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Henriette regardait les gouttes d’eau ruisseler sur sa fenêtre, brouillant le panorama surplombant la ville. Ils étaient loin maintenant, tous ces êtres minuscules et actifs qui s’agitaient tout en bas. Quelques fois, armée de ses jumelles, aussi attentive qu’un entomologiste, elle observait leurs allées et venues, leurs rencontres, leurs esquives, leur rythme empressé ou ralenti en fonction des heures de la journée. Il était cinq heures et demie, et des dizaines de parapluies s’entrechoquaient puis disparaissaient dans les commerces de la rue nationale. C’était l’heure du pain, celle où les gens sont pressés de rentrer mais acceptent malgré tout de faire un petit détour pour leur mie chaude.
Elle avait fini par oublier cette période durant laquelle elle se préoccupait de ce qu’elle allait devoir faire le lendemain. Maintenant, elle préférait ne plus y penser, à ce lendemain qui serait sûrement aussi triste et fade que la veille et durant lequel elle attendrait inlassablement devant la fenêtre.
Autrefois son charme juvénile avait fait de nombreuses conquêtes. Maintenant, de sa superbe chevelure brune, il ne restait qu’une tignasse grise et sèche. Même son regard s’était terni. Ses beaux yeux bleus devenaient de plus en plus clairs, comme s’ils avaient été délavés. Peut-être simplement usés. La vieillesse était si triste.
Pendant ces longs moments de solitude, elle aimait se replonger dans son passé, revivre les moments importants de son existence qui avaient tous été accompagnés des suaves mélopées de Luis Silvano. Doyenne de la maison de retraite, elle avait maintenant cent un ans, et sa longévité n’était pas due à un régime insensé ou à petit verre de vin quotidien, ni au souvenir de ce mari ingrat qui l’avait trompée jusqu’à la mort, encore moins à la visite de ses petits-enfants qui ne venaient que par devoir. Non, son endurance, elle la devait uniquement à Luis Silvano, dont les chansons avaient toujours ravi son existence grise et terne.
Tous les soirs avant de s’endormir, elle écoutait les chansons de Luis, et se mettait encore à rêver de la vie qu’elle n’avait pas eue. Un mari aimant qui l’aurait baladée en gondole (il y avait une ravissante rivière au fond de leur jardin) en lui chantant des chansons, des enfants qui lui auraient sauté au cou et à qui elle aurait raconté plein d’histoires dès qu’ils seraient rentrés à la maison, des voyages, des aventures, tout sauf cette vie étriquée durant laquelle elle avait répété les mêmes tâches ménagères dans l’indifférence de tous. Mais elle ne regrettait pas sa vie, car chaque coup de balai, chaque mouvement de serpillière, chaque nettoyage de carreaux avait été accompagné par la voix roucoulante de Luis Silvano, et dans ses rêves, elle avait vécu des moments inoubliables.
Aussi quand le journaliste de l’Echo de l’Ouest lui demanda quel était le secret de sa longévité, elle répondit tout naturellement : « Les chansons de Luis Silvano que j’écoute avant de dormir ».

Peu de monde se rappelait de ce crooner d’origine italienne, qui avait pourtant fait le bonheur des jeunes couples d’amoureux pendant les bals, cinquante ans auparavant. Elle l’avait entendu la première fois, le trente janvier mille-neuf-cent cinquante-quatre, alors qu’elle attendait encore toute seule chez elle. Roger n’était toujours pas rentré, et elle se doutait déjà qu’il fréquentait une autre femme. Les enfants préféraient jouer dans le parc et rentraient toujours en retard, sales et énervés. Ils ne lui parlaient que très peu, et elle ne savait jamais quoi leur répondre. Elle était donc seule à table, devant ce plat de choux-fleurs devenu carbonisé à force d’attendre dans le four. Et elle s’était sentie condamnée à l’ennui pour sa vie entière. Pourtant, elle avait pensé que tout serait mieux après la guerre. Mais, cette solitude devenait insupportable. Un soir, pour dissimuler le bruit de ses sanglots alors qu’elle allait commettre l’irréparable, elle augmenta le son de la radio, et Luis l’avait sauvée.
Elle se rappelait encore du choc qu’elle avait éprouvé au son de sa voix qui semblait comprendre l’état de son âme, en faire ressortir les cris et les gémissements, mais aussi les espoirs d’une vie meilleure, pleine d’amour. Cette chanson s’appelait L’Onde de tes yeux. Il parlait d’une belle femme qui pleurait parce qu’elle croyait que son amant avait disparu pendant la guerre. Et il revenait héroïque, la remerciait pour les messages d’amour qu’elle lui avait envoyés sur le front et qui lui avaient donné le courage de combattre...
Deux jours plus tard, lorsqu’elle eut retrouvé le disque vinyle de Luis Silvano, elle le fit écouter à son cher époux, espérant ainsi éveiller une émotion par rapport à cette période qui avait été si douloureuse pour leur couple. Sur un ton bourru, il se contenta de répondre : « T’as pas autre chose à foutre que d’écouter ces fadaises ! Eh, ça se voit qu’il n’a pas fait la guerre, celui-là ! Un planqué, oui ! Non, mais j’te jure, qu’est-ce qu’on en a à faire de ces jérémiades quand on est sous la boue entouré de cadavres ! ».
Elle comprit alors qu’elle ne partagerait ses chansons avec personne, et peu à peu, elle se reconstruisit une existence imaginaire, digne des plus belles romances, au rythme des thèmes romantiques et des paroles suaves que chantait son idole qui était peu à peu devenu son amant imaginaire, éternellement jeune et séduisant. À cent un ans, elle connaissait encore par cœur ses quatre-vingt cinq chansons !

La journaliste de l’Echo de l’Ouest, amusée par ce nouvel antidote à la maladie et aux ravages de la vieillesse, se dit que la rencontre entre l’ex-crooner et sa secrète et centenaire groupie pouvait être un thème tout à fait prometteur. Elle eut quelques difficultés à retrouver le chanteur et à le persuader de faire un ultime concert à la maison de retraite Les Chrysanthèmes, mais n’en rencontra aucune à convaincre la maison de retraite d’accueillir Luis Silvano pour fêter le cent deuxième anniversaire de leur pensionnaire. Le directeur, Monsieur Mortier, offrit même de proposer un bal en l’honneur de la chanceuse centenaire. Il pourrait ainsi inscrire cette nouvelle activité dans le compte rendu annuel, preuve de l’extrême dynamisme de leur établissement, ce qui pouvait d’ailleurs justifier une légère augmentation de la cotisation mensuelle que devaient payer ses chers hôtes, comme il aimait les appeler.

Enfin le jour J arriva. Les festivités avaient été préparées dans la plus grande discrétion. Il ne fallait surtout pas qu’Henriette fût au courant de cette incroyable surprise ! Ah, se disaient Adrienne et Odette, elle en avait bien de la chance la petite dame de rencontrer son idole ! C’est sûr, ça devait être plus difficile de faire venir Yves Montand !
— P’t-êt’e ben qu’il était mort d’ailleurs ! chuchota Odette en regardant par la fenêtre. 
À leur âge, c’était bien difficile de savoir qui était vivant et qui ne l’était plus !
Henriette remarqua un certain affairement autour d’elle. Des petits sourires complices, des regards insistants, comme s’ils essayaient de pénétrer un mystérieux secret. Ils étaient tous bizarres ce matin... Oui, certes, c’était son anniversaire, mais enfin, ils n’allaient pas en faire une montagne ! Une fois, qu’on a passé la centaine, il y a prescription, on ne compte plus les années ! On lui accorda exceptionnellement de prendre son déjeuner dans sa chambre à la seule condition qu’elle vînt dans la salle commune pour le café.
À quatorze heures, elle entra dans le réfectoire, sous une huée d’applaudissements auxquels elle répondit par un discret salut de la main. Elle avançait doucement avec son déambulateur, très lentement, elle atteint la place qu’on lui avait réservée. Une estrade avait été installée au bout de la salle, et toutes les chaises étaient disposées de chaque côté de la salle. Dubitative sur ce qui allait pouvoir arriver, elle attendit calmement. Un vieillard vêtu de blanc surgit sur la scène et s’inclina devant elle. Elle ne bougea pas, de plus en plus agacée par ce cirque ridicule. Catherine, l’aide-soignante, lui souffla à l’oreille :
— Ben alors, vous ne le reconnaissez pas ? C’est Luis Silvano.
Henriette resta pétrifiée, la bouche ouverte, incapable d’articuler une syllabe. Luis prit le micro et commença à chanter en play back La Valse des adieux en lui faisant signe de se rapprocher. Péniblement, soutenue par Catherine et l’infirmière qui distribuait quelques médicaments au passage, elle s’approcha de Luis qui lui baisa la main et observa ce triste ballet macabre, caricature poussiéreuse des danses légères et sautillantes qu’elle avait connue quand elle était jeune.
Une fois qu’il eut finit de chanter, Luis s’assit à ses côtés et la remercia. Grâce à elle, il revivait un peu les belles soirées d’antan. Maintenant, il y pensait avec nostalgie. On l’avait vite oublié et il restait seul à s’ennuyer dans son petit appartement à Bois joli, sans visites. Célibataire, séducteur invétéré jusqu’à soixante ans, il n’avait pas eu d’enfants.
— Ah mais quand on voit ce qu’est devenu la jeunesse... ne cessait-il de répéter. Ah, c’est sûr, c’était pas comme avant, quand on savait encore s’amuser sans se droguer...
Elle ne l’écoutait plus. Elle ne l’écouterait jamais plus d’ailleurs. Après deux heures durant lesquelles il chanta, parla, refit encore semblant de chanter, il repartit, sous les regards humides et gais de quelques vieilles femmes, et lui envoya un baiser avant de rentrer dans le taxi.
— Eh bien vous en avez de la chance d’avoir eu un si bel anniversaire ! lui dit Catherine en la raccompagnant dans sa chambre. L’aide soignante interpréta son silence pour de l’émotion.
Henriette se coucha dans son lit, les deux bras droits contre ses hanches. Elle attendit, l’esprit vide. Elle repensa à ce vieillard qui s’appelait Luis Silvano, à ses plaintes, à ses lourdes plaisanteries, à ses jacassements inutiles. Pour la première fois depuis des années, elle s’endormit en silence. Et ne se réveilla plus.

PRIX

Image de Été 2019
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Jeanne en B. · il y a
Une bonne lecture
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Fred Panassac · il y a
Bien vu, c’est ce qui s’appelle une confrontation avec la cruelle réalité...de quoi avoir envie de partir... Mes encouragements et mes voix.
Dans une autre tonalité, sur le même thème, mon très ancien texte finaliste, que j’ai laissé sur ma page : « Cent ans, coquin de sort ».

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Eisas · il y a
Waouhhh... C'est original, surprenant... Merci pour ce très beau moment de lecture...
J'adore butiner, au hasard, les textes sur ce site... Je suis encore récompensé ! Mes voix !

Je vous invite à lire "Les vies de l'eau" dans la catégorie Poèmes.
Amicalement Éric

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François B. · il y a
Bravo pour ce texte très touchant. J'ai apprécié la sobriété de la fin qui finalement, de mon point de vue, met en évidence la maladresse des organisateurs de cette petite fête. Il est toujours hasardeux d'empiéter sur le jardin secret d'autrui ; parfois on saccage tout...
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Gunther · il y a
Un joli texte qui prend à contre-pieds la vogue actuelle des feel good stories si confortables.
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Moniroje · il y a
Une bien belle histoire avec beaucoup de tendresse...
Plus tard, à mes cent ans ? ça risque pas, je demanderai que Mick Jagger soit là ou les ACDC ... et on fumera un joint....

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Magalio · il y a
Je suis très fleur bleue... Du coup la fin m'a scotché... Bravo, j'ai adoré
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Plume · il y a
Merci Magalio pour ce gentil et encourageant commentaire.
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Samia.mbodong · il y a
Un texte plaisant et une jolie écriture avec une belle pensée pour Henriette.
Bravo et merci je soutiens.

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Plume · il y a
Merci Samia pour ce très gentil commentaire.
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michel jarrié · il y a
Texte très émouvant. Autant vivre avec ses souvenirs et ne pas attendre l'impossible...mais que faire pour taire l'espoir, si insensé soit-il. Tout comme jcjr, ma page vous est bien sûr ouverte.
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Plume · il y a
Merci Jarrié, je suis heureuse que ce texte vous ait touché.
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jc jr · il y a
Comment casser un rêve , qui l'a tenue éveillée pendant autant d'années....
Mes voix et bienvenue sur ma page.

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Plume · il y a
Merci, oui le revers des illusions est souvent triste.
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