Le cri de ma vie

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La nuit tombe, il se fait tard. J'éteins la télévision et me lève du canapé en jetant la télécommande dessus. Une fumée de poussière s'en échappe. Je scrutte la pièce. Des tâches d'humidité sur les murs, le sol irrégulié, le plafond craquelé. Ça doit faire un moment que personne n'a vécu ici. Mais c'est tout ce que je peux me permettre d'avoir. Pour quelqu'un qui ne travaille pas, je n'ai pas à me plaindre. C'est bizarre tout de même le sentiment que j'ai. Je suis chez moi mais je n'en ai pas l'impression. Après tout, ce n'est que ma première nuit dans mon nouvel appartement, ça ira mieux dans quelques jours.
Mon portable est à l'autre bout de la pièce, j'appelle mes parents comme ils me l'ont demandés. Ça sonne, mon père décroche et moi je raccroche aussitôt sans rien lui dire, ce n'est pas nécessaire. Mes parents ne veulent pas que je sorte les soirs. Du coup, pour être sûrs que je suis bien chez moi, je dois les appeler avant d'aller me coucher. Bon d'accord je suis loin d'eux et ils s'inquiètent pour moi, mais je peux encore me débrouiller toute seule, j'ai 25 ans après tout !
Je traverse mon appartement miteux pour rejoindre ma chambre, toute aussi miteuse. Je retire la couverture et me glisse en dessous. Mon lit grince, mais je parviens tout de même à m'endormir.

J'ouvre les yeux, quelque chose m'a réveillé. Mais quoi ? Est-ce la chaleur étouffante qui règne dans l'appartement ? Encore un défaut qu'il faudra régler. Mais non ce n'est pas ça. C'était un cri. Il vient de retentir une nouvelle fois. Quelqu'un crie dans je ne sais quel appartement de je ne sais quel étage en dessous de moi. Un autre vient s'ajouter au précédent. Pourquoi ces cris ? Je tourne la tête, il est trois heure du matin, je me pose des questions. Encore un autre. Une chose est sûre, ce n'est pas moi qui vais aller leur dire de se taire ou aller demander ce qu'il se passe. Je patiente tandis que les cris continuent de se faire entendre. Je m'assois sur mon lit, ma transpiration est imprimée sur les draps. Je soupire, ça me fait tousser.
Les cris se rapprochent, ils sont de plus en plus forts. Les hurlements proviennent dorénavent de l'appartement juste en dessous. Et ce ne sont pas des cris de colère ou des cris de plaisir que j'entends, ce sont plutôt des cris d'effroi, de peur, de panique. Ils se mélangent les uns avec les autres avec une harmonie plutôt agréable à entendre mais particulièrement désagréable à écouter. C'est comme écouter une centaine de violons jouer un même temps la tristesse, la douleur et la peur. Je tousse une nouvelle fois. Ce spectacle auditif est aussitôt accompagné d'un spectacle visuel. Je regarde la pièce adjacente à ma chambre, la porte était ouverte. Une lumière en jaillit. Ce n'est pas une lumière nette, bien définie. Il s'agit plutôt d'une lumière mystérieuse, naturelle, qui tapisse les murs d'ombre, une lumière crépitante, magnifique. Je tousse, encore et encore.

À force de constamment essayer de voir ce qu'il y a de plus beau dans le monde, on en oublie de penser au pire. À peine ai-je réalisé cela que le feu a déjà envahit mon appartement et se tenait à l'entrée de ma chambre. Il est trop tard, je ne peux pas sortir, je suis coincée. J'ai chaud je tousse, et maintenant, je sais pourquoi. J'entends une sirène qui résonne à travers les cris, les secours sont déjà là. Je me lève, je fais les cent pas, je parcours ma chambre de long en large en restant loin du feu. Je suis seule. J'attends que quelqu'un vienne me chercher, ils ne devrait pas tarder. Les flammes pénetrent petit à petit dans ma chambre, faisant des trous dans les murs et dans le sol. J'entends des craquements, des bruits assourdissants qui ressemblent à des portes qui claquent ou à des meubles qui tombent, j'entends toujours la sirène qui rugit en bas dans la rue et le tout accompagné de cris. Que faire ? Je m'arrête, je m'assois dans un coin, effrayée par le monstre qui avance vers moi. Il fait chaud, je dégouline, j'ai du mal à respirer, je tousse.


Des cris commencent à se faire entendre dans les appartements au-dessus. Le feu monte, il monte vite. En dessous, j'entends des bruits de pas qui résonnent, des pas lourds comme si une armée de milliers d'hommes marchait d'un pas déterminé. Je commence à discerner des hurlements accompagnés d'un bruit de tambourinement :
"Y A QUELQU'UN ICI ?
Les secours sont dans l'immeuble, ils viennent nous chercher.
- OUI ! AU SECOURS VENEZ M'AIDER !
- OUI IL Y A QUELQU'UN ! VITE VIENS M'AIDER ! VOUS AUTRES, MONTEZ VOIR DANS LES APPARTEMENT AU DESSUS !"
Ce monsieur est sauvé, c'est bientôt mon tour. Les pompiers arrivent, je n'ai qu'à attendre. Les pas se rapprochent, ils sont juste en-dessous même :
"LÀ ! QUELQU'UN CRIE ! VOUS DEUX, RENTREZ LÀ DEDANS ET SORTEZ LA D'ICI, ON VA CONTINUER DE MONTER !"
Ma voisine du dessous est sauvée elle aussi.

Ils arrivent à mon étage, c'est mon tour ! Le feu se rapproche, il me fait peur mais les secours ne sont pas loin. Ils tambourinement violement à ma porte :
"Y A QUELQU'UN ICI ?
- OUI ! NE ME LAISSEZ PAS !" Le bruit masque mes cris, je ne m'entends même pas.

Ils tapent une nouvelle fois :
"EH ! Y A QUELQU'UN ?!
- OUI ! JE SUIS LÀ, AU SECOURS !"

Puis, plus rien. Les pas lourds des pompiers continuent de monter vers les appartements du dessus.

"VOUS M'AVEZ OUBLIÉE ! REVENEZ ME CHERCHER !"

Rien à faire. Les tambourinements sont cette fois à l'étage du dessus. La dame qui habite au dessus a simplement eu besoin de crier :
"LÀ ! IL Y A QUELQU'UN ! NE BOUGEZ PAS ON ARRIVE !"

Les pas sont cette fois-ci juste au dessus de moi, vraiment juste au dessus. Je crie, le plus fort possible. Rien, pas de réaction, Pourquoi ils n'entendent pas mes cris ? Je regarde le feu qui avance vers moi, je panique, je hurle une nouvelle fois et toujours rien. Je tente de me calmer, ça tape au dessus de moi :
"ELLE EST LÀ ! ON VA VOUS SORTIR DE CET ENFER, RESTEZ CALME !"

Je suis là moi aussi, venez me chercher. Je continue de crier mais personne ne m'entend, même moi je ne m'entends toujours pas. Je me rappelle alors une chose que la panique m'avait fait oublier. Mais comment j'ai pu oublier cela ? Je me lève aussitôt, déterminée comme jamais, le temps presse. Je tourne le dos au feu et je commence à taper de toutes mes forces sur le mur. Je tape, encore et encore. J'arrête de crier, ça ne sert à rien. Mes coups se confondent avec les pas des secours et le brouhaha de l'incendie. Je tape de plus en plus fort, m'écorchant les mains. Mes poings ne peuvent frapper plus fort. J'attrape la lampe de chevet, les mains ensanglantées, et je la fracasse contre le mur. L'ampoule se casse avec un bruit d'éclat. Je tape des pieds. Entendez-moi, s'il vous plaît, venez me chercher ! Je regarde autour de moi, je cherche un moyen de faire encore plus de bruit. Mon armoire ! Je la bascule.


"TU AS ENTENDU ?" crie un secoursite au dessus de moi.
Oui c'est bon ! Ils m'ont entendu, ils vont venir. Je suis sauvée...

"OUI MAIS C'EST SÛREMENT RIEN, UN PLAFOND QUI S'ÉCROULE, IL RESTE DU MONDE DANS CE BRASIER !" Lui hurle son collègue.

Non non, c'est une personne, pas un plafond, c'est moi qui vous appelle, et je n'ai pas d'autres moyens.

"TU AS RAISON, IL RESTE DU MONDE ! DESCEND AVEC ELLE, JE CONTINUE DE MONTER !"

Il restait en effet des cris, mais pas les miens. Je viens alors de réaliser, que personne ne viendra me chercher. Le feu m'a emprisonnée dans ma chambre. Il fait chaud, je suis à bout, tout mon corps tremble.
Soudain, plus un cri, seulement des bruits de pas qui cette fois descendent. Je les entends passer à mon étage.

"VITE SORTONS AVANT QUE CE MACHIN NE TOMBE SUR NOUS !"

Juste un cri, s'il vous plaît, permettez-moi de crier, juste une fois. C'est le seul moyen de me faire entendre. Un cri pour vivre, c'est tout ce que je demande. Dans quelques secondes il sera trop tard. Mais non, je ne peux ni crier, ni parler, ni me faire entendre. Mes cordes vocales ne sont pas venues au monde en même temps que moi. Ce soir, je n'ai pas le droit de vivre.
Dehors, la sirène s'est arrêtée, j'entends de nouveaux des cris. Des cris de joie, de soulagement. Puis des aplaudissements. Les pompiers ont fait leur travail, la rue est sécurisée, tout le monde est sauvé. Non, pas tout le monde...
Je m'assois, le feu lèche mes pieds, je replie les jambes. Puis, plus un bruit, seulement le feu qui crépite et l'immeuble qui meurt petit à petit. Une larme coule sur ma joue, j'ai peur. Je ne pense plus qu'à une seule chose, puis je m'effondre.
Même lorsqu'il me dévorera, le feu fera toujours plus de bruit que moi.
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