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Le cri du corbeau

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Eka-los

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La nouvelle voisine avait des cheveux très courts et noirs avec des reflets bleutés, comme le plumage des corbeaux avant la pluie. Cassie avait souvent observé les plumes mouillées des corbeaux qui venaient jouer près du bac à sable rouillé sous le balcon : la pluie avait éteint la lumière bleue et elle avait toujours pensé que c'était vraiment dommage.
Sa nouvelle voisine avait emménagé dans l'appartement vide qui avait appartenu un temps au plus gentil petit couple de personnes âgées de toute la cour intérieure : la femme était partie la première, et on supposait que l'homme s'était laissé mourir de chagrin..Tous les voisins s'étaient libérés pour aller aux deux enterrements.Les petits enfants avaient ensuite revendu les meubles et reloué l'appartement, mais personne n'avait voulu y reloger dans le quartier, jusqu'à l'arrivée d'une étrangère de Toulouse.
Cassie était arrivée en retard – et partie en retard- du rendez-vous à Pôle Emploi, puis un connard l'avait sifflé dans la rue, c'était vendredi 17h dans les rues et les bouchons semblaient copuler entre eux et se reproduire, maintenant un camion de déménagement bloquait la rue d'entrée à la cour intérieure. Par pure méchanceté, elle voulut klaxonner.
Mais son bras s'arrête à mi-chemin. Elle avait croisé son regard à elle, le regard de cette petite femme brune de taille insignifiante à l'air banal : postée près du portail ouvert,elle tourna la tête vers elle. Son regard était bleu, métallique et pénétrant. Il s'en dégageait un amusement léger et ironique, comme si elle savait ce qu'elle s'apprêtait à faire et pourquoi et en riait intérieurement.
« Cette femme se moque de moi » pensa Cassie.
Elle se sentit étrangement excitée et effrayée par cette femme qui avait du métal dans le regard qui, sans avoir l'air de rien, donnait l'impression de pouvoir porter le monde entier sur ses épaules lcamion y compris, et le faire rayonner.
Restée quelques secondes le bras levé, elle baissa le bras et toussa, détournant le regard.

Il y avait un étrange contraste entre sa petite taille qui ne lui permettait pas d'atteindre la plus haute étagère du placard, ses paroles banales et ses meubles Ikea fraîchement montés, avec ce qu'elle avait perçu chez elle dès le départ. Il y avait dans son intonation comme un bruit de mer très bas, comme une deuxième voix derrière la voix.
Cassie s’était présentée chez elle le lendemain pour en être sûre. Elle lui avait ouvert la porte volontiers, comme en sursaut : l'appartement ressemblait vaguement à un catalogue Ikea mal rangé et mal photographié. Un clic-clac rouge était posé en diagonale au milieu du salon, à côté traînait une plante en pot à l'allure d'un bras découpé plein de pustules ( un cactus? Elle n'osa pas demander) et il y avait bien sûr la table basse générique de couleur noire.
L'appartement sentait les vieux médicaments et la poussière. Elle lui avait servi le café d'un thermos «  Car l'ancienne machine à café n'a pas survécu au déménagement.. » avait-elle dit en roulant les yeux au ciel, et en commença à parler. Beaucoup.Longtemps.
Laura était volubile, bavarde, avait une spontanéité déroutante, qui, sûrement, pouvait tourner mal les jours de grande colère. Elle venait justement, lui avait t-elle dit, de finir ses études de traduction turc-français. Pourquoi turc ? Avait-t-elle enchaîné sans qu'elle le lui demande. Et elle s’était lancée dans une déclaration passionnée sur les liens entre la Turquie et la France, la littérature turque contemporaine et ses liens avec la littérature européenne.
Un peu plus tard, Cassie n'arrivait plus très bien à écouter, car de fatigue elle se focalisait sur son décolleté, qui était superbe. Une belle ouverture, un beau volume,une belle carnation de peau .Elle avait vu qu'elle portait un body et non un soutien gorge. C'est pourquoi au moment de parler elle avait raté son récit sur son arrivée ici ( venue pour échapper à un vivant, ou peut-être un mort-vivant).
En tout cas elle fut déçue de cette première rencontre, et se promit de ne plus croire aux sensations bizarres de ce genre : sûrement un effet de la fatigue.
Pourtant ,en sortant de chez elle , elle eût un pincement au cœur, comme si quelque chose malgré tout la retenait à elle : et le lendemain, elle revînt avec son ancienne machine à café qui traînait dans le garage depuis des années et ne servait à rien, pour la lui offrir.



La première semaine après sa rencontre, elle rêva d'elle.C'était un de ces rêves étranges dont elle se rappelait parfois toute la journée sans pouvoir le décrire vraiment, qui revenait d’un coup à la charge pendant le dîner.

Elle et Laura étaient ensemble dans une barque à voiles posée sur un mer complètement jaune, elles se tenaient debout,immobiles accrochées au mat. Le bateau non plus ne bougeait pas, l'eau était tranquille.Un mur d'air rigide en plexiglas les séparaient et elle se regardaient l’œil fixe. Chacune de leurs phrases , en sortant de leur bouches,créait une onde souple sur le mur, une onde comme un caillou jeté dans l'eau, élargissant les cellules du mur en verre plastifié
Le corps entier de Cassie était devenu froid et anesthésié, sauf sa poitrine qui la démangeait et la brûlait, mais elle ne pouvait pas se gratter. Soudain, Laure commença gravement à se baisser, et effleura l'eau de ses doigts : cela fit un bruit de corde de guitare pincée. La mer alors devint rouge, elle vit des cercles concentriques partir sur l’eau à partir de sa main fine. L'eau bouillonna et s'agita. L'eau commença à monter dans la barque. Le fond commença à se remplir.
Alors que Laure restait tranquillement penchée, alors que l'eau montait déjà sur ses orteils, Cassie commença à crier.Elle cria si fort qu'elle rompit le mur de silence, le mur explosa en des fragments qui jaillirent et disparurent ; alors seulement Laure entendit son cri et se releva, la regarda, comme étonnée. Son regard était doré, de la lumière en sortait ; mais de l'obscurité sortait de ses mains. Il y avait l'univers entier dans sa poitrine à elle, alors que la sienne était vide.
Laure lui indiqua alors du doigt le rivage qui s'approchait. L’air autour d’elle devint une couverture pour chaton .Le temps sembla disparaître, pendant que l'eau montait comme une masse douce et chaude autour d'elles. Laure sourit d'un sourire qui prit la teinte de ses mains et la nuit tomba en même qu'elles coulèrent. Cassie ne se souvenait plus si elles avaient finalement atteint le rivage. Elle entendit le bruit léger d'une flopée de plumes.
Elle se réveilla en sueur, à 4h du matin. Les oiseaux chantaient. Elle était trempée de sueur, dégoulinante. Il y avait une semi-pénombre qui passait à travers les rideaux, le lampadaire était la seule lumière ; il y avait comme un mouvement obscur dans la pièce. Elle alluma la lampe de chevet. Tout sentait la nuit dans sa chambre et elle partit à la cuisine, le cœur battant et la douleur toujours présente à la poitrine.

Quelques jours après ce rêve elle l'évita soigneusement, même si elle ne se rappelait plus exactement de quoi il était constitué. Elle avait décidé que c'était quand même trop bizarre.
Elle n'avait pas non plus la tête à ça, étant donné que les douleurs s'étaient aggravées et qu’on lui avait prescrit des radios.Elle savait de quoi étaient mortes les femmes de sa famille et tout commençait à y ressembler. Pour la douleur, on lui prescrit des médicaments qu'elle ne tolérait pas ou très mal, et elle s'abonna au vomissement quotidien.
C'est dans cet état d'esprit qu'elle recroise plus tard Laura dans les escaliers, qui rentrait chez elle, alors que Cassie elle-même montait. Elle fût bloquée et ne put que discuter avec elle. Celle-ci ne paraissait nullement surprise de ne pas l'avoir croisée pendant au moins 1 semaine alors qu'elles habitaient dans le même immeuble.
« Salut salut ! Ça va ? Oh merci en fait, la machine à café est géniale!Mais t’es toute pâle, hé ça va ? »
Cassie un peu honteuse répondit un vague oh-ça-va-rien-du-tout-et-toi ?
-Tu es sûre que tout va bien et que tu n'as besoin de rien ?
Cassie fut étonnée par le ton brusque de cette phrase. Elle releva la tête et fut prise de panique. Laura avait le même regard que dans le rêve, exactement le même. Elle le regardait comme si elle SAVAIT. Tout : le rêve, sa maladie, la mort des femmes de sa famille.
Cela ne dura qu'une seconde, et puis Laura reprit son visage habituel
-Ah bon be écoute tant mieux hein ! Bon, je dois filer pardon- elle lui fit la bise-, n'hésite pas à passer me voir, je suis encore en train de déballer les cartons, mais j'ai toujours une tasse de café pour les invités.
Et elle déboula l'escalier.
C'est ainsi qu'elle reprit contact avec elle et accepta de l'amener le lendemain à son entretien d'embauche de traductrice de site internet de chaussures , dans la zone industrielle.


Outre ses bizarreries ponctuelles, c'était une jeune femme très sympathique et séduisante. Cassie finit par oublier les débuts de leur rencontre. Elles s'attachèrent très naturellement, un peu trop à ses yeux : elle finit par constater qu'elle l'aimait un peu plus qu'elle n'aurait aimé l’aimer.
Malheureusement, Laura esquivait toutes ses tentatives de percée par d'habiles sorties impromptues dans la cuisine et les toilettes, les moments de tension par des discussion hors-sujet très gênants l'une pour l'autre.
« Et pourtant, pensa Cassie, elle sait. Elle sait. Elle pourrait juste décider de ne pas me revoir »
C'était désespérant. Il y avait donc bien un certain manque de courage en elle, finalement.
La seule raison pour laquelle Cassie revenait toujours malgré sa lutte contre le renforcement de son obsession, c'était l'étrange lien qui l'attachait à elle, comme une corde invisible.Plus elle luttait, plus le lien se resserrait.
C'était la seule qui calmait ses douleurs de poitrine récurrentes simplement en étant là.

Peu de temps après les pronostics ignorants fatalistes de son médecin, elle décida de fêter une « crémaillère » retardée, un peu par cynisme, surtout parce qu'elle avait envie de voir du monde chez elle.
La moitié des invités ne vinrent pas, comme d'habitude, mais ceux qui vinrent suffirent à faire vibrer tout le plancher de l’appartement ( de toute façon très mal isolé).
Laura arriva en retard, s'excusa d'un sourire blanc et timide. Cassie détestait ces sourires qui voulaient l'excuser pour tout, alors qu'elle savait exactement ce qu'elle faisait. Ce soir-là elle était habillée comme jamais auparavant : une robe noire décolletée qui faisait ressortir le blanc éclatant des seins. Elle eût du mal à la quitter des yeux. Cette nuit-là, Laura la séduisit par tous les moyens possibles. Dans le tremblement moite et chaud de la pièce, elle la sentit tout près d'elle, collée presque. Un petit sourire aux lèvres, elle jouait avec sa main, lui offrait à boire. Elle finit par l'embrasser dans l'ivresse de je-ne-sais-quel-verre. Ses lèvres avaient un goût à la fois sucré et amer, elles avaient une texture très réconfortante et très douce, elle crût devenir folle et quand elle sentit sa main s’infiltrer sous son tee-shirt, elle la kidnappa dans sa chambre. Un centrale électrique n'aurait pas pu exprimer le désir qu'elle avait pour elle en ce moment, un désir étrange, comme si le monde devait s'écrouler le lendemain. La chambre isolée en bout de couloir referma sur elles un air fait de vibrations de musique sans les mots.
Elles commencèrent doucement à faire l'amour, la peau de Laura était très chaude, très accueillante, en quelques secondes elles furent nues, et leurs mains se répondaient. C'était encore mieux que ce qu'elle avait imaginé.Laura se donnait toute entière, sans retenue, exactement, justement comme si elle n'allait pas revenir . Et cela lui fit peur.

Au moment de jouir, et alors que Laura la chevauchait, elle sentit une force étrange se réveiller en elle. Comme dans le rêve, ses gestes ralentirent et son corps devint insensible. Comme dans le rêve, son sang battait aux tempes et un mur invisible empêchait ses cris de sortir de sa gorge. Une angoisse libératrice sortait d'elle, hors de son plexus, une énergie noire sortait de son poumon, en volutes solides. Tout était comme figé mais vivant. Malgré tout, elle allait jouir, son cœur s’accélérait doucement, sa bouche s'ouvrait pour crier, tout son corps se tendait. Alors les yeux de Laura devinrent dorés, son sourire d'extase la cloua sur place un moment : il reflétait la mort, la mort inévitable. Elle comprit alors que son corps, lui aussi, était à la frontière entre la vie et la mort, que tout était voué à y passer. Entre l'état de vivre et celui de mourir, il n'y avait qu'un sourire d'extase. Ses yeux se refermèrent ; son cri fit silence dans l'immeuble. Rien ne disparaît jamais vraiment.


Elle éjacula. Et perdit conscience. Son dernier sentiment fut celui du froid, d'un immense froid et d'une main bienveillante lui caressant les cheveux, d'un pas léger qui s'éloignait, d'une porte qui claquait. La fenêtre s'était ouverte. Elle sut qu'une plume était tombée sur le sol. Ce fut la dernière chose avant qu'elle ne ferme les yeux.



Plus tard, elle se réveilla doucement. Elle était nue sur son lit. Elle avait froid, et un rayon de soleil lui illuminait l'entrejambe.
Elle se leva avec le corps en gueule de bois.
Dehors, les fenêtres à la française étaient largement ouvertes . Il restait quelques cigarettes froides écrasée contre le cendrier, et quelques verres par-ci par là, mais en général tout était en ordre, ses amies avaient tout rangé.
Elle fuma une cigarette. La fumée faisait des paillettes.
Elle ne se souvenait plus de grand chose, juste de cette étrange sensation d'avoir compris quelque chose qu'elle ne pouvait pas formuler, comme ces rêves étranges qu'on veut rattraper au matin et qu'il est impossible de reconstituer.
Laura était venue à la fête, elle l'avait chauffée. Et après ?
Le réveil était dur, tout son corps lui faisait mal, ses mains et sa poitrine en particulier.

Elle remarqua soudain qu'un message était resté inécouté sur son répondeur, il datait de ce matin.
Les nouvelles radios étaient sorties. Il avait eu les résultats.
Elle n'avait plus rien. Tout avait disparu.

Elle eût du mal à y croire, toucha sa poitrine. Elle n'avait plus mal.

La fenêtre était ouverte, un corbeau se tenait sur la bordure. Elle le regarda.
Il s'envola, elle entendit le son des plumes. Il brillait de milles feux sous le soleil, une lumière bleue qui lui ouvrit le cœur en grand.

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