Le démon de la vie

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Soutirer une larme, provoquer un sourire, faire naître une émotion. Telle est ma devise  [+]

Khadija perdit les eaux dans les champs alors qu'elle fauchait les maigres épis de blé qui avaient survécu aux rayons du soleil de cette fin de printemps. Personne ne répondit à ses cris et appels au secours. Elle se traîna jusqu'au puits, s'étendit sous le grand arbre, déchira ses jupes et se mit à pousser presque instinctivement. Le soir, ne la voyant pas rentrer, on lança les hommes à sa recherche. On la retrouva, à moitié morte, nageant dans une flaque de sang, le bébé entre ses cuisses tenant dans ses mains son cordon ombilical. On les enveloppa dans des draps et ils furent ramenés au village. La sage-femme vint à leur chevet, coupa le passement nourricier, lava le nouveau-né et prodigua les premiers soins à la jeune femme.

Le père donna le prénom de Yahya à son premier fils, en hommage à Sidi Yahya, le marabout local. C'était un solide gaillard, taillé dans la pierre et né pour travailler la terre. A dix-sept ans, remarquant ses regards trop appuyés sur les jeunes filles du village et craignant une catastrophe vite arrivée quand l'instinct efface la raison, ses parents avaient vite fait de le marier à Khadija, âgée alors de quatorze ans. Il put ainsi s'atteler avec zèle et application à la tâche ardue mais ô combien gratifiante de la conservation de l'espèce. Khadija fit plusieurs fausses couches, son corps de nubile n'étant pas arrivé à maturité, avant de pouvoir mener à terme sa dernière grossesse.

Ayant perdu trop de sang, la maman était trop faible et ne pût donner le sein à son nourrisson. Elle resta ainsi, entre la vie et la mort durant toute la nuit. La grand'-mère conseilla de donner le bébé à une voisine pour l'allaiter. Elle ne savait pas qu'avec ce geste, elle venait de 'sauver la mort' de sa petite-fille en lui permettant enfin de décéder. Car Yahya avait reçu un don. Azraël ne pouvait s'approcher de lui au delà d'une certaine distance. Mais ça, on ne le saura que des années plus tard.

Sachant que les hommes de la campagne n'ont pas beaucoup de passe-temps et ne savent pas varier les plaisirs, on ne laissa pas le mari longtemps veuf. Au quarantième jour, on le maria à la sœur ainée de la défunte, celle pour qui le train de la vie était passé et qui était restée vielle fille. Elle avait une petite santé et un physique pas très avenant. Son visage était osseux avec des pommettes saillantes et une dentition de lièvre des champs. Pour accentuer encore plus son aspect cubique, un nez en forme d'un triangle rectangle avec deux grains de lentille en guise de narines était collé au-dessus de la petite bouche sèche et décharnée. Ses petits yeux avaient le regard hagard et absent des bêtes de somme. Ses mains ballottantes lui arrivaient aux genoux, lui conférant l'aspect d'une guenon. Rarement on la voyait dans la position acquise par l'Homo Erectus, tant elle avait tout le temps le dos courbé pour accomplir les tâches ménagères, pour faire la lessive ou pour ramasser les œufs dans le poulailler.

Quand elles la rencontraient au bain-maure, les femmes enceintes évitaient de la regarder car selon les croyances, un simple coup d'oeil jeté vers son visage hideux, changerait le bagage génétique de l'embryon, mettant en défaut les lois de l'hérédité et donnant naissance à une étrangeté. C 'est dire qu'elle fit rapidement le deuil de sa sœur et fut ravie qu'on ne lui demanda pas son avis. La nuit de noces, la mariée tint à éteindre toutes les bougies, plus par peur que l'époux change d'avis que par pudeur. L'homme, affecté par tant de jours de sevrage, força l'effort. Au premier assaut, la pauvre fille sentit une barre de fer brûlant lui transpercer le ventre et perdit connaissance. L'animal ne s'arrêta pas, considérant qu'un travail bien fait est un travail bien fini. Et puis son honneur était en jeu, car dans la pièce attenante, la famille attendait la sortie du 'seroual' ce tissu blanc taché de quelques gouttes, preuves de chasteté pour la femelle et de virilité pour le mâle. Enfin il sortit avec dans sa main, tel un trophée, un torchon dégoulinant. La grand'-mère poussa un cri et se précipita dans la chambre. Elle crût qu'elle était morte mais en s'approchant du corps disloqué de sa petite-fille, elle vit ses narines bouger. Elle respirait encore de façon à peine audible. Bizarrement, elle ne put trépasser qu'au petit matin, une fois que la voisine emporta Yahya chez elle. La vielle femme fit part de sa remarque au Fquih du village qui parût fort préoccupé.

Accablé par ses deux pertes successives, fuyant l'étiquette 'porte-malheur' et les regards faux-fuyants des habitants du village, Le père de Yahya partit un matin et on ne le revit jamais plus. L'enfant fut élevé par sa grand-mère. La voisine refusait de se faire payer sa boisson lactée mais prenait bien les denrées qui lui permettaient de la produire. A sept ans, en rentrant de l'école coranique par un soir d'automne, il trouva sa mère adoptive couchée dans son lit et très affaiblie. Il s'assit près d'elle, prit sa main et resta ainsi durant des heures.

Le lendemain, ne le voyant pas dans sa classe, l'imam se rendit chez eux après la prière de la mi-journée. Il les trouva exactement dans la position décrite plus haut. Le corps de la vieille était glacé et complètement raide mais elle continuait à respirer. Il envoya l'enfant chercher la laveuse des morts et regarda par la fenêtre. Dès que le garçon disparut derrière la deuxième maison, un râle sortit de la bouche de la femme et elle s'éteignit.

Le chef de prière ramena Yahya chez lui. Chaque fois qu'on le réclamait pour assister un mourant, il le prenait comme assistant. Si la famille était aisée, il négociait le prix de leur garder l'être cher vivant quelques jours. En général, il arrivait à conclure le marché à son avantage, car confronté à la mort, les gens deviennent très généreux. Leur réputation se propagea et bientôt ils furent réclamés dans tout le pays. Une fois c'est un homme qui ne peut se résoudre à la perte de sa bien-aimée. Une autre c'est une mère folle de chagrin, qui veut garder son fils, ramené agonisant d'une partie de chasse qui a mal tourné. C'est ainsi qu'ils eurent accès aux plus grandes maisons et aux plus beaux Riyad du royaume. Ils étaient installés dans une chambre à côté de celle du candidat au départ et profitaient d'un traitement princier. Commençait alors une partie de cache-cache entre la vie et la mort, Yahya trouvant un malin plaisir à marcher sur un cercle imaginaire de centre le moribond. Avec l'expérience, il pouvait sentir la présence de son ennemi juré qui piaffait d'impatience de récupérer son dû, d'accomplir la mission pour laquelle il fut crée. Ce continuel rapport de force, ce défi trans-créatures, poussière contre lumière, fit germer chez le garçon un sentiment de puissance et en même temps de courage devant le danger. Puisqu'il était capable de faire reculer la mère des calamités, alors tous les autres fléaux seront vaincus. Cette faucheuse qui moissonne au hasard, sans distinction d'âge et surtout sans pitié, qui n'hésite pas à séparer un enfant de sa mère, arrive jusqu'à lui et coince.

Qui dit succès dit admirateurs mais dit surtout envieux. Bientôt, ils furent obligés de voyager incognito. Ils prenaient parfois , l'un une flûte, l'autre un instrument à corde pour feindre des saltimbanques, tout en priant que personne ne leur demande d'en jouer. Arrivés au village, le vieux perdait subitement la vue, se faisait guider par son fils à travers le souk et se renseignait, l'air de rien sur l'adresse de leur hôte. Riche commerçant ou gros propriétaire terrien pour avoir les moyens de se payer leurs services,, sa demeure était en général facile à trouver.

Une fois, un homme qui avait frappé à mort sa fille, tombée amoureuse d'un jeune d'une classe inférieure, fit appel à eux. Rongé par les remords, il espérait qu'on gardant l'archange à distance, elle pourra se rétablir de ses blessures. Le visage tuméfié et la mâchoire cassée de la fille n'avaient pas réussi à dénaturer complètement sa beauté. Voyant que leur présence ne servira qu'a prolonger les souffrances de la pauvre martyre, Yahya se révolta et voulut tout de suite repartir. Pour la première fois, il vint à haïr leur macabre besogne. Son maître le convainc de rester en prétextant que le soleil allait se coucher et qu'il serait dangereux de voyager par nuit.

Au cours du diner, la maître de maison leur expliqua combien il regrettait d'avoir engagé l'étranger qui s'était présenté un matin à sa porte pour demander s'il y avait du travail à la ferme. Il ne comprenait toujours pas comment le sale traître avait gagné sa confiance et qu'à la fin il le considérait comme le fils qu'il n'avait jamais eu. En rentrant plutôt que prévu d'un voyage, il n'aurait jamais pu imaginer trouver sa fille s'abandonnant complètement dans les bras de ce judas. Le gredin qui avait souillé sa fille et qu'il tenait entièrement responsable de cette tragédie réussit à sauter par la fenêtre et alla se cacher dans les bois avoisinants. Une véritable battue fut organisée et on eut du mal à l'arracher d'entre les gueules des chiens lancés à sa poursuite. On le ramena à moitié mort et on l'emprisonna dans un cachot isolé dans les jardins du palais. Après la remise sur pieds de sa fille qu'il espérait rapide, il leur proposa un deuxième contrat.Pour assouvir sa soif de vengeance, Il projetait de pratiquer de longues séances de tortures sur le Don Juan en s'assurant de bien lui faire sentir la douleur.

Vers minuit , ils prirent congé et se retirèrent dans l'appartement qu'on leur avait réservé. Yahya ouvrit les carreaux pour faire entrer un peu d'air frais et aperçut une petite lumière au fond du jardin. Il attendit les ronflements du cheik et se glissa dehors. Il traversa l'orangeraie et arriva près d'une sorte de bâtisse en pierre construite à même la grande muraille délimitant la propriété. Une sentinelle à moitié endormie se tenait devant l'unique accès. Il ramassa un gros caillou, rassembla ses forces, et lui assena un coup à la tète. Il accéda à l'intérieur, descendit quelques marches et se retrouva dans une large cellule. Un homme était assis sur la paille, les bras en croix solidement attachés à des crochets fixés au mur. Ils se fixèrent un long moment. Le prisonnier gardait sur sa peau et son visage les marques de sa fuite avortée. Il finit par dire :
« - Avance Yahya, je t'attendais. Viens plus près de moi. »
Le garçon était pétrifié.


« - Ne t'étonne point mon petit. Je te connais car je suis ton père, ou plutôt ton géniteur. Comme tu le vois, moi aussi je suis frappé d'une malédiction. Ma croix est de semer la mort partout où je passe. Cette fille, cet ange personnifié, Dieu seul sait combien nous nous sommes aimés. Je l'ai vue grandir devant moi. Je n'ai jamais connu quelqu'un d'aussi pur, d'aussi innocent. Elle voyait la beauté partout, s'émerveillait de tout et de rien. Je ne sais pas ce qui l'attirait vers moi, mais plus son père s'absentait, plus elle venait me voir, me racontait les péripéties, simples et limpides, de ses journées. Je l'emmenais faire des ballades à cheval, je lui ai appris à nager dans les petites chutes derrière le palais. Mais toute bonne chose a une fin et le malheur finit toujours par arriver. »
Un long silence s'ensuivit et il reprit :
« - Va mon fils, il n'y a rien que tu puisses faire pour moi.Trouve-toi une raison de vivre, autre que celle de traquer la mort des autres. Et dis-toi une chose, si une vie est vide d'amour, alors rien ne sert de vouloir la prolonger. »

De retour dans la chambre, il réveilla son compagnon et lui signifia qu'il fallait partir avant que l'alerte ne fut donnée. Sur le chemin, ils ne s'adressèrent pas la parole. Arrivés à la lisière d'une petite forêt qu'ils devaient traverser avant la tombée de la nuit, ils furent encerclés par une bande de brigands. Celui qui semblait être le chef leur demanda :
« -Qui êtes vous et que faites vous par ici ? »
« -Nous sommes de simples voyageurs et nous rentrons chez nous après un long périple. » répondit l'imam.

L'homme frappa à la nuque un de ses sbires si violemment que ce dernier roula par terre et vint s'étaler aux pieds de Yahya qui sauta en arrière. Du sang giclait de sa bouche et il fut pris de soubresauts. La scène durait depuis d'interminables minutes et l'homme se débattait toujours. Prenant conscience qu'ile venaient d'être démasqués et sentant la gravité de la situation, Le fquih proposa au chef sa besace pleine de pécule et supplia pour qu'on les laisse partir. Il argua par la jeunesse du garçon, le fait qu'il était orphelin et que finalement c'est lui qui l'avait entrainé sur cette mauvaise voie.

Le chef lui fit signe de se taire, descendit de cheval et s'adressa au garçon :
« - Est-ce que tu as dit que toi, démon de la vie, tu es plus fort qu'Azraël ? »
Le jeune homme garda le silence.
« -Comment oses-tu défier la volonté de Dieu ? » lui hurla-t-il. D'un geste vif, il prit son sabre et trancha d'un coup sec la tète de Yahya. On la jeta dans un puits abandonné. Elle ricocha plusieurs fois contre les parois de la fosse avant de plonger dans la boue du fond.

On laissa la vie sauve à l'homme de foi, non sans oublier de le délester de sa bourse, pour qu'il aille raconter ce qu'il venait de se passer. On ne sut jamais si l'âme de
Yahya avait pu se libérer ou si elle était restée jusqu'à la fin des temps, prisonnière dans ce trou, Azraêl tenant enfin sa vengeance.

De nos jours, l'ange de la mort ne se dérange pas pour tout le monde. Il ne vient que pour ceux qui ne veulent pas rendre l'âme. Ce sont le plus souvent des jeunes pleins de faux espoirs qui tiennent encore trop à la vie ou des non-croyants en une résurrection ou réincarnation d'aucune sorte . Doutant fort d'une vie d'après, ils s'agrippent bec et ongles


à celle d'avant. Ils veulent rester éternellement jeunes, combattent les rides à coups de Botox et de lifting, la calvitie par les greffes de cheveux, opposent au vieillissement des séances quotidiennes de footing, contrent l'insuffisance respiratoire et le raidissement presque général par des cours de natation et se dressent contre une certaine mollesse grâce à des pilules bleues pour des nuits toujours rouges .

Pour les autres, ceux qui croient comme ceux qui n'ont pas les moyens de ne pas le faire, tout se passe en douceur. L'heure venue, l'âme se détache, monte un peu en hauteur et jette un dernier regard à la famille et aux amis réunis autours du corps. Plus on crie, plus on pleure, plus vite elle s'en ira.
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