai plus envie de rien quand ce démon arrive tu sais, tout me quitte, je me sens alors vide, la vie n’a plus d’intérêt et j’attends la fin. Du coup, je reste immobile. Ce n’est que lorsque j’entends la Chauve-souris me crier de fuir que je reviens à moi et que je réalise ce qu’il se passe.

- Ça va aller, la rassura son amie en lui caressant l’épaule d’un air compatissant. Vois le côté positif, il y a toujours cet ami chauve-souris pour te ramener à la raison. C’est comme un garde-fou constamment présent à tes côtés. Tu n’as donc rien à craindre tant qu’il est là. Tu peux lui faire confiance. Je pense que c’est la partie de toi qui te protège inconsciemment.
- Oui c’est vrai, depuis trois mois, c’est chaque fois lui qui me sort de là. Mais vraiment, je ne sais pas comment te l’expliquer Julie, j’ai la sensation qu’il y a une grande part de vrai dans tout ça. Quand je me réveille en louve, je vois mon corps endormi et il parait très réel. Quand je sors sur les toits, les odeurs de la ville et la sensation de l’air humide du soir, je les sens au travers des poils de ma fourrure et au travers de mon museau d’une façon différente de maintenant. Elles sont, comment dire... plus accentuées, hésita-t-elle en cherchant le mot qui décrirait le mieux son impression. Je ne me suis pas vue dans un miroir, mais je suis persuadée que certains détails de mon pelage correspondent à mes vrais traits physiques.

Julie hocha négligemment la tête tout en répondant d’un air dubitatif :
- D’accord, d’accord. Si tout cela est réel, que tu prends l’apparence d’une louve la nuit et qu’un démon arpente cette ville... Alors cette chauve-souris est un être humain à qui il arrive la même chose ? D’ailleurs, ça pourrait être moi cette chauve-souris ! Pssssit, pssssit ! Ça fait quel bruit au juste les chauves-souris ?
- Les chauves-souris... elles...

Maëlle eut alors une révélation. Son cœur se mit à battre à cent à l’heure. Si elle avait raison, cela signifiait qu’elle se méprenait depuis des mois. En lâchant ces mots, ce fut comme une pierre tombant dans un étang, troublant la surface de l’eau paisible jusqu’alors, et perçant le silence de l’ignorance par un bruit sourd et profond.

-... elles produisent des ultrasons.



Maëlle jeta un œil à sa montre. Il allait être l’heure de retourner travailler. Continuant leur discussion, les deux amies sortirent du café restaurant et se dirigèrent vers les bureaux de Maëlle.

- Au juste, tu ne m’as pas raconté ta soirée avec ton charmant collègue ! s’exclama Julie toute impatiente. Comment il s’appelle déjà ?

Une voix masculine s’éleva derrière leur dos. Les deux jeunes femmes eurent un sursaut de surprise avant de découvrir leur interlocuteur.

- Richard Desmodus. Enchanté.

Richard souriait en tendant la main à son amie Julie. Les présentations étaient faites. De la joie se dessina alors sur le visage de Maëlle, elle était ravie que les deux personnes qu’elle estimait beaucoup se rencontrent enfin. Un long costume épais accordé avec une paire de lunettes de soleil opaques donnaient un air distingué à ce charmant jeune homme. Pourtant, la lumière hivernale en ce temps maussade n’avait pas grand-chose d’éblouissant, mais depuis qu’elle le connaissait, Richard portait souvent des lunettes teintées, même à l’intérieur des bureaux.

Après la conversation qu’elle venait d’avoir avec Julie, Maëlle devint soudain soupçonneuse. Elle croyait se rappeler que sur le pelage de Rotundus la Chauve-souris, l’on pouvait distinguer une marque plus foncée autour des yeux, qui pouvaient ressembler à une forme de lunettes. Elle remarquait à présent combien la présence de Richard lui paraissait familière alors qu’elle ne l’avait pas tant côtoyé que cela au travail. Elle décida alors de se montrer d’autant plus prudente et attentive au moindre détail. Mais à la lumière de ces révélations, son instinct lui hurla de se méfier de cet homme.
Plongée dans ses réflexions, Maëlle se montra distante de la conversation. Pendant ce temps, ils avaient continué à marcher et se trouvaient devant la porte des locaux de l’entreprise. Julie, quant à elle, travaillait une rue plus loin.

- C’était un plaisir de t’avoir rencontré après tout ce temps ! s’exclama son amie, toute ravie.

Toute guillerette et jouant l’entremetteuse, elle se glissa vers l’oreille de Richard en parlant assez fort pour que Maëlle puisse l’entendre aussi.

- Je crois qu’il va être temps de passer à l’action là les tourtereaux ! Richard Desmodus, il va falloir que tu lances l’initiative, sinon Maëlle va finir par prendre son envol ailleurs.

Cette provocation, c’était du Julie tout craché. Aucune délicatesse, mais une belle dose d’humour. Richard parut gêné, et se passa nerveusement une main dans les cheveux en souriant.

Le reste de l’après-midi, Maëlle fit des recherches sur les animaux totem, les univers parallèles, les âmes, et également sur les chauves-souris. Très vite, ses soupçons se confirmèrent. Rotundus Desmodus était le nom d’une espèce de chauve-souris vampire. Appelées ainsi, car elles étaient l’une des rares chauves-souris à se nourrir de sang humain lorsqu’elles n’avaient pas d’autres proies à proximité. Le hasard n’était plus permis.
Ces trois derniers mois, elle avait assisté à plus d’une vingtaine d’attaques du Démon, chaque fois alerté par une séquence bien reconnaissable d’ultrasons qui semblait indiquer la position de la future victime. Si elle était vraiment Louve, si Richard était bien Chauve-souris, alors le Démon absorbait probablement des âmes humaines lors de ses attaques.

N’ayant pas de télévision chez elle, Maëlle se tenait la plupart du temps loin de l’actualité. Officiellement, la presse n’évoquait aucun décès étrange. Cependant, en circulant sur les réseaux sociaux, la jeune femme finit par tomber sur des sites douteux traitant de théories du complot. Plusieurs témoignages récents faisaient état de décès soudains, chez certaines personnes jeunes et sans problème de santé. Décédés dans leur sommeil, ils semblaient paisibles mais étrangement pâles. L’un des proches d’une femme de quarante ans décédée quelques semaines plus tôt, était persuadé d’avoir remarqué deux petites plaies dans son cou, presque invisibles et cachées sous une masse de cheveux.

Maëlle lâcha sa souris et se frotta les yeux. Les éléments semblaient s’assembler à la perfection mais encore fallait-il pouvoir croire à une histoire aussi invraisemblable. Elle était censée travailler sur ses dossiers, pas se renseigner sur d’autres mondes parallèles. Ne sachant pas quoi faire, son premier réflexe a été d’attraper son téléphone pour appeler son amie.

- Tout va bien ? entendit-elle chuchoter dans le combiné.
- Oui Julie, tu vas me prendre pour une folle... Je crois que ces rêves sont réels, qu’il s’agit d’un des milliers de mondes parallèles au nôtre et je ne sais pas pourquoi j’ai pu y accéder. Peut-être que c’est un hasard, peut-être pas, j’ai toujours eu la sensation de certaines choses invisibles. Je crois que le Démon existe, il mange les âmes de ses proies. Et je crois que Richard est un vampire qui se nourrit du sang des victimes du Démon. Ce que je ne comprends pas c’est pourquoi ils m’ont laissée indemne tout ce temps ? Pourquoi Richard m’a protégée tout ce temps ?
- Attends, attends, je n’ai pas trop le temps, j’ai une réunion dans quelques minutes. En effet, c’est complètement fou ce que tu dis. Je ne sais pas quoi te dire Maëlle, prends ton après-midi, calme-toi, va chez le médecin. Richard semble être quelqu’un de bien, il a l’air de t’apprécier. Je pense que tu paniques un peu parce que tu n’as pas l’habitude d’avoir quelqu’un qui se rapproche comme ça de toi. Alors tu as créé inconsciemment toute cette histoire, tous ces cauchemars. Je dois te laisser, fais-toi confiance et fais-lui confiance.

Sur ces mots, Maëlle informa son patron qu’elle ne se sentait pas bien et rentra chez elle sur les conseils de son amie. Les heures passèrent, lui paraissant longues, l’esprit absorbé par toute cette histoire à dormir debout. Sans doute avait-elle raison. Ses précédentes relations s’étaient tellement mal passées qu’elle était sur le qui-vive. Elle n’était plus habituée à avoir quelqu’un de gentil et de doux qui se souciait d’elle. Son imaginaire avait réussi à monter de toutes pièces une sacrée histoire, adaptant même le nom de la chauve-souris pour qu’il corresponde à une vraie espèce.

La jeune femme passa ainsi le reste de l’après-midi à se raisonner. En fin de journée, elle prit une décision. Elle mènerait sa propre enquête, de jour comme de nuit. Et elle ferait ce qu’il faudrait pour que les choses redeviennent normales.

La nuit tombée, Maëlle se coucha avec la ferme intention de trahir Rotundus qui l’avait protégée jusque-là. Elle voulait mettre fin à ce cauchemar complètement inventé par son imagination. Elle voulait pouvoir profiter de la vie et fréquenter le charmant et réservé Richard sans avoir cette épée de Damoclès au-dessus de la tête chaque nuit. Combattre le feu par le feu.
En fermant les yeux et en se laissant emporter par le sommeil, son esprit de louve fit doucement surface. Dans cet entre-deux, encore mi-réveil, mi-sommeil, elle vit un chat à la patte blanche faire irruption sur la fenêtre et s’adresser à Rotundus.

- Elle va te trahir. Cette nuit et demain. Je t’ai laissé libre parce que tu l’aimais bien Rotundus et qu’elle avait la capacité psychique d’explorer les autres univers. Elle aurait pu nous ouvrir les autres portes pour que l’on puisse s’échapper nous aussi. Mais nous sommes tous deux en danger maintenant. Ce plan de rapprochement et de collaboration a échoué, elle va nous faire tomber. On en revient au plan initial. Appelle-le. Maintenant !
- Mais...
- Pas de mais ! Si elle nous trahit, nous sommes perdus, il nous attrapera aussi. C’est elle ou nous maintenant. Que choisis-tu ?

Rotundus voleta nerveusement, frôlant le plafond de la pièce. Tout leur plan tombait à l’eau. Il se devait d’obéir malgré son affection pour Maëlle. Le temps des rigolades et de sa protection était révolu.


Plus Maëlle observait cette patte blanche, plus cela lui rappelait bien quelque chose, mais son esprit embrumé n’arrivait pas encore à rassembler ses souvenirs. Un brouillard lui enserrait les pensées. Dans toute cette brume, un son cependant lui parvint clairement. De ses oreilles de louve, les ultrasons si particuliers résonnèrent devant sa propre fenêtre, accompagnés d’un vol fugace de chauve-souris. La chatte à la patte blanche assise sur le rebord de la fenêtre ouverte avec son regard familier fut la dernière image qui parvint à Maëlle avant que ses yeux ne se referment malgré elle sur la nuit. Elle se sentait trahie.
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