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Pourquoi on a aimé ?

On avait déjà aimé Le Lynx, on aime donc, en toute logique, cette lettre d'amour rédigée par notre trappeur favori. La tristesse et la tendresse ...

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Robin Mc Gregor se leva pesamment de sa chaise et débarrassa des restes de son repas du soir l’épaisse table de bois. Il l’avait lui-même confectionnée l’année précédente, à la hache puis à la scie, peu de temps après avoir terminé la construction de sa petite cabane. Le vent de l’hiver polaire qui gémissait à sa porte depuis des heures était la seule présence qui lui apportait quelque réconfort, en ces moments très durs où il ressentait une extrême solitude envahir son cœur. Après avoir déposé son assiette et sa fourchette dans une petite bassine de métal posée près de la porte d’entrée, il essuya son couteau dans un vieux chiffon et le replaça dans un étui qu’il portait à la ceinture, avant de se diriger, l’air déterminé, vers le petit buffet placé contre le mur en rondins, côté nord. Gérard Forestier, le Français, le lui avait apporté sur son traîneau tiré par un attelage de dix chiens, en même temps que le poêle canadien à côté duquel il était placé. Il remua au passage quelques bûches dans l’âtre pour raviver le feu, puis sortit délicatement du tiroir de gauche une grosse bougie, un bloc de papier et un crayon.

L’Écossais ouvrit à nouveau le poêle et alluma la bougie, qu’il revint placer sur une coupelle au centre de la table. Il ouvrit le bloc, jeta un regard pensif vers la porte par laquelle celle à qui il allait écrire ne rentrerait jamais, mais qu’il ne fermait pas à clé. Le jappement d’un renard blanc sembla répondre à son regard et il en sourit, avant de reprendre un air à la fois doux et grave tandis qu’il saisissait le crayon.

« Chère Nelly,
Je sais, bien sûr, que tu ne liras jamais cette lettre, car je ne l’enverrai pas, mais ça me fait du bien de te l’écrire, de faire comme si je pouvais te donner de mes nouvelles. La solitude est la chose la plus terrible qui soit, mais parfois la vie la choisit pour nous, comme un vêtement trop large dans lequel on nage jusqu’à ne plus savoir qui l’on est. Quand j’aurai terminé cette lettre, je ne serai plus vraiment seul, car je t’aurai parlé un peu et saurai clairement qui je suis, que je suis exactement et à jamais celui qui t’aime.

Ici, dans ces vastes forêts blanchies par le vent et la neige, je vois et ressens les choses et les pensées se détacher et s’inscrire directement sur le Grand Blanc, dans toute leur vérité. Reposer un long moment ses yeux sur les Grandes Neiges, c’est laver son âme et lui faire retrouver toute sa clarté. Je passerai le temps qui me reste dans ces contrées désolées où j’apprends à vivre sans toi dans le dénuement, peut-être, mais surtout dans la quête de l’essentiel des choses et de la beauté du monde, qui m’aide un peu plus chaque jour à panser ma blessure.

Dès mon arrivée, j’ai eu la chance de faire quelques belles rencontres. Loup Gris, ce chef et guerrier indien qui fut l’un des premiers à s’être tourné résolument vers la paix, Dan Carter, cet officier de la Police montée qu’on appelle Le Fils des forêts, et Gérard Forestier, ce guide français coureur des bois, qui connait le pays bien mieux que le fond de sa poche. Moi, tu seras sans nul doute surprise de savoir qu’on m’appelle désormais Le Lynx, dans toute cette région du nord-ouest de la baie d’Hudson, depuis que j’ai sauvé l’un de ces animaux des griffes de l’un de mes propres pièges, après une âpre bataille dont je garde quelques traces.

Toutes ces belles personnes m’ont aidé sans que je leur demande quoi que ce soit, d’une manière ou d’une autre, et m’ont tout appris de ma nouvelle vie au cœur des forêts. Je ne piège et ne chasse que le strict minimum nécessaire à ma nourriture et à la vente au Comptoir de la Baie de quelques peaux, en vue de m’y procurer le reste de ma nourriture et un peu de matériel. Je sais, comme les Indiens le savent, combien chaque vie est précieuse et est elle-même source de vie. J’essaie d’être juste à ma place, celle qui a été prévue pour moi au cœur de la nature, et de ne pas prendre celle d’autres êtres vivants. Je ne me sens pas plus de valeur qu’un loup, qu’un renard, qu’une martre. J’ai compris depuis que je suis dans les solitudes et dans le froid de cette région proche du Cercle arctique la simple importance du regard ou du rire d’un ami, aussi bien que celle du chant d’un oiseau. Dans ces contrées, l’hiver, quand on marche, on voit immédiatement la trace que l’on fait sur le monde, une trace qui, quand on la regarde mène toujours jusqu’à soi, et quelqu’un qui laisse une trace est quelqu’un qui existe.

Ici, tout est précieux, car tout respecte l’ordre naturel, et le temps qu’il faut au temps pour être enfin le temps... Les saisons dansent un quadrille sans fin et la vie renaît de la vie, à l’infini. Moi, même si rien ne renaîtra de moi, je suis un regard qui fait naître et renaître la beauté du monde du fond de ses prunelles. Un regard, c’est un peu de soi qui ensemence l’espace entier de la vie, c’est ce lieu magique où apparaissent et disparaissent tant de choses... Si tu as su regarder, c’est que tu as su vivre et faire vivre vraiment toutes ces choses. Il en est de même, bien sûr pour tous nos autres sens. Percevoir le monde, c’est exister et faire exister. Tout ceci je l’ai lu sur le blanc de la neige, entendu dans le chant d’une rivière qui sort de la forêt, senti en respirant le vent quand revient le printemps, touché en caressant les arbres et leurs écorces rudes ou douces, goûté dans le sucré des airelles et des fraises des bois.

Même toi, Nelly, je te fais exister au fond de mon regard, souvent. Baltimore se rapproche alors d’un seul coup par magie pour quelques précieuses secondes qui finissent tout de même tristement, quand je pense au destin que ton père t’a choisi et que plus jamais tu ne seras mienne, comme par ce doux soir d’été qui fut à la fois notre dernier jour, et notre première nuit.

Tu sais, dehors le vent mugit de plus en plus. Une nouvelle tempête arrive, c’est juste l’hiver qui expire un peu d’air pour respirer, à l’échelle du monde. Tout vit, et surtout le vent. Pourtant la petite flamme de la bougie sur la table ne frémit même pas, tout est magie, tout est illusion, différent selon notre point de vue. Moi, même à l’intérieur, je vis à l’extérieur, là où tout se passe vraiment. Il suffit de faire un seul pas dehors pour bien le comprendre. C’est surtout ça que j’ai appris, ici. Les forces extérieures existent et nous sont hautement bénéfiques. Je me suis senti revivre, en reprenant ma place perdue dans le monde sauvage. Même si je ne possède presque plus rien, je sais que je profite pleinement de ce qui nous est essentiel et me sens plus fortuné que jamais, n’en déplaise à ton père qui rirait bien de mes propos. Bien sûr, il penserait, lui, que ce vent qui souffle à ma porte lui ferait perdre de l’argent d’une manière ou d’une autre, j’en suis certain.

Parfois, je m’assieds au bord de la petite rivière qui passe tout près de ma cabane, et je regarde un long moment vivre et couler son eau comme je regarde danser les flammes de mon poêle, souvent. Il penserait que je perds mon temps, mais moi je pense que c’est au contraire du temps gagné, arraché aux servitudes des contraintes multiples que l’homme s’est lui-même créées. La nature qui m’entoure enchante mon esprit comme elle enchante celui des Indiens. C’est difficile à exprimer et ça paraîtra totalement stupide ou grotesque à ceux qui se vantent tellement d’appartenir au monde civilisé. Je pourrais presque la considérer comme ma religion, si je n’aimais autant ma liberté d’esprit et de pensée. Je préfère juste me laisser aller à ressentir instinctivement l’étrange bonheur de voir passer un papillon ou de voir tourbillonner une feuille morte dans le vent, ainsi que celui de trouver la plus grande partie mes repas ailleurs que dans des magasins. Je préfère faire marcher l’ordre du monde que celui du commerce, autant que je le peux.

Je sais que tu me comprendrais et penserais comme moi, ta capacité à t’enthousiasmer de tout me paraissait illimitée, c’était un tel ravissement que de te voir t’agenouiller pour mieux observer une fleur, une abeille, un simple reflet sur un étang dans les jardins de Baltimore, comme une enfant. Mais les enfants savent instinctivement quelles sont les choses dignes d’un réel intérêt et auraient tellement à nous apprendre... Peut-être sont-ce eux qui devraient construire des écoles, pour nous instruire sur les choses vraiment importantes ! Je sais que ces mots te feront sourire, toi qui aurais voulu être institutrice.

La soirée s’est vite écoulée, bercée par ta douce présence surgie de la mine de mon crayon que j’ai dû aiguiser par deux fois. La bougie a un peu diminué de taille aussi... J’aime écouter le cri du temps qui jaillit de la vie elle-même, bien mieux que du tic-tac des aiguilles d’une montre. Le bois a diminué également dans l’âtre, tandis que ma lettre, aussi bien que mon amour pour toi, eux, se sont allongés, preuves vives de ce temps d’existence passé à tes côtés.

Je n’ose te dire à bientôt, car ça me fait trop mal de l’écrire. Je préfère te dire que je t’embrasse, Nelly, et que tu es à chaque instant et pour toujours tout au creux de mon âme.

Celui qui t’aime, Robin, Le Lynx »

Il avait rajouté après coup ces deux derniers mots qui représentaient le symbole de ce qu’il était devenu et de ce qu'il avait compris du monde, et les fixa un moment avant de se lever lentement pour ne rien laisser perdre de la magie de l’instant. Il souffla alors d’un coup la bougie et s’allongea sans se déshabiller sous les épaisses couvertures de laine. Les yeux grands ouverts fixés sur le plafond, il écouta longtemps les plaintes du vent qui balayait de son souffle gelé les immenses forêts du Grand Nord, luttant de toute sa fureur retrouvée pour essayer de faire plier et grincer les cimes des grands arbres.

PRIX

Image de Hiver 2019
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André Page  Commentaire de l'auteur · il y a
Voici une troisième aventure de mon personnage créé pour de prix de la St-Valentin 2017 Le Lynx, qui se placerait chronologiquement avant les deux autres, "Le Lynx, et "Le fils des forêts" :)
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Marie · il y a
Beau manifeste élégamment mis en scène !
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michel jarrié · il y a
Vous vous doutez à quel point j'apprécie votre nouvelle ainsi que votre ''style''. Merci André.
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André Page · il y a
Merci à vous Jarrié :)
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Alexienne Duplessis · il y a
Tout mon soutien André ;)
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André Page · il y a
Merci beaucoup Alexienne :)
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Patrick Gibon · il y a
je découvre "le Lynx", un magnifique texte poétique ou souffle le vent du large des contrées froides, où plane la sagesse Amérindienne pour une vraie vie et l'amour d'une femme comme l'amour des mondes!
j'irai voir les deux autres Lynx, l'eau pas gelée à la bouche.

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Charieau · il y a
Sublime texte. J'y étais moi aussi dans le grand nord grâce à votre texte. Merci pour cette bouffée d'air et cette rencontre magique.
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Florence · il y a
6mn pour toute une philosophie de vie. bravo!! j.'aime beaucoup votre texte.
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M. Iraje · il y a
BRAVO pour ce cri, si justement récompensé.
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Marie Guzman · il y a
Bravo André pour cette recommandation !
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André Page · il y a
Merci Marie :) :)
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Sylvie Franceus · il y a
Ce que je suis heureuse pour toi, André !
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André Page · il y a
Oui merci Sylvie :) :)
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Isabelle Lambin · il y a
Félicitations pour cette recommandation André !
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André Page · il y a
Merci Isabelle :) :)
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Pierre ALLAL · il y a
La solitude, l'amour, la nature reunis dans une exploration de l'âme. Très beau texte. Bravo André.
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Dranem · il y a
J'ai pensé au film into the wilde en lisant cette histoire... une belle histoire d'exploration intérieure ; mes voix pour cette finale !
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