Le cri de la banshee

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Jury

Autrice des genres de l'imaginaire. Elémentaire, mon cher Poulpson ! - Etherval n°18 Enigma Docteur ès aliens - Le Quotidien du médecin n° 9872 - 9874 - 9876 - 9878 et 9880 Mahana te Miti -  [+]

Image de Été 2021
Une ombre. Suspendue au-dessus du vide, je me fige. Respirer lentement, ne pas bouger, ne pas lâcher prise. Attendre. Ne pas faire de bruit. Derrière moi, Elton s'est arrêté aussi. Une minute, deux, trois, quatre. L'ombre n'est pas revenue. Lentement, millimètre par millimètre, j'avance ma main le long du câble. J'attrape la poignée suivante, puis je fais glisser tout mon corps vers l'avant. Le frottement de mes vêtements contre le métal provoque de légères vibrations qui se répercutent dans toute la structure. Je les sens sous ma peau, jusque dans mes os. Elton me suit. La plate-forme n'est plus très loin. Les paumes de mes mains sont moites, il me faut de la magnésie. Je resserre la prise de mes jambes puis, à tâtons, je cherche le sac accroché à mon harnais, glisse mes doigts dedans, attrape de la poudre fine. Elle s'accroche sans mal aux cals et aux rugosités de mes mains. Encore quelques mètres avant la sécurité.
Je vois le bord du plateau, si proche. Avec une contorsion, je lance mes deux bras vers lui, attrape le rebord de métal coupant et me hisse dessus sans prendre garde à la douleur. À genoux, je reprends mon souffle pendant qu'Elton s'accroche à son tour avant de s'affaler à côté de moi. Un moment de calme, durant lequel nous contemplons tous les deux le grand vide qui compose la majorité de notre univers. Ça n'a pas toujours été comme ça. Je me souviens encore très bien à quoi ressemblait la ville, avant. Avant ma mère, avant la créature, avant la peur, avant la mort. Avant les secrets.
Il fait nuageux aujourd'hui, humide, et la brume est dense. Les silhouettes des hautes tours de métal rongé nous entourent, fantômes de la gloire de la Cité Suspendue. Les câbles rouillés disparaissent dans le gris du ciel, les débris de ponts se balancent doucement dans le vent froid au souffle lugubre qui glisse sur notre peau et hérisse les poils de nos bras. La Cité Suspendue, si belle, éclatante dans la lumière du jour n'est plus qu'un cadavre en décomposition, pourrissant au rythme lent de la peur.
Elton me tapote l'épaule pour que je me tourne vers lui.
« La nuit va bientôt tomber » signe-t-il. « Dépêchons-nous de rentrer. »
J'acquiesce. Nous nous relevons, les jambes un peu flageolantes, puis nous nous approchons de l'ouverture découpée dans le flanc de la tour. Une baie vitrée, sûrement, à l'époque où le verre n'avait pas encore éclaté et disparu, réduit en poussière tranchante. Avec prudence, je pénètre à l'intérieur, Elton sur les talons. Il ne reste pas grand-chose du mobilier, mais l'appartement a dû être confortable. Maintenant, il est surtout déprimant. Et insalubre. Nous nous enfonçons dans les entrailles du bâtiment, loin dans ses profondeurs, là où la lumière n'est plus qu'un souvenir.
J'allume ma torche, avec laquelle je balaie les ombres autour de moi. L'atmosphère est épaisse, l'odeur de l'humidité envahit mes narines, mais je préfère encore ça au masque. Les murs, nus et délabrés, déchirés par endroit, laissent voir leur ossature métallique. Elton me fait signe et me désigne une porte sur notre droite. Nous entrons.
L'appartement n'est pas très grand, dans un surprenant état de conservation. La plupart des murs ont encore une couleur identifiable, ce que je n'avais pas vu depuis longtemps. Je pose mon sac dans un coin, parcours l'endroit des yeux, avant de revenir vers Elton.
« Alors ? » demande-t-il par gestes.
« Ça sera très bien. »
Il me fait un sourire, effleure ma joue de la main.
« Je vais chercher à manger. »
Je hoche la tête et le regarde s'éloigner puis disparaître dans une étroite ouverture. Je commence alors à m'activer. J'installe nos maigres possessions, la tente, le matelas, les couvertures, le réchaud électrique. Nous devrions pouvoir rester ici au moins quelques jours. Je fronce les sourcils devant notre réserve de piles. Elle n'a jamais été aussi basse, il va falloir faire une expédition vers les tours de la zone nord. Et la zone nord est dangereuse.
Le soir, nous faisons réchauffer une des conserves qu'Elton a ramenées. Des légumes, sans doute, peut-être de la ratatouille, ça y ressemble en tout cas. Elton nettoie la casserole pendant que je m'assure que notre couchage n'est pas posé sur une portion de sol qui risque de s'effondrer pendant la nuit.
Je me glisse sous les couvertures et Elton me rejoint. Il s'installe contre mon dos, caresse mes hanches de la main, passe sous mon pull pour s'emparer d'un de mes seins. Je sens son souffle chaud dans ma nuque, son érection contre mes fesses. Je me décale, juste assez pour pouvoir enlever mes vêtements. Il m'embrasse, partout, sur chaque morceau de moi qui passe à sa portée. Je sens ses lèvres brûlantes sur ma peau, dessinant des marques de feu et faisant éclore en moi des frissons de désirs qui remontent le long de mon corps.
Enfin, nous sommes nus tous les deux. J'écarte les jambes et je le sens qui pénètre en moi, lentement, comme il sait que j'aime. Je pousse un soupir, referme mes jambes sur lui pour l'attirer plus près, me cambre en enfonçant mes doigts dans son dos. Il accélère, il accélère toujours trop tôt. Tant pis. Je me laisse envahir par le plaisir que je sens naître au fond de moi. Je crie. Je plonge mon visage dans son cou et ferme les yeux. Je peux vivre ainsi jusqu'à la fin des temps, avec Elton en moi, oubliant le monde et la peur.
Un moment plus tard, Elton dort, ses bras autour de moi et sa tête dans le creux de mon épaule. Il s'endort toujours ainsi, comme pour me protéger du monde, ou peut-être pour que moi je le protège de ce qu'il y a dehors, je ne suis pas sûre. Je le contemple un long moment. Je m'interroge, sur lui, sur moi. Et comme à chaque fois, mon esprit dérive et finit par revenir au passé. À ma mère.
Je suis née sourde, une anomalie génétique dont j'ai oublié le nom. Ça ne m'a jamais vraiment dérangé, parce que je ne savais pas ce que je manquais, alors j'ai refusé les prothèses auditives. Mais ma mère ne l'a pas accepté. À cette époque, la Cité Suspendue se trouvait au sommet de sa gloire et ses laboratoires étaient à la pointe du progrès. Pendant des années, ma mère a travaillé à des croisements entre espèces et des manipulations génétiques sur des cobayes pour essayer de trouver un remède à ma surdité. Ça n'a pas marché. Et puis un jour, il y a eu un accident. Une de ses créatures a muté d'une façon qu'elle n'avait pas prévue, d'une façon terrifiante et destructrice. Ma mère fut sa première victime.
Je ne sais pas exactement quelles espèces elle avait croisées, mais le résultat a provoqué la chute de toute la cité. La créature s'est enfuie et cachée dans les profondeurs nuageuses de la ville. Personne ne la voyait jamais, ou alors personne n'a vécu assez longtemps pour le raconter. Une ombre, ce n'était qu'une ombre, introuvable, impossible à éliminer. Par contre, tout le monde l'entendait. Et son cri devint le cauchemar de tout ce qui vivait. Car ce hurlement était si horrible, si étrange et monstrueux, qu'il rendait fous tous ceux qui l'entendaient. La plupart des gens ont préféré mourir. Nombreux sont ceux qui ont sauté dans le vide. Certains se mirent à tuer les autres. Folie ou miséricorde, les avis sont partagés. On la nomma banshee, car rien ne pouvait protéger de son cri, ce cri qui apportait la mort.
À la fin, ceux qui restaient préférèrent se percer les tympans. En quelques mois, la Cité Suspendue, orgueil des hommes, merveille de technologie accrochée à une falaise sans fin, abritant plusieurs millions d'âmes, était devenue une ville fantôme, peuplée de quelques centaines de sourds survivant comme ils le pouvaient. J'en aurais peut-être ri si ça n'avait pas été aussi tragique.
Je sens contre mes côtes la respiration régulière d'Elton. C'est le seul qui ne m'a pas abandonnée après la catastrophe provoquée par ma mère. Il avait déjà appris le langage des signes pour moi. Quand il s'est ôté l'ouïe à l'aide de quelques gouttes d'acide pour ne plus entendre les cris de la banshee, il m'a dit qu'il ne voyait pas ça comme un sacrifice. J'ai failli le croire.
Pour m'endormir, je pense à mes souvenirs de la Cité Suspendue, comme elle était jadis. Ses tours étincelantes, ses nuages blancs et vaporeux, ses ponts aériens qui oscillaient doucement dans la brise. Nul ne savait ce qu'il y avait en dessous et nul ne voulait l'apprendre. Ma mère disait qu'on y trouvait la mer, j'avais choisi de la croire. Quant à savoir où au-dessus de nos têtes s'arrêtait enfin la paroi abrupte sur laquelle nous étions accrochés, tout le monde l'ignorait également. Peut-être nos ancêtres le savaient-ils, il y a longtemps, mais ce savoir s'était perdu. Notre monde de métal et de vent nous suffisait. Certains anciens prétendaient que notre peuple était venu des étoiles dans un passé reculé, mais ces histoires ne servaient qu'à faire rêver les plus jeunes.
Je pense au reflet du soleil sur le chrome, au lent balancement des ponts sous mes pieds, à l'odeur de la neige les matins d'hiver. Je pense aux choses plus facilement qu'aux gens. Il y a bien deux mois que nous n'avons croisé personne dans la Cité, je commence à me demander s'il ne reste plus que nous. Juste Elton, moi et la créature.

J'ai dû m'endormir. Lorsque je me réveille, Elton n'est plus avec moi. Il est sûrement parti fouiller les environs pour voir s'il reste encore des objets qui pourraient nous servir. Nous ne trouvons plus grand-chose, dernièrement. Bientôt cinq ans que la créature nous a envahis, les denrées périssables se font de plus en plus rares, et le matériel en état de marche commence à relever de l'extraordinaire. Pourtant, nous étions de bons constructeurs, j'aurais vraiment cru que nos créations dureraient plus longtemps, le temps, au moins, que le monstre, la peur, la faim ou la solitude ne nous tuent tous.
Je me redresse quand une silhouette s'encadre devant l'ouverture de la fenêtre, laissant les couvertures glisser de mes épaules. Elton hausse un sourcil appréciateur, s'avance vers moi, se penche pour effleurer mes lèvres avec les siennes.
« Habille-toi », signe-t-il, « je pense qu'il va falloir se rendre dans la zone nord. »
« Je sais. Nous n'avons presque plus de piles. »
« Ce n'est pas la seule chose qui nous manque. Et la zone nord est la seule qui ait été presque épargnée depuis la catastrophe. »
« Parce que c'est son territoire. »
« Oui. »
Nous nous regardons un long moment. Nous savons tous les deux que c'est dangereux, comme nous savons aussi qu'il nous faut y aller. Notre survie en dépend.
La zone nord me fait peur. Elle effraie tout le monde, mais mes raisons à moi de la craindre sont différentes. Elle me fait peur à cause de mes secrets, elle me fait peur à cause de la vérité. Et surtout, elle me fait peur à cause d'Elton. Mais je ne peux pas lui dire, alors je m'habille et, avec un frisson, je sangle mon harnais. Nous allons dans la zone nord, nous en avons besoin.
Dans la lumière pâle du matin, la Cité semble avoir changé pendant la nuit. Le vent s'est calmé et les chromes des tours brillent sous le soleil comme les chrysalides déchirées de papillons démesurés. L'air est frais, vif, le froid pince sans que les rayons de notre étoile ne nous réchauffent. Je prends une profonde inspiration, presque douloureuse, je retiens mon souffle un long moment avant d'expirer lentement. Je vérifie les sangles de mon harnais, plonge mes mains dans le sac de magnésie. Le plus court chemin sera sans doute de passer par les étages inférieurs.
Je passe devant. C'est toujours le cas, je suis bien meilleure grimpeuse qu'Elton, il vaut mieux que je sois celle qui teste notre itinéraire. Je suis très douée pour sentir sous mes doigts les bonnes prises et j'ai le coup d'œil pour les portions de câbles qui risquent de céder.
Avec précautions, je m'aventure sur un morceau de pont encore intact. Du bout du pied, je teste la solidité du sol devant moi avant d'avancer. Au bout de quelques dizaines de mètres, le pont disparaît pour faire place à un entrelacs de gros câbles rouillés. Certains sont en meilleur état que d'autres, il faut que je choisisse bien. Je passe une main sur l'un d'eux, jusqu'à un énorme rivet auquel je m'accroche. Mon autre main suit le même chemin jusqu'à un autre rivet, de l'autre côté du câble. J'assure ma prise puis hisse mes jambes et les enroule autour du filin d'acier. Alors, lentement, je fais glisser mon corps le long de cette incertaine ligne de vie. En dessous de moi, il n'y a rien d'autre que le vide sans fin. Je ne peux me permettre aucune erreur.
Quand j'ai progressé de quelques mètres, je fais signe à Elton et celui-ci emprunte le même chemin à ma suite. Nous avançons doucement, au rythme lent de notre peur, la sueur coulant sur nos fronts jusque dans nos cols. Je plonge régulièrement les mains dans la petite poche à mon côté. La magnésie fait partie des choses dont nous commençons à manquer et que nous espérons trouver dans la zone nord. Car sans magnésie, pas d'escalade, et si nous ne pouvons plus grimper et nous déplacer le long des câbles, nous resterons coincés sur l'une des tours, condamnés à mourir de faim dans une longue agonie.
Notre progression est facilitée par l'absence de vent et, un quart d'heure plus tard, nous atteignons la tour suivante, quelques étages plus bas. Avec un peu de chance, nous aurons atteint la zone nord pour le déjeuner.
Vers midi, nous touchons presque au but. Nous avons traversé huit tours et descendu quelques centaines de mètres dans la Cité. Ici, les nuages sont permanents et les rayons du soleil peinent à percer l'épaisse couche brumeuse pour éclairer les tristes alentours.
Je regarde la tour délabrée devant moi. La zone nord est juste de l'autre côté, après un nouvel abîme. Je frissonne, puis sursaute quand la main d'Elton se pose sur mon bras.
« Prête ? » signe-t-il.
Je hoche la tête et il me serre brièvement la main avant de passer devant moi. Nous enjambons un tas de gravas pour pénétrer à l'intérieur du bâtiment. Malgré le peu de luminosité de l'extérieur, mes yeux mettent un moment à s'habituer à la pénombre. Je ne préfère pas allumer ma lampe ici, pas à moins que ce ne soit vraiment nécessaire.
C'est une ancienne serre hydroponique. Ses grandes vitres sont noyées sous des moisissures verdâtres. Les systèmes automatisés ont dû survivre un moment puisque certaines rangées de plantes sont encore vertes. Les autres ne sont plus que des squelettes craquelés, certaines se désagrègent en poussière brune au moindre frôlement. Elton s'est déjà avancé pour cueillir celles qui peuvent être consommées. C'est une découverte précieuse, mais je ne peux m'empêcher de trouver cet étalage de plantes à demi mortes lugubre. Des racines se sont aventurées hors de leurs domaines à la recherche des nutriments qu'elles ne trouvaient plus, mais ça ne les a pas sauvées. Elles pendent des bacs au-dessus de nos têtes, marrons et desséchées, donnant à l'endroit l'apparence d'un énorme repaire d'araignées.
Ce n'est pourtant pas la seule serre ni la première que je vois. Dépourvue de tout sol solide et de terre cultivable, la Cité Suspendue subsistait exclusivement grâce à des serres comme celle-ci, avec d'autres privilégiant l'agriculture par l'aquaponie ou l'aéroponie.
Nous traversons rapidement, récupérant sur notre passage tout ce que nous trouvons de comestible. Je suis mal à l'aise, j'ai l'impression que des centaines d'yeux fantômes me regardent et me jugent. Je suis responsable de l'état de la Cité, responsable des morts qui la peuplent. Moi et la folie de ma mère.
« Sin ? »
Je concentre mon attention sur Elton. Je ne m'étais pas rendu compte que je m'étais arrêtée. J'ai l'impression que ce n'est pas la première fois qu'il signe mon prénom sans que je réagisse. Je lui adresse un sourire et je me remets en route, inutile de l'inquiéter avec mes histoires de spectres et de culpabilité.
Le câble qui doit nous mener dans la zone nord est glissant, la descente est difficile. À chaque fois que mes mains grippent contre le métal, j'ai l'impression que je vais lâcher prise et tomber dans le vide qui m'attend en dessous, tel un être vorace. Enfin, nous arrivons.
Je me redresse sur la plate-forme que je viens d'atteindre, regarde autour de moi. Il fait encore plus sombre ici, l'humidité me colle à la peau, qu'aucun vent ne vient sécher. Je n'ai pas envie d'être là, je me sens nue, exposée.
Nous avançons avec prudence. C'est le territoire de la banshee. Elton veut qu'on se sépare, pour couvrir plus de terrain, pour rester moins longtemps. J'hésite, j'ai peur. Il me rassure avec des gestes qui n'ont aucun sens dans ma crainte aveugle. Il s'éloigne. Je reste seule, seule avec mes secrets.
Il faut que je me reprenne. J'ai une partie de la tour à explorer, si je veux pouvoir m'éloigner d'ici au plus vite. Je me remets en mouvement, me dirigeant à pas lents vers le fond du hall devant moi.
Soudain, quelque chose bouge, à la périphérie de ma vision. Une forme, apparue puis disparue. Je me fige, les battements de mon cœur résonnant dans ma tête comme le martèlement de la peur. Les yeux écarquillés, j'attends. Un autre mouvement, perçu du coin de l'œil. Et alors, un cri, écho des morts qu'il renferme, déchirement d'une agonie sans fin. Puis elle est devant moi, encore loin et pourtant si près.
Elle n'a plus grand-chose d'humain, à présent. Ses longs cheveux forment comme un linceul autour de ses membres grêles et pâles. Elle semble humide, comme si sa peau suintait un liquide épais. Même à cette distance, son odeur est forte, l'odeur de la mer, de l'iode frais. La teinte vert jaune de son épiderme lui donne un aspect maladif, le vert plus sombre de ses cheveux fait penser à une gerbe d'algues arrachée par la marée. Elle a l'air d'une noyée, revenue d'entre les morts pour nous emmener avec elle.
La créature n'a pas tué ma mère, je l'ai toujours su. J'étais au laboratoire, ce jour-là, le jour de la catastrophe. Je ne sais pas ce qu'elle s'est injecté. Elle n'avait pas de cobaye humain autre qu'elle-même, pas d'autre choix dans son obsession. Ça n'a pas marché comme elle l'avait prévu. Ma mère est devenue la banshee.
Je ne l'ai jamais dit à personne. Ce secret, je l'ai gardé au fond de moi pendant toutes ces années, certaine qu'il causerait ma perte, la fin de tout. Je me suis sauvée du laboratoire, j'ai raconté que ma mère était morte. Ensuite, j'ai fui, aussi loin d'elle que je le pouvais. Loin de la vérité.
Pendant un très long moment, nous restons l'une en face de l'autre, séparées par la grande pièce vide et sombre. Nous nous regardons. Dans certains de ses traits, je reconnais encore ma mère, celle qui m'a élevée, qui m'a regardée grandir, qui m'a aimée. Et elle, que voit-elle quand elle me regarde ? Me reconnaît-elle seulement ?
Elle ne bouge pas, semble figée, ancrée dans le sol, ses yeux exorbités aux immenses pupilles fixés sur moi.
Des bruits de pas dans mon dos. Elton. Je sens la panique monter en moi. Non, non, non ! Pas maintenant ! On me saisit par les vêtements pour me tirer en arrière. Je me laisse faire, le regard toujours rivé sur elle.
Elton me traîne jusque sur la plate-forme extérieure puis se met à me secouer, les yeux pleins d'orage. Il me lâche ensuite pour pouvoir signer avec violence, le visage tordu.
« Sin ! Qu'est-ce que c'est ? C'est la banshee, c'est elle, n'est-ce pas ? C'est ta mère, je ne suis pas aveugle, c'est bien elle ! Tu le savais ? Dis-moi que tu ne le savais pas ! »
Je ne réponds pas. Que pourrais-je lui dire ? Il me pardonnera, il m'a toujours pardonné. Il continue à gesticuler, hurlant en silence avec ses mains. Je le regarde. Il n'a plus peur de la banshee, maintenant qu'il connaît la vérité. Plus peur de son cri non plus, depuis qu'il est sourd. Il n'a plus peur, mais il est en colère, comme je ne l'ai encore jamais vu. Un doute me prend. Et s'il ne me pardonnait pas, cette fois-ci ?
Un hurlement retentit derrière moi, si lugubre, plein d'une douleur indicible, comme le chant de la fin du monde, le bruit de la victoire de la mort sur la vie. Je me retourne d'un geste vif. Elle est là, à l'entrée de la tour, nous regardant de ses yeux de requin, cruels et sans âme. Elle a l'air d'attendre quelque chose, ou peut-être quelqu'un. Peut-être que c'est moi qu'elle attend, qu'elle m'a toujours attendue.
Je me tourne à nouveau vers Elton. Il s'est calmé, il me regarde d'un drôle d'air. Ses yeux vont de moi à la créature, puis à moi à nouveau. Je n'ai jamais vu cette expression sur son visage. Très lentement, il lève les mains et pose la seule question qu'il ne fallait pas poser.
« Sin, tu entends, n'est-ce pas ? Tu as entendu son cri, c'est pour ça que tu t'es retournée. Tu ne pouvais pas savoir, sinon. »
Je ne sais pas quoi lui répondre, mais il n'en a pas besoin. Il comprend que c'est la vérité. Cela fait cinq ans que j'entends. Cinq ans que le cri de la banshee m'a rendu l'ouïe. Dès le premier hurlement de ma mère, ce cri qui rendait les autres fous m'a rendu le sens qui me manquait. Je suis la seule à y entendre la beauté par dessus la mort. Elle n'était pas si insensée que ça, ma mère, après tout. Ses expériences ont fini par porter leurs fruits. Elle a guéri mes oreilles, comme elle l'avait espéré, même si ça ne s'est pas fait comme elle l'avait prévu.
Elton me fixe, comme s'il me voyait pour la première fois. Comme s'il ne me connaissait pas. Comme s'il n'aimait pas cette inconnue en face de lui, cette inconnue qui lui ment. Je n'aime pas son regard, je n'aime pas ce que je vois dans ses yeux. Ça me fait mal. Ses yeux ont toujours dit qu'il m'aimait. Maintenant, ils disent qu'il va m'abandonner, lui aussi.
Je lève les mains, caresse ses joues, les pose tendrement sur son torse et lui sourit. Puis, avec force, je le pousse.
Il ne laisse échapper aucun cri quand il bascule en arrière et tombe dans l'abîme sans fin, comme s'il avait oublié comment se servir de sa voix. Ses yeux n'ont plus l'air de vouloir me quitter, ils n'expriment plus que la surprise, l'immense étonnement de la mort. C'est mieux, mieux que les yeux qui me laissent. Et très vite, il disparaît dans les nuages.
Je regarde un moment dans le vide, fixant la tranche de brume dans laquelle je l'ai perdu. Mes yeux reviennent ensuite vers mes mains. Elles ne tremblent pas, c'est étrange. Je me tourne vers ma mère. Elle m'attend toujours. Très bien. Au moins, je ne serai pas toute seule.

Finaliste

158 voix

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Jean-Marc Brulé · il y a
Bravo pour votre texte qui m'a littéralement conquis. Mes 4 voix en retour du plaisir pris à vous lire. Merci.
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Laetitia Beau · il y a
Merci beaucoup !
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Felix Culpa · il y a
Parlez-vous d'une guitare et de la talk box banshee ? En tout cas, votre histoire a envolé mon imaginaire ! Mes 5 voix ! Bonne finale Laetitia !
Je me réabonne aussi pour relancer la machine !

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Laetitia Beau · il y a
Merci ! Rien à voir, cependant, avec ces instruments de musique ;)
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Alice Merveille · il y a
Je découvre avec grand plaisir ce texte impressionnant... mon soutien et bonne finale, Laetitia !
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Laetitia Beau · il y a
Merci à vous !
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Fred Panassac · il y a
Une anticipation impressionnante, à l’intrigue touchante de sentiments intimes, la fin ne se laisse pas prévoir, elle est terrifiante. Belle découverte en finale, voici mon soutien !
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Laetitia Beau · il y a
Merci beaucoup !
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Bruno Malivert · il y a
Belle découverte , après la C A qui a tout effacé mes contacts
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Laetitia Beau · il y a
Merci ! Oui, ce piratage a été un coup dur...
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Mome de Meuse · il y a
Je découvre avec grand plaisir. J'ai adoré vous lire et je soutiens chaleureusement.
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Laetitia Beau · il y a
Merci beaucoup !
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Roll Sisyphus · il y a
A la fin je m'étais laissé surprendre...
J'y suis revenu.
----Les nuages avaient amorti ma chute...
J'y suis revenu, prévenu j'ai encore plus apprécié.
Ce coup-ci je vais tenter de ne pas me faire pousse en dehors du texte.
A nouveau à la fin je reste sans voix.
Merci !

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Laetitia Beau · il y a
Merci à vous !
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Mireille Bosq · il y a
Stupefiant. Parfait dans le genre. Pour une fois, on ne s'ennuie pas.
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Laetitia Beau · il y a
Merci !
Vous vous êtes ennuyée dans mes autres textes ? Ou dans les textes de ce genre en général ?

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Mireille Bosq · il y a
Mais ne soyez donc pas pessimiste, mon but était de vous complimenter. Et je ne pensais pas spécialement à des textes de ce genre.
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F. Gouelan · il y a
On est pris dans les échos de ce cri jusqu'à la chute.
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Laetitia Beau · il y a
Merci beaucoup ! :)
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François B. · il y a
Un récit prenant, haletant, fort, à partir d'une idée très originale. Un subtil équilibre entre aventure, science fiction, sexe, émotion, psychologie. Tout mon soutien
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Laetitia Beau · il y a
Merci ! Je suis très contente si mon récit vous a permis de voyager :)

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