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Qualifié

La mémoire est une bibliothèque où s’accumulent, pêle-mêle, tous les souvenirs. Ceux-ci peuvent surgir à tout moment, qu’ils soient heureux ou douloureux.
Quant à moi, j’essaye de les remuer le moins possible de peur qu’ils ne se mettent à défiler en ribambelles, comme des cafards dans une cuisine, car je ne crains rien plus que la nostalgie, avec son cortège de regrets et de remords. Mais tu as beau prendre mille précautions, tu n’es jamais à l’abri d’un accident : le refrain d’une chanson, une photo un peu jaunie, un coin de rue, un paysage peuvent soudainement les tirer de l’oubli dans lequel tu les as plus ou moins volontairement enfouis. Dernièrement, ce fut un tableau qui déclencha chez moi la machine à remonter le temps.
L’annonce à la télévision de la vente record, chez Sotheby’s, du chef d’oeuvre d’Edvard Munch intitulé « Le Cri » m’amena à déterrer une reproduction du tableau que j’avais conservée dans ma bibliothèque. Je fus de nouveau frappé par la violence de ses couleurs et par le trou béant qui tenait lieu de bouche au personnage central, mais cette fois-ci le cri qui en jaillissait fit surgir de ma mémoire, comme d’un volcan jusque là éteint, un autre cri que j’avais entendu, il y a très, très longtemps...

Lisbonne 1943

Le train spécial en provenance de Vichy, transportant le Personnel et les Archives de l’Ambassade de Chine en France, entre en gare.
Lorsqu’en 1943 les Allemands envahirent la zone sud de la France, Vichy reçut l’ordre d’évacuer les diplomates Britanniques et Américains à Baden-Baden. Leurs collègues Chinois, dont faisait partie mon père, plus chanceux, furent autorisés à émigrer au Portugal, Hitler considérant la Chine, alors en guerre contre le Japon, comme nation non-belligérante. Vichy affréta un train et après deux jours de voyage, mon père, ma mère, mon frère et moi débarquâmes sur les quais de la gare de Lisbonne.
Dans un premier temps, nous nous installâmes à Estoril, le Deauville portugais, refuge de toutes les têtes couronnées fuyant la guerre. Nous vivions dans une confortable villa, entourée de mimosas, au milieu d’une forêt de pins odorants qui descendait vers l’océan. Ce furent pour mon frère et moi dix mois de vacances inoubliables. Fernanda, notre gouvernante portugaise, était chargée de nous familiariser avec la langue de Camoëns. Les jeudis après-midi, elle nous accompagnait au Casino à une séance de dessins animés réservée aux enfants. Elle ne manquait jamais de nous faire partager son admiration pour la chanteuse Milou et le président Salazar dont les discours étaient diffusés à la radio. Le soir, après dîner, avant d’aller nous coucher nous écoutions les disques de Charles Trenet, Bing Crosby et Carmen Miranda. Les plus belles choses ayant une fin, l’obligation de nous scolariser vint nous chasser de cet Eden. Nous transportâmes alors nos Pénates dans un quartier neuf de Lisbonne, le « bario azul », situé à proximité de la Praça Pombal et de la « Feira Popular », le Luna Park lisboète.
Mon père décréta que j’irai à l’École Française et mon frère à l’École Anglaise, beaucoup plus chic : les élèves y arboraient veste, culotte et casquette bordeau, et bénéficiaient d’un car de ramassage scolaire, tandis que moi, le Français, je devais me contenter du traditionnel tablier noir et du tramway public pour me rendre à l’école accompagné de Fernanda.
La classe de 11ème et la classe de 10ème se partageaient la même salle, seulement séparées par une allée centrale. Notre maîtresse, Mlle Muller, une grande Lilloise blonde, très aimée et respectée de ses élèves, faisait ses cours aux deux classes à la fois. Dans la mienne, la 11ème, il n’y avait que des Français, à part moi, le Chinois et Pedro, le Portugais. Pedro avait pris place au fond de la pièce. Il avait un physique peu avenant : râblé, une tête de bouledogue, des jambes arquées, mais fort heureusement la nature l’avait doté d’une corpulence qui dissuadait quiconque d’aller lui chercher noise. Il parlait mal le Français et se tenait à l’écart de nos jeux. Pendant les récréations, il s’asseyait à même le sol du côté des toilettes, posait sur ses genoux un carton à dessin qu’il traînait toujours avec lui et se mettait à dessiner. On l’avait surnommé Gribouille. Bien que le personnage ne m’inspirait aucune sympathie, au début du deuxième trimestre, la curiosité l’emportant sur mes préjugés à son égard, je décidai de lui rendre visite dans son atelier en plein air.
— Je peux regarder ? lui demandai-je, en m’approchant prudemment.
Il leva d’abord vers moi un regard où je lus une certaine surprise, puis me tendit sans un mot le papier sur lequel il était penché. Ce fut alors pour moi à la fois un éblouissement et une révélation. Le dessin représentait un cirque avec toutes ses couleurs et ses acteurs, des chevaux, une écuyère et des clowns évoluaient au milieu d’une piste entourée de spectateurs. Devant mon air ébahi, il me dit :
— Si tu veux, je t’apprends.
— Oh, oui ! répondis-je avec enthousiasme.
Dès lors, durant la longue récréation qui suivait le déjeuner, je passais une partie de mon temps avec Pedro, délaissant provisoirement les jeux de billes, gendarmes et voleurs et autre balle au prisonnier. Il m’apprit à dessiner les têtes de clowns, les écuyères debout sur des chevaux et surtout les foules dont il détaillait les physionomies en quelques coups de crayon. Je devins son élève et son ami.
Ce printemps-là, quelques jours après la signature de l’Armistice mettant fin à la guerre en Europe, le Richelieu entra dans la rade de Lisbonne en fête, après avoir combattu dans le Pacifique aux côtés des Américains. Le Commandant de la seule unité de la Marine Française rescapée du désastre de 1940, invita les élèves de l’Ecole Française à un grand goûter à bord du cuirassé. Ce fut pour Pedro l’occasion de me faire admirer ses dons d’observation. Tandis que nous parcourions les coursives du bâtiment et nous cachions dans les nids de mitrailleuses, Pedro comme à son habitude remplissait son carnet de croquis. Le lendemain, il déploya fièrement devant moi un grand dessin : je pus alors contempler des marins et leur pompon rouge courant sur le pont d’un navire, des pièces d’artillerie pointant leurs canons vers le ciel, et un drapeau bleu, blanc, rouge flottant au sommet d’une tourelle... Ne manquait plus que la Marseillaise.
L’année scolaire touchait à sa fin quand survint le drame.
Assis dans la cour, six billes soigneusement alignées en largeur entre mes jambes, je criais à tue-tête, comme c’était la coutume :
— Six billes d’agathe qui tire ?
Un de mes bons camarades, Richard, notre chef de classe, un garçon blond, très populaire parmi les élèves, me lance alors :
— Piquette ou roulette ? (un pétanqueur aurait dit « je tire ou je pointe ? »)
— Piquette à trois mètres, répondis-je.
Au même instant, la cloche signalant la fin de la récréation se mit à sonner. Il fallait faire vite sous peine de se faire confisquer les billes.
— Grouille-toi, Richard ! Le Surgé va arriver !
Richard tire précipitamment, sa bille vole dans l’air, rebondit sur le ciment et atterrit dans mon œil, comme l’obus de Meliès dans celui de la Lune.
Cris, larmes et confusion...
— Richard lui a lancé une bille dans l’œil ! cria un témoin de la scène.
— Faut l’emmener à l’infirmerie ! reprit le chœur des copains accourus en masse.
Au même instant, voyant ce rassemblement inhabituel, Pedro arriva à bride abattue, carton sous le bras, suant et soufflant comme un bœuf, suivi du Surveillant Général.
— Que se passe-t-il ici ? Tous en rang ! hurle le Surveillant.
Puis, m’apercevant :
— Qu’est-ce qu’il a lui ?
— Il a reçu une bille dans l’œil, s’exclame la foule
— Qui a fait ça ? glapit le Surveillant.
Richard était pétrifié. Les camarades qui m’entouraient comme un essaim de frelons me bourdonnaient aux oreilles :
— Dis pas qu’c’est Richard, dis pas qu’c’est Richard....
— Dis qu’c’est Pedro, dis qu’c’est Pedro...
Alors comme un somnambule, j’ai pointé mon index vers Pedro et j’ai entendu une voix dire :
— C’est lui.
Je vis alors le visage de Pedro se décomposer, on aurait dit une carpe qu’on venait de sortir de l’eau, ses yeux roulaient comme ceux de ses clowns, sa bouche se dilata jusqu’à prendre la forme d’un immense O d’où jaillit un cri inaudible que je fus seul à entendre.
« Le Cri » de Munch.
Tandis qu’un élève m’accompagnait à l’infirmerie, j’aperçus le Surveillant Général traînant derrière lui Pedro, dont il tenait une oreille, comme un cochon qu’on emmène à l’abattoir.
Un quart d’heure plus tard, je rejoignais ma classe avec plus de peur que de mal, suivi de près par Pedro.
Le jours suivants, il retourna dessiner ses mondes merveilleux. Moi, qui après tant de lâcheté n’eus pas le courage de lui demander pardon, je savais désormais, que plus jamais je n’y entrerai.
Les grandes vacances arrivèrent. A la rentrée suivante, on ne vit pas Pedro.

PRIX

Image de Printemps 2018
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Aclken · il y a
merci pour votre analyse
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Elena Hristova · il y a
Comme si le cri de Munch osait s'affranchir du cadre pictural et prendre enfin une apparence vivante. Une transposition très émouvante qui nous fait voyager d'un support à un autre.
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Aclken · il y a
Merci. Je me souviens qu'à l'époque Salazar avait assez bonne presse. Quelle image globale donnez-vous de lui ?
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Pat · il y a
Bravo pour votre texte. J'ai écrit un livre sur la dictature de Salazar.
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Aclken · il y a
surtout quand il s'agit d'un ami.
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Miraje · il y a
Il est des trahisons assourdissantes ... !
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Aclken · il y a
Voilà des compliments dont rêve tout écrivain. Un grand merci!
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Brocéliande · il y a
je suis restée accrochée de la première ligne à la dernière ...c'est chavirant, puissant, retournant ...très fort et ça ne peut laisser indifférent
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Aclken · il y a
Merci cette histoire est entièrement vraie
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Fred Panassac · il y a
Le Cri de Munch transposé dans la vie réelle.
Une lâcheté ne s’oublie jamais. Les enfants sont cruels...
belle histoire au cœur de l’Histoire. Est-elle autobiographique ? Non, vous êtes trop jeune. Alors c’est bien imaginé. Toutes mes voix pour ce récit très réussi.
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