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Le cri du crapaud

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Marie Dhislenc

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L'avion a fait un drôle de bruit en explosant. Un bruit opaque et mat qui ne se diffusait pas autour de lui en ondes sonores, vagues de plus en plus faibles mais persistantes. Un bruit qui semblait se suffire à lui-même, concentré et plein comme une orange, ou une grosse boule de billard.

J'avais attendu cet instant avec tellement de force, une intensité presque douloureuse. Et maintenant, il faisait déjà partie du passé.

Je suis resté un peu, le ventre vide, assis en bordure du champ. Je n'étais même pas soulagé. À ce moment précis, immobile près d'un champ de maïs, je comprends l'essence même de la guerre : cette vacuité qu'engendre la violence et la déception, une fois la destruction accomplie, de savoir que rien n'est réglé. Que tout est toujours à refaire. L'espérance stupide que la prochaine fois, peut-être...

Théo est mon ennemi. Je le hais de toute mon âme depuis qu'il a pris place dans ma vie, dès la toute première seconde ; avant même, peut-être. Depuis toujours. Je l'aime aussi, pareillement. Je ne fais pas semblant. Haine et amour se confondent en un accord puissant, comme la nuit le chant des crapauds et le cri des grillons – rien à voir et pourtant leurs dissonances filent la trame de nos nuits d'été.

Je me souviens parfaitement de ce que j'éprouve à cette heure-là, soleil de midi, champ de maïs, le goût amer d'une intime petite défaite et je me décide enfin à rentrer, de ce pas lourd qui me caractérise. Notre vie vient de basculer, et je ne le sais pas encore.

J'arrive à la maison et l'ambulance s'enfuit à mon approche, en hurlant. (Cris des crapauds ? Chant des grillons ?)

Cet avion, alors qu'au fil du temps il prenait forme, pièce après pièce, déployant un peu plus chaque jour la grâce du génie de mon frère, a cristallisé peu à peu l'essentiel de ma rage. Six mois ! Six mois de patiente conquête, Théo balayant un par un chaque obstacle – un petit génie de la mécanique, ce garçon-là sait tout faire de ses mains, et gentil avec ça ! Pour offrir enfin à nos yeux, public déjà acquis, cet avion télécommandé entièrement conçu, pensé, imaginé, créé par lui.

Il ne l'a pas fait pour récolter les applaudissements. Il l'a fait par plaisir, simplement par plaisir, la moisson de louanges juste son dû habituel, comme à chacune de ses entreprises.
C'était bien. Mais volerait-il, cet avion ?

Il l'a fait. Nous avons tous accompagné Théo derrière la maison et d'un geste précis, il a lancé le moteur. Un vrombissement aigu nous a déchiré les oreilles (cri du grillon ?). Théo manipulait le boîtier de la télécommande et nous l'avons vu décoller, prendre de la hauteur, décrire une orbe au-dessus de nos têtes, trajectoire d'une perfection telle que j'en ai eu le cœur serré. Une pure merveille.

Restait l'atterrissage. Il fut réussi tout autant que le reste. Un tel niveau d'achèvement ne laisse plus qu'une vague nausée, un creux à l'estomac que nul festin jamais ne pourra satisfaire. Une impression de faim grondante. Ce genre de réussite révèle toujours un peu mieux mes propres manques, et si personne n'a eu de mots désobligeants à mon égard, c'est naturellement que je me les suis offerts à moi-même. Et la vie a repris son cours.

Tout l'hiver, nous avons pris ensemble nos vélos pour ensemble nous rendre au collège. Avons passé les habituels bons moments, en classe, après la classe. Avons révisé côte à côte, reçu nos bulletins de notes – celles de Théo excellentes, les miennes, bonnes seulement –, vu les copains. De temps à autres, le dimanche, Théo sortait l'avion pour un petit vol de routine. Il ne s'y intéressait plus guère depuis qu'il l'avait achevé. Il le tirait de l'atelier, le posait sur le bitume et, sans autre forme de procès, faisait le plein de mélange avant de tirer la ficelle du démarreur. Le moteur tournait sans surprise. Décollage, petit tour en plein ciel, atterrissage.

Je l'ai haï aussi pour ce désintérêt. Il traitait cet avion comme on fait d'une vieille maîtresse. Après avoir œuvré des mois à sa conquête, il se tournait vers d'autres champs de batailles, toutes par avances gagnées. Et j'ai eu un aperçu de la future vie amoureuse de mon frère: une succession de femmes-de-sa-vie. Elles viendraient ensuite à moi se faire consoler. J'épouserais certainement l'une d'entre elles et, tandis qu'il volerait de femme en flamme, je m'acharnerais à construire une vie de famille paisible, homme d'un seul amour, à la fois grotesque et un peu mesquin.

Les poèmes que j'écris, je les jette. Au mieux, je les garde pour moi.

Les jeux de l'hiver. La carrière désaffectée où nous remplissons des canettes vides avec un mélange de sucre en poudre et de chlorate de soude. Nous les dégommons ensuite à coups de pierres. Sous le choc, le mélange explose. Si on a de la chance. Si l'impact a créé l'étincelle. Si...
Avec le temps, nous améliorons : dans la bouteille, essence et huile ; le chlorate et le sucre sont serrés dans un vieux bas nylon, bien fixé tout autour. Lorsqu'on jette l'ensemble de toutes ses forces sur le calcaire coupant, on a une bombe incendiaire. On peut aussi tenter de bricoler une mèche lente. On l'allume avec un frisson dans les reins et on court. Nous essayons toutes sortes de combinaisons : pétards, poudre de chasse, alcool à brûler... La carrière devient ainsi le théâtre de toutes sortes d'explosions, d'expérimentations souvent foireuses, de cris d'excitation avec nos voix qui muent, passent sans transition du grave à la stridence des aigus (cris des crapauds, chant du grillon ?). Avec nous, les copains du village. Ils ne nous confondent jamais, malgré l'exacte ressemblance de nos traits. Il est bavard et gai autant que je suis sombre et taciturne. Il est le meneur, je ne suis que son ombre. N'est-il pas Dieu, d'ailleurs, et moi Pierre, celui sur lequel il s'appuie pour bâtir ?

Parfois, la nuit, je sens ce poids sur mes épaules. Il m'enfonce jusqu'à ce que la terre pénètre dans ma bouche avec son goût fade et j'étouffe. Tandis qu'il se dresse vers la lumière la terre emplit ma bouche gagne mes yeux à présent tout est sombre, mes oreilles, je deviens sourd à mes hurlements impossibles et je m'éveille dans le noir. Je reprends mon souffle, me lève, pousse la porte de sa chambre. Sa respiration de dormeur m'apaise, calme les agitations de mon cœur. Mes yeux s'accoutument à l'obscurité. Je distingue bientôt son visage qui est aussi le mien mais que j'aime mieux que moi-même et le matin me trouve là, transi d'amour pour mon jumeau.

Je vais à l'atelier. Je contemple l'avion abandonné. Longuement. Combien de fois encore Théo le fera-t-il voler avant de lui tourner le dos définitivement, préoccupé déjà d'une moto (80 cm3) qui remplacera nos vélos ?

Je vois une immense décharge dans la pâle lumière de l'aube – cette aube même qui me débusque, arrêté devant son visage, certains matins – une Cayenne pleine de ses rebuts (le tracteur jaune et bleu de nos trois ans, un circuit de petites voitures, des livres, nos anoraks rouges qui nous transformaient en joyeux petits Pères Noël, l'avion, bientôt rejoint par la moto 80 cm3, une ronde infernale et je suis, peut-être, le gardien du manège).

Avec le printemps, les explosifs perdent de leur attrait. Nos moments de vacances sont rythmés par le bruit des moteurs, empestés par des puanteurs d'huile et d'essence mélangées. Nous avons pris un job à la station-service pour finaliser l'achat de la moto. Certainement vers la fin de l'été. Dans l'avion, bien à l'abri sous la carlingue, j'ai bourré un vieux bas nylon avec du sucre glace, du chlorate de soude et une demi cartouche de poudre, à tout hasard. Ce hasard qui fera peut-être chauffer le pot d'échappement suffisamment pour offrir l'étincelle à mon curieux paquet. Peut-être pas.

Plusieurs fois par jour je pense à lui, crapaud blotti. Dissocié pour une fois de compère grillon, il attend notre heure. Je ne sais pas ce que j'espère. Le faire douter probablement. Rien qu'une fois.

L'été était déjà bien amorcé lorsque Théo a eu l'idée enfin de le faire voler. À la négligence de ses gestes, au coup d’œil hâtif qu'il a jeté à sa création de l'an passé avant de l'emmener dehors, j'ai su que tout était déjà fini. Son vol ultime. J'ai enfoncé mes poings dans mes poches, avant de m'éloigner. J'ai espéré qu'il nous ferait un beau feu d'artifice, une manière de finir en beauté. L'avion a fait un drôle de bruit en explosant. Un bruit opaque et mat, concentré sur lui-même. J'ai pris mon temps pour revenir vers la maison.

À mon approche, l'ambulance qui emporte Théo s'est enfuie en hurlant. J'apprends que ses portes arrière ont aussi avalé ma mère, en larmes. Un éclat de métal a traversé l’œil de mon frère alors qu'il surveillait la trajectoire de l'avion. L'engin a explosé juste au-dessus de lui.
Inutile de dire que je n'ai pas voulu cela.

Théo est de retour. Un pansement énorme sur l’œil droit, la démarche hésitante. Les meubles et les objets lui tendent autant de traquenards qu'il doit apprendre à éviter, montant de porte en embuscade, pieds des chaises emmêlant son chemin. Le long morceau d'acier ne s'est pas contenté de la prunelle droite. Il l'a pourfendue à l'oblique, lésant le nerf optique irrémédiablement. Borgne à présent, Théo s'acheminera doucement vers la nuit. Je le guide dans le terrain miné du quotidien. Je lui lis nos leçons. Je continue à travailler à la station-service tandis qu'il m'attend, murmurant pour lui-même « je comprends pas ce qui a déconné » et puis, il hausse les épaules en signe d'impuissance et je sers, je déverse des centaines de litres d'essence, de gasoil, de super sans plomb dans les gueules avides des moteurs qui partent en vacances – à la fin de l'été tu l'auras, ta moto.

Je conduirai. Tes mains pesant sur mes épaules. Nous irons. Liés, indissolublement. Je rendrai compte, je tiendrai le registre de nos vies, je te servirai de regard. Après la moto, il y aura la voiture de sport. Les escapades avec les filles. Elles te trouveront beau et tu sauras les faire rire. Je me chargerai de t'en débarrasser lorsque l'heure sera venue, je ne les consolerai même pas. Je les étiquetterai avec soin mais nous les oublierons très vite, tournés comme nous le serons vers d'autres projets, d'autres buts. Les nuits, je continuerai à m'enterrer vivant sous le poids de mes souvenirs, de mes mensonges, jusqu'à m'éveiller en sursaut et j'irai contempler ton visage endormi. J'aurai du mal à empêcher mes larmes de couler.

Dans la nuit de l'été s'élève le concert des bestioles de l'ombre. Tu tends l'oreille – déjà ce geste d'aveugle – tu souris faiblement.

Théo, mon Dieu, mais qu'est-ce que j'ai fait ?

PRIX

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Virgo34 · il y a
Bonne chance !
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Nastasia B · il y a
Très beau texte.
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Marie Dhislenc · il y a
Merci à tous pour vos commentaires et encouragements. Je ne peux prendre le temps de vous répondre individuellement car je m'absente pour quelques semaines. Mais nous nous retrouverons à mon retour. A bientot
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Guy Bellinger · il y a
Une très belle (et très amère) variation sur le thème de la gémellité. Vous nous plongez là dans la conscience de celui de deux jumaux qui est dévoré par la jalousie et le dépit et le mieux qu'on puisse dire, c'est qu'on est sérieusement secoué. Ce qu'a fait ce garçon est terrible (vous nous le révélez par ailleurs intelligemment, en distillant l'information) et il ne le se pardonnera pas. On comprend bien à vous lire qu'ill vaut encore mieux avoir perdu un œil que de traîner une telle culpabilité...
J'ai été comme ensorcelé par les volutes vénéneuses de ce texte fascinant, d'autant plus efficace que vous ne condamnez pas votre antihéros : vous essayez, comme lui-même tente de le faire, non de l'excuser mais simplement de le comprendre. La jeunesse associée à l'envie n'est pas un bon cocktail et peut même faire basculer dans la tragédie (cf. la demi-sœur jalouse de son frère trop aimé qui provoque sa noyade dans "La femme de 30 ans", de Balzac) : au moins, n'aura-t-il pas provoqué la mort de son jumeau.
Si lire une autre histoire d'enfant teintée de cruauté ne vous paraît pas redondant, je vous propose "La neige, la sittelle et le grand-père" (http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/la-neige-la-sittelle-et-le-grand-pere), dont je suis l'auteur.

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Marie Dhislenc · il y a
Merci beaucoup Marie. Et oui, j'ai lu à l'instant votre drame de basse-cour, que j'ai aimé et commenté ;)
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Utilisateur désactivé · il y a
Ne pouvant tout lire, les titres guident mes choix et j'étais certaine de lire une histoires de batraciens...
Étonnante histoire que celle de ces deux frères. Vous avez su maîtriser le suspens, la chute est bien amenée, votre style est agréable. J'ai lu cette nouvelle avec plaisir et je vote !
Nouvelle sur SHORT, j'attends des commentaires sur "le coq et l'oie". A bientôt, si le cœur vous dit.

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Marie Dhislenc · il y a
Merci James
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James Wouaal · il y a
Un petit bijou. Triste et mélancolique. Un beau talent.
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Marie Dhislenc · il y a
Merci Joëlle, merci Naliyan :)
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Naliyan · il y a
Gémellité terrible. Bien structuré.
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