Le déjeuner d'affaire

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Je suis informaticien la journée, et certains soirs, dans l'obscurité du crépuscule, j'écris  [+]

Image de Été 2018
Monsieur Chapelier m'avait convoqué, et c'était une première. On ne voyait pas beaucoup le grand patron, et depuis quelques années il cultivait sa réputation de milliardaire misanthrope. Mais selon sa secrétaire il souhaitait manger avec moi, alors que je n'étais qu'un gestionnaire sans rien de particulier, qui n'avait croisé le boss qu'une fois dans l'ascenseur. Au dernier étage, j'arrivai dans ce qui était sa salle à manger personnelle, et aussitôt l'ambiance glauque me dérangea profondément. Tous les volets étaient fermés, la lumière était assurée par des lampions rouges. Sur les murs s'alignaient des portraits bizarres de femmes nues portant des masques d'animaux. Et au milieu de la pièce trônait une table rectangulaire pour douze personnes, entièrement vide exceptée une extrémité où Monsieur Chapelier était assis, vêtu de son plus beau costume.

Souriant mais froid il m'invita à m’asseoir à l'extrémité opposée. Dès que je fus installé, une servante en tenue de soubrette bien trop sexy pour sa fonction m'amena l'entrée et me servit le vin. Ses manières à la limite de l'érotisme me parurent déplacées. Les hors d’œuvres consistaient en une salade de homard, un plat que jamais je n'aurais pu manger dans ma vie quotidienne. Un vin blanc prestigieux complétait le tableau. Aussi étrange que cela puisse paraître, la servante avait apporté à Monsieur Chapelier un sac en papier de McDonald contenant des nuggets et un coca. Le vieil homme entama son met avec des gestes raffinés qui contrastaient avec son repas, et il ne me lâchait pas du regard. Il clignait peu des yeux, ce qui rendait l'attention qu'il me portait très inconfortable. J'en oubliais totalement mon menu et ne touchais pas au homard, même s'il valait peut-être une journée de mon salaire à lui tout seul.

La servante poussa un gloussement méprisant quand elle reprit mon assiette quasiment pleine. Elle ramassa également les déchets du repas de Monsieur Chapelier et s'éclipsa dans une pièce voisine. Le silence, déjà pesant, s'amplifia. Le grand patron me regardait toujours d'un air froid et énigmatique, sans dire un mot. Je ne savais pas quoi dire, et je n'osais pas souligner le côté glauque de la situation. Réduit au silence par la panique, j'observais plus attentivement mon hôte. J'essayais de saisir son humeur afin d'échafauder un plan pour m'échapper de cette farce. Mais il était quasiment immobile. Froid. Illisible. Son regard était intense mais impersonnel. Il ne me regardait pas comme un être humain, mais comme une chose, ou peut-être une expérience.

La bombe sexuelle revint et déposa devant moi un morceau de viande si appétissant et préparé avec tellement de soin que son fumet me fit oublier où j'étais l'espace de quelques secondes. Un petit pot de sauce se trouvait à côté de ce délice, et l'odeur ainsi que la couleur me faisait soupçonner la présence de truffes et d'un mélange d'épices digne des plus grands cuisiniers. Monsieur Chapelier, de son côté, reçut une pizza de seconde qualité. Elle semblait provenir de chez Pizza Hut ou Domino's, bref, une de ces chaînes de restaurations qui arrivent à flatter les bas instincts culinaires des accrocs de malbouffe. De nouveau il entama son plat avec des manières excessives, exprimées cette fois-ci par la gestuelle de ses couverts en argent. La bonne lui servit dans un verre en cristal une bière à cinquante centimes le demi-litre, identique à celles que certains sans-abris boivent à longueur de journée. Autant le homard ne me donnait pas trop envie, autant ce morceau de viande, qui devait valoir une fortune, me donnait l'eau à la bouche. Je m’apprêtais à lui faire son affaire quand je remarquais que je n'avais pas de couverts. Je levais des yeux interrogateurs. Une lueur de malice s'était allumée dans le regard de mon hôte. Il fit un geste de la main à la soubrette qui m'amena une petite fourchette et un couteau rond, que l'on donne d'habitude aux enfants. Je fus embarrassé, mais je n'osais pas hausser la voix ou m'imposer, et je me débrouillais avec ce qu'on m'avait donné. Heureusement le bœuf était extrêmement tendre et je pus le découper sans faire d'efforts. La bonne me servit un vin rouge rarissime dès que j'abordais mon assiette.

Le plat de résistance avait été un délice absolu. La viande fondait sur la langue, et avec la sauce savoureuse et équilibrée, mes papilles n'en pouvaient plus. Je n'étais en outre pas expert en vin rouge, et je n'en buvais que très rarement, mais celui-ci était absolument délicieux et se mariait à merveilles avec le bœuf. Monsieur Chapelier de son côté n'avait pas fini sa pizza. Il avait du mal avec les poivrons et tous ceux qui s'étaient trouvés dans son repas se trouvaient regroupés dans un coin de l'assiette. La servante glissa une main chaleureuse sur mon épaule quand elle récupéra mon assiette vide, et grimaça une moue de déception face aux restes du grand patron, avant de repartir en arrière boutique. Le silence retomba, mais après un morceau de viande pareil je n'avais plus l'impression d'être venu pour rien. Je baissais légèrement ma garde, et je constatais que Monsieur Chapelier s'était lui aussi détendu. Son regard était devenu plus expressif, et j'osais deviner une pointe de chaleur. Je me permis de risquer une remarque.

— C'était très bon.
— Et ce n'est pas fini, répondit-il simplement.

En effet, la servante réapparut. J'eus un véritable choc quand je constatais qu'elle était moins habillée qu'avant. Elle ne portait désormais plus qu'une culotte et un soutien-gorge en dentelle. Son corps était magnifique et figea mon attention un bon moment. Avec un regard coquin, elle déposa devant moi un petit bol finement ouvragé, contenant une crème glacée au sein de laquelle brillaient des fragments d'un jaune chaud. Je me rendis compte assez rapidement qu'il s'agissait de paillettes d'or, comme cela se faisait depuis peu dans les grands restaurants. Devant le grand patron, la magnifique créature déposa un muffin industriel. J'avais compris le petit jeu, et je décidais de goûter ma glace. Autant profiter de la situation. Mais de nouveau, je n'avais pas de couverts. Comme auparavant, je levais les yeux et fit un signe pour le souligner. Monsieur Chapelier releva ma requête, et se fendit d'un sourire étrange.

— Vous n'aurez pas de couverts cette fois-ci, dit-il sur un ton taquin.

La tension remonta aussitôt et prit un virage inquiétant, car je perdais mes inhibitions. Peut-être était-ce l'alcool, peut-être était-ce le désir, ou peut-être étais-je victime d'une manipulation que je n'avais pas su relevé, mais je me permis de manger la glace avec les doigts. Je les trempais dans la crème froide et les léchais ensuite, et je le faisais avec nervosité et déséquilibre apparent. Même si je me devais d'accepter que le repas était exquis, la situation n'avait rien de logique à quoi je pouvais me rattacher. Je dévorais ainsi comme un animal un dessert qui valait sans doute une bonne centaine d'euros. Monsieur Chapelier ne toucha pas à son muffin.

La bonne, qui s'était éclipsée pendant que je me perdais dans ma glace et mes pensées, revint dans la salle à manger. Mais cette fois-ci elle était totalement nue. Les reflets rouges des lampions léchaient et mettaient en valeur son corps absolument parfait. Un filet de bave m'échappa alors qu'elle reprit mon plat, et je suivis son déhanché avec avidité quand elle parcourut toute la longueur de la table pour récupérer le muffin encore intact, avant de s'effacer une fois de plus. La confusion et la tension qui m'animaient devenaient insoutenables. Autant ce qui m'arrivait était magnifique, autant je ne le comprenais pas, et l'attitude distante du grand patron qui observait la scène en gardant toute sa contenance et sa dignité restait pour moi un mystère absolu. Il était conscient de mon trouble, et cela provoquait en lui un certain amusement, qui dessinait un sourire très léger sur les traits de son visage.

Je poussais un cri quand la servante réapparut. Elle était toujours nue, mais il était écrit en grosses lettres noires sur son ventre « PRENDS MOI ». Je me sentais écartelé, j'étais à deux doigts de lui sauter dessus. Elle déposa un café face à moi alors que je ne pouvais plus détacher mon attention de son corps. Son sein me frôla quand elle s'éloigna. Elle glissa jusqu'à la place du grand patron et voulu lui donner un breuvage semblable au mien, mais contenu dans un gobelet de machine automatique. Le vieil homme le refusa d'un geste. Cette fois-ci, la servante ne s'éclipsa pas mais resta debout à côté de Monsieur Chapelier, face à moi afin que je ne manque rien du spectacle. Alors que mon regard ne la quittait plus et que je passais chaque seconde à me contrôler, le grand patron se mit à parler, et fut cette fois-ci bavard.

— Elle est magnifique n'est-ce pas ? Je l'ai choisie spécialement pour ce repas. Vu votre agitation, je présume que votre imagination s'enflamme à cet instant précis. Et après un repas pareil, un moment d'intimité avec elle serait la cerise sur le gâteau, non ? Mais comme vous vous en doutez, il y a une condition. Je vous observe depuis longtemps, Monsieur Christian. J'ai enquêté auprès de vos supérieurs, et vous m'avez paru être le candidat parfait pour la petite expérience que je mène actuellement. D'après mes sources, vous êtes vraiment un brave type. Vous vivez en concubinage avec quelqu'un pour qui vous avez visiblement envie de faire des efforts. Vous êtes sérieux dans votre travail, et au sein de l'entreprise on vous considère comme quelqu'un d'intègre. Vous êtes même, selon certain échos que j'ai eu, un peu trop gentil. Vous pourriez agir avec plus de froideur envers vos proches, ou vous sentir moins concerné par les problèmes des autres. Vous refusez systématiquement l'égoïsme alors que la plupart des gens s'y vautrent sans aucun remord. J'en suis donc venu à ma petite expérience. Lors de ce repas, je vous ai amené des plats absolument exquis, que quelqu'un qui ne met pas de côté sa modestie ne pourra jamais connaître. Face à vous, j'ai mangé des choses que vous connaissez assurément, à savoir de la malbouffe peu chère, que tout homme du peuple a connu à un moment ou l'autre de sa vie. Enfin, je vous offre cette magnifique créature, qui est prête à vous faire passer un moment délicieux, et croyez moi, au prix où elle a coûté, il sera délicieux. Et ce n'est qu'un début. Je vous offre un salaire à six chiffres. Un appartement de fonction. Une résidence secondaire sur la côte espagnole. Un carnet d'adresse rempli des meilleurs références du chic français, que vous aurez tout le loisir d'utiliser. Tout ce que vous avez à faire, c'est quitter votre petite amie, couper les ponts avec tous vos proches et quitter cette ville. J'ai pris le pari, en commençant ce soir, de faire de vous un homme neuf. Un homme qui abandonne sa gentillesse de prolétaire pour devenir un nantis, un égoïste qui vit sur le dos des autres. Je veux savoir si toute la moralité dont se vante ceux qui n'ont pas grand chose a un réel fondement, ou s'il s'agit juste de mensonges que vous vous dites pour justifier votre dénuement. Vous devez simplement abandonner tout ce que vous avez construit jusqu'à présent, et ne plus jamais adresser la parole à ceux qui feront désormais partie de votre passé. Dites oui, et vous goûterez le moment le plus magique de votre existence avec Starla ici présente, et la vie que je vous promets sera à vous. Dites non, et vous repartirez d'où vous êtes venu, avec des regrets jusqu'à la fin de vos jours. Monsieur Christian, que décidez-vous ?

Le temps se suspendit. Mon cerveau m'abandonna. J'étais hors de mon corps. Trois lettres et ma vie changeait jamais. Trois autres lettres, et je retournais à mon quotidien. Je sentis que je pleurais. En cet instant, je ne savais pas quoi répondre. Le sourire de Monsieur Chapelier était maintenant large et sadique. L'émotion s'intensifia. Le tiraillement entre une vie facile faite de tous les plaisirs que je souhaitais et une vie simple et moralement louable était un choix trop important pour moi. La conscience m'échappa, la salle autour de moi tourna et je tombais de ma chaise. Face contre terre, je sombrais dans un sommeil noir induit par un malaise profond. Je savais que j'allais me réveiller tôt ou tard et qu'il faudrait que je choisisse. Mais ce choix, je ne voulais pas le faire.

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Bruninho · il y a
Séduit par le thème et la tournure du récit !
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Nadine Gazonneau · il y a
Voila une histoire très originale à la plume agréable. . +5. Permettez-moi de vous faire partager "en route exilés" en finale du prix lunaire.https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/en-route-exiles
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Joëlle Fernbach · il y a
Super Matoche je te donne mes voix, que va t il faire le Chtistian, hein ?
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Saint-Maur · il y a
Vraiment bien mené. La fin ? aucune importance, car tel sera toujours, et jusqu'à la fin des temps, le dilemme de l'être humain... en tout cas je vous donne mes 3 voix sans hésitation aucune !
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Long John Loodmer · il y a
La fin me laisse sur ma faim. Un récit très atypique comme dit Fred , mais bien écrit ♥♥
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Fred Panassac · il y a
Une histoire vraiment atypique, allégorie de toutes les tentations possibles. Combien de temps résistera le sens moral du personnage ? Fin ouverte, aucune autre fin n'est possible car le vertige s'est emparé du héros...Tous mes votes pour l'originalité !
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JACB · il y a
Difficile d'être juge et partie pour le sujet mais conquise par l'écriture. C'est bien mené.
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Utilisateur désactivé · il y a
Moi j'ai beaucoup aimé ce beau mélange de bien et de mal.
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Zouzou · il y a
Mélange d'un peu de bien et beaucoup du mal , on s'y perd ! Mon vote
Si vous aimez ' À la ravigote ' et Dans la Grèce antique ' poésie Été

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Joëlle Brethes · il y a
Vous êtes un tantinet sadique, de placer votre protagoniste devant un tel dilemme et de nous abandonner, nous aussi lecteurs, à nos pensées contradictoires : qu'aurions nous fait à la place de Christian ?

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