Le déluge n'aura pas lieu

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Les voyages "déforment" la jeunesse dit-on, je n'ai pourtant pas tellement voyagé mais suis tout déformé! en outre j'ai l'esprit tordu, voilà ce qui arrive lorsque l'on a la musique dans le sang  [+]

LE DELUGE N'AURA PAS LIEU

Jean Sichler

« Où est-il encore passé cet acrobate ? Il doit comme à son habitude virevolter dans les arbres. » Et Dieu, emplissant ses poumons de tout l'air de l'univers, lança un appel qui fit trembler l'Afrique sur ses bases.
— Tarzan ! Où es-tu ? Réponds moi.
Mais Tarzan ne répondit pas. A Hollywood il cuvait une cuite carabinée dans son hamac à roulettes. Les studios lui avaient construit une villa avec tout le mauvais goût du genre, y compris une piscine dans un décor tropical, une jungle dans une gigantesque serre où par contrat il devait rester deux heures par jour, pour s'imprégner de son personnage.
Tarzan vieillissait. Hors Tarzan était un mythe dont l'exploitation rapportait gros. Il devait rester éternellement jeune, beau et musclé. Pas facile quand on est devenu chauve et bedonnant. Aussi lorsqu'un reportage s'annonçait, mettait-il sa perruque et rentrait-il son ventre. Les studios y trouvaient leur compte, car cela leur évitait le montage et démontage d'un décor onéreux sur le plateau, alors que l'ambiance se trouvait prête en permanence sous l’œil d'un seul jardinier payé au minimum syndical. Afin qu'il n’oublie le modèle auquel il devait éternellement ressembler, les studio y avaient installé une réplique en cire du tarzan idéal qu'il devait rester ; copie commandée à Londres chez Madame Tussaud, car si les Français du musée Grévin faisaient tout aussi bien, même en tirant les prix, les taxes cassaient tout.

Dieu prit son souffle et hurla à nouveau.
— Tarzan ! Où es-tu ? J'ai à te parler écoute moi !
Toute l'Afrique trembla, des volcans se réveillèrent, les autruches se mirent la tête sous l'aile et le soleil s'éclipsa derrière un nuage. Seul un sorcier répondit sur son tam-tam. «  Gueule pas si fort, tu fais fuir ma clientèle ».
Tarzan garda le silence. Il avait l'habitude. Dieu s'ennuyait. Il n'avait plus grand monde à qui parler. Par le passé il aimait bien s'entretenir avec sa cohorte d'anges et de Saints mais maintenant que les humains les oubliaient, ils disparaissaient. Les Saints n'existent que par le regard que les hommes portent sur eux et depuis que le Concile avait enlevé leurs statues des églises, personne ne s'en souciait. Qui de nos jours connaissaient Saint Servais, Saint Mamert et Saint Pancrace ? Avec le réchauffement climatique plus aucun paysan ne les invoquait. D'ailleurs il n'existait plus de paysan, uniquement des ingénieurs agricoles qui dirigeaient des hectares de serres depuis leur ordinateur. Alors les Saints de glace et les cavaliers du froid... Même les archanges, Saint Michel et Saint Raphaël restaient au placard. Ils déprimaient. Dieu aussi déprimait, alors de temps en temps il rendait visite à Tarzan.
Tarzan était un mythe issu de l'imaginaire de l'homme et Dieu voulait sauver l'imaginaire. Mais Dieu en était resté au bel homme-singe dans toute la splendeur de sa jeunesse, aérien et chevaleresque, alors que l'ancienne vedette de cinéma avait vieillie et ne pensait qu'à se la couler douce. Cela tombait bien car les studios aussi voulaient sauver le mythe pour en exploiter tous les dividendes. Seul Tarzan trouvait ce rôle fatigant. Aussi ne répondait-il plus au téléphone même lorsque Dieu se trouvait au bout du fil. Malgré tout il devait paraître de temps en temps dans le monde médiatique, assister à des festivals de cinéma et pour ce faire, à sa descente d'avion, pousser son célèbre cri « OOHHH ! » en se frappant la poitrine devant une pléiade de journalistes consternés. On attendait Tarzan en slip léopard et on trouvait un sexagénaire en costume cravate au timbre enroué. Devant cette contre performance, les studios avaient revu leur contrat, supprimé cette corvée et en même temps les royalties qu'il percevait sur les produits dérivés.
Dieu apparaissait à Tarzan dans ses rêves, de préférence à la suite d'une cuite, si bien que notre héros ne faisait pas très bien la différence entre le rêve et le cauchemar. Mais cette nuit-là Dieu remballa ses récriminations et ses sermons sur les péchés véniels, pour l'entretenir d'un projet capital. Il n'était pas du tout content de la manière dont les hommes se comportaient et avait résolu de frapper un grand coup. Pour cela il avait besoin de Tarzan.
— Tu comprends, même si tu ne te comportes pas mieux que les autres, tu représentes dans la conscience collective l’archétype du chevalier sans peur et sans reproche qui sauve la veuve et l'orphelin. Tu es le mythe incarné de l'idéal humain. En outre tu es photogénique pour le monde d'aujourd'hui alors que mes anges et mes archanges ne l'étaient que pour les gens du passé. Tu es un bon produit. Avec Jane vous allez renouveler le monde.
— Quelle Jane s'il vous plaît ?
— La Jane mythique, ton double féminin, celle en laquelle tous les hommes croient, comme toutes les femmes croient en toi, bien plus qu'en moi ajouta-t-il en aparté.
— Je ne veux pas d'une inconnue sans expérience. Je désire cette belle blonde avec laquelle j'ai eu tant de succès. Elle avait un décolleté sublime, et lorsque je la serrais dans mes bras pour la mettre à l'abri dans les arbres, je m'envolais dans le Saint des seins.
— Mon pauvre ami ! Il y a longtemps qu'elle est chez moi là-haut. Et personne n'a jamais voulu en descendre. On y est trop bien.
— Si, il y en a eu un !
— Je sais, mon seul fils, pour donner des instructions qu'il n'avait pas eu le temps de communiquer. Mais il n'est pas resté longtemps sur terre. On lui en a fait trop voir. Il se trouve bien mieux à ma droite. De toute façon il faut te trouver une Jane, les starlettes ne manquent pas. Je veux régénérer l'espèce humaine et sans une Jane mon projet tombe à l'eau1.
— Vous êtes un obsédé de l'hygiène mentale ! Un maniaque de la pureté absolue. Vos précédents essais n'ont pas fonctionné dès le départ. Adam et Eve : raté, leurs enfants : raté. Souvenez-vous d'Abel et Caïn, ils étaient deux pelés et trois tondus qu'ils s'étripaient déjà. Plus tard vous avez voulu tout renouveler, faire le matamore. Je vais créer un ciel nouveau et une terre nouvelle, on ne se souviendra plus du passé. On y entendra plus de pleurs ni de cris. Là, plus de nourrisson emporté en quelques jours, ni d'hommes qui ne parvienne au bout de sa vieillesse... Laissez moi rire !
— C'est dans l'Ancien Testament. Beaucoup d'écrits dans l'Ancien Testament ne sont pas paroles d’Évangile...
Dieu s’interrompit soudainement, stupéfait par ce qu'il venait de dire « Mon Dieu ! on va m'accuser d'antisémitisme !!! Pourtant la mère de Jésus était juive, donc Jésus était juif, personne ne peut le nier ».
Mais Tarzan, trop occupé par son propre sort, reprit ses récriminations.
— Et pourquoi moi ? je bois comme un trou et divorce à tour de bras, j'aime l'argent et ne fais aucune aumône ? Envoyez un prophète.
— Je ne fais que ça ! Je vous ai envoyé des scientifiques. La science vous adorez. Ils ont dit « vous allez dans le mur ». Le recul des glaciers, les tornades à répétition, le bouleversement climatique, vous vous en foutez. Vous privatisez tous les biens de la terre que je vous ai donnée, pour en faire une marchandise, au profit de quelques-uns. Scientifiquement ce n'est pas tenable. Vous vous prostituez à des idoles, vous faites du veau d'or une valeur absolue, les ventes d'armes battent des records.Vous êtes au bout du rouleau. Je vous ai envoyé des moralistes, des philosophes, ils vous mettent tous en garde, et même des Papes, de grands Papes. Le dernier a même écrit une Encyclique « Laudate Si » qui est un véritable mode d'emploi dont vous vous moquez comme de votre première chemise. Il vous met en garde : « l'actuel système mondial actuel est insoutenable ». Alors je vais laisser éclater ma grande colère, la fin de toute chair est arrêtée par devers moi ; car les hommes ont rempli la terre de violence, je vais les détruire avec la terre. Je vais lancer les grandes eaux : un déluge. Mais toi je t'ai choisi, non pas pour ta misérable condition pécheresse mais parce que tu es un mythe.
— Et comment vais-je m'en sortir avec vos intentions meurtrières ?
— Tu construis une arche et tu mets tout le monde dedans, enfin pas tout le monde, seulement Jane et les animaux. Pas les poissons... C'est inutile, seulement tous les autres, un mâle et une femelle. Tu t'enfermes et tu attends. Si tu t'embêtes tu fais un plongeon, tu sais nager, Noé ne savais pas. Tu joueras avec les dauphins et en quintuple champion olympique que tu es, tu les battras à la course. Les passagers t'applaudiront. Jane te remettra une médaille en te faisant une grosse bise.
La pensée de renouer avec ses exploits passés ragaillardit Tarzan. En bon américain pragmatique il envisagea l'avenir sous un autre angle. « On pourrait filmer tout ça, un film sur le déluge avec moi en vedette c'est le succès assuré, on pourrait vendre les droits à la télévision, un scoop mondial exclusif. La fortune et la fin de mes soucis avec les pensions alimentaires de mes épouses de passage ».
— Et a quoi ressemblera-t-elle cette arche ?
— Tout est consigné dans le chapitre six de la Genèse : hauteur, largeur, longueur, matériaux, organisation de l'espace intérieur, tout s'y trouve.
— C'est d'accord, on monte une société : La Tarzan Universal Corp. Vous apportez le scénario et assurez la mise en scène, moi : le personnel technique, la vedette —c'est moi— et j'assure les dialogues. Parler aux animaux est ma spécialité. Je vous accorde 49% des parts et un pourcentage sur les bénéfices. On verra les détails avec mon impresario. Passez-moi le synopsis.
Dieu lui tendit la bible, mais à mesure qu'il lisait Tarzan changeait de couleur.
Il pensait partir en croisière sous les tropiques avec Jane et se trouvait à la tête d'une entreprise de déménagement sans destination connue, au gré des flots avec tempêtes assurées et sans personnel pour maîtriser la révolte des éléphants, des tigres et des serpents.
— C'est insensé hurla-t-il ! Vous savez combien cela va coûter ? Tourner ça en 40 jours et 40 nuits ! mais on va se ruiner en heures supplémentaires ! Faire travailler les techniciens dans ces conditions, c'est une levée de boucliers assurée des syndicats sans compter la ligue des droits de l'homme et la société protectrice des animaux. Impossible, impossible, impossible...
Pendant qu'il déblatérait à haute voix il pensait. «  je vais réduire son pourcentage à 5%, c'est un amateur , il ne sait pas négocier. Pour les syndicats, la ligue et les défenseurs des animaux, un dessous de table fera l'affaire. Quand aux récalcitrants ! j'alerterai la mafia. Le scénario est extraordinaire, une super production, c'est gagné. » Mais peu à peu Tarzan sortait de sa léthargie et un vague son de cloches qui tintinnabulait commençait à brouiller son esprit.
Dieu, qui lisait dans ses pensées, l'observait avec consternation. « Il est bien comme tous les autres ! Sans élévation de pensée, englué dans son égoïsme et son profit immédiat. Un petit, un tout petit bonhomme, voilà ce qu'est le grand Tarzan !Mais ne sont-ils pas tous ainsi ? » Dieu poussa un grand soupir et, fermant les yeux, fit ses adieux à l'espèce humaine.

— Le café est servi ! annonça son esclave noire, en faisant tinter la tasse avec la cuiller.
Ainsi procédait-elle les lendemains de fiesta. Mais Tarzan ne bougeait pas, alors elle amenait le hamac à roulettes dans lequel il reposait au-dessus de la piscine et le renversait. Par instinct Tarzan entamait un cent mètres qui le menait à l'autre bout face à sa statue de cire qu'il exécrait. Cette image du passé lui retournait le cœur et il repartait illico dans l'autre sens pour se retrouver devant son café, alors il faisait demi-tour et ainsi de suite jusqu'au moment où son esclave annonçait :
— Ça va être froid !
Alors il sortait du bain car rien n'est pire qu'un café froid. Puis il entamait sa journée : cigare, revues porno et cours de la bourse.
Mais ce matin il reposa son cigare, dédaigna revues et journaux et analysa son rêve-cauchemar sans faire appel à son psy.
« Voyons ! J'ai proposé un contrat, j'aurais 51% des parts et lui ne demande rien, curieux ! Je dois construire une arche et y entasser un cirque complet, embarquer une Jane inconnue pour la croisière et attendre qu'il pleuve. Un nouveau déluge que je filmerai et après ?... Tout cela est assez bizarre. Ne nous précipitons pas... je dois consulter mon avocat. » Il reprit une tasse de café, cette fois tout à fait froid ce qui lui mit les idées en place. « Voyons... que je me souvienne... Qu'a-t-il dit en partant ? Il n'était pas spécialement content. Il marmonnait quelque chose comme...
"J'abandonne... inutile... désespérant... pas la peine de déclencher le déluge... se détruiront bien tout seuls."
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Image de M. Iraje
M. Iraje · il y a
En attendant la pluie, ce Tarzan qui rejoint le cas Noé mérite bien une liane, faute de palme.
Image de Jean Sichler
Jean Sichler · il y a
Merci M.Iraje mais la jeune génération connait-elle Tarzan?
Image de Eric diokel Ngom
Eric diokel Ngom · il y a
Bravo beaucoup de bonnes choses.. une diversité .. merci de le soutenir https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/au-commencement-etait-lamour-2