Le dé de Florie

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J'aime la solitude qui permet le rêve et l'évasion, les rencontres qui font grandir, la vie qui chaque jour me surprend. J'écris aussi parfois...

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Florie sort la tapisserie qu’elle a remisée la veille, ses yeux fatigués peinent à aligner les petits points entremêlés de coton soyeux.
D’une lecture enluminée de Bayeux, l’idée lui est venue de dérouler son existence sur une longue toile. Elle a découvert, dans une malle d’osier tapie au grenier, une pièce de tissu à sa convenance. Et chaque matin, sous la lumière douce du fenestron auréolé d’un vitrail ambré, son chat Ulysse lové à ses pieds, elle façonne une fresque qu’elle replie au crépuscule dans du papier de soie.
Elle a terminé le récit de sa venue au monde, du moins ce qu’elle en a appris d’un père peu disert, aujourd’hui disparu. Une naissance au forceps dans les cris et les larmes, son arrivée inopinée, l’enfant de trop, entraînant la mère dans les affres de la mort, les hurlements du père devant la dépouille de son adorée.
Les bobines de fil rouge se sont épuisées à illustrer la tragédie, la déchirure et le sang, la couleur de la culpabilité quand l’écarlate montait à ses joues honteuses alors qu’on évoquait le nom de la défunte. Ce poids d’enclume qui l’a privée d’enfance et qui, aujourd’hui encore, lui coupe le souffle à la seule pensée de cette étrangère, l’ombre d’une inconnue qui la suit où qu’elle aille et lui ronge l’âme.
Il fallut bien se procurer de nouvelles pelotes d’incarnat, tant les drames ont émaillé la vie de Florie. Ainsi, un mariage arrangé pour sauver la famille, elle le devait à son père, vieillard chenu avant l’heure, à ses frères usés de labeur, le pain de Florie pétri de mauvaise farine et de leur sueur acide. Elle s’était soumise à cette union, le sens du devoir chevillé à son corps gracieux, imaginant qu’avec le temps elle finirait par aimer cet homme rustre mais riche, grossier propriétaire de terres grasses. La violence en fait d’amour, elle ne peut oublier la nuit de ses noces, le sang encore sous les coups de l’ivrogne annihilant à jamais tout espoir d’une simple estime.
C’est un accident de chasse qui a sauvé Florie des ténèbres où le fol époux l’aurait menée sans vergogne, un coup de fusil hasardeux dévié de sa trajectoire, le gibier échappant à la curée, le mari mort aussitôt. Il lui laissait en héritage une propriété de rapport et un fils sauvagement conçu entre deux orgies.
Florie attrape la bobine anthracite. C’est de sombre qu’elle va recouvrir l’événement à venir sur la toile de lin, quand le petit s’est approché de l’étang, fasciné par le cygne blanc dont l’élégance l’avait séduit jusqu’à marcher sur l’eau. Un instant d’inattention de la vieille servante, pendue au gros chêne dès après l’accident. Florie voulait étrangler le volatile de ses mains tordues de douleur, et se jeter à l’eau pour en finir de ce trop-plein de chagrin, retenue de justesse par les bras puissants du métayer.
Après en avoir fini avec les reflets assombris du marais, esquissé les saules pleurant l’enfant noyé, frêle chérubin à peine sorti de ses langes, elle dessine le chagrin des cieux endeuillés, nuages gonflés de pleurs, et à larges traits qu’elle recouvrira de fils noirs, elle ébauche le souffle d’un vent mauvais, l’haleine diabolique de la faucheuse.
Le temps passant, égrenant le chapelet des petits matins, Florie choisit la vie, celle d’une recluse au milieu de ses champs. Elle tisse sa toile, comme le ferait l’épeire, et finira par attraper un peu d’apaisement dans les mailles de ses fils de soie, employant son temps à exorciser le malheur.
Le chat Ulysse a soudain filé devant l’âtre où flamboient les bûches au parfum de forêt, il s’est endormi et son lancinant ronron irradie la pièce d’une paix bienvenue, faisant fi des aiguillées imprégnées de sinistres souvenirs.
Toute à sa rêverie, Florie a laissé tomber son dé, il roule sous le coffre de noyer où se mire la transe des hautes flammes. Dans sa hâte à se mouvoir, elle s’est piqué le bout du majeur et suçote la goutte de sang qui pourrait entacher l’ouvrage, elle dépose la longue étoffe à son côté et se lève. La taille est encore fine, elle s’agenouille sur la dalle, étire son échine souple, mais le dé s’est enfui près du mur. Elle saisit un des tisonniers et, son bras allongé de la pelle à cendres, elle parvient dans un ultime effort à rapprocher l’objet.
À cette trouvaille méritée s’adjoint un insolite peloton. De soie azur, il est enrobé de poussière, on en devine néanmoins l’ancienne brillance. Ulysse somnole, qui doit être à l’origine du forfait. La bobine échappée de la boîte à couture, aidée de ses petites pattes, un jeu, une aubaine pour qui veut se divertir.
La vue de ce simple fil bleu, après avoir cousu tant de rouge et de gris, émeut la femme au plus profond. Il est temps d’en finir avec ces longues années de deuil, achever sa sinistre tapisserie, l’apogée sera de gaieté, guirlandes aux camaïeux dégradés, de la pervenche à l’indigo, océan et ciel mêlés. Une palette d’allégresse chantée par les angelots. Des myriades de petits points invitant à la vie, des rubans et des cœurs, des farandoles de lutins et des elfes farfelus qu’elle coiffera de guimpes d’or et de lisérés argent pour crier sa renaissance au monde entier.
Ulysse s’est réveillé, derrière ses yeux plissés il regarde Florie, on dirait qu’il lui sourit.

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