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Le couscous d'Edith

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Cristo

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Lorsque que sa chérie n’est plus à la maison, et quand vient l’heure du diner l’homme est souvent désemparé, mais en général cela n’est que temporaire, et il se contentera d’une tranche de jambon, d’un yaourt et d’une bière, ou bien il ira au café du coin en attendant les jours meilleurs de son retour. S’il s‘agit d’un divorcé récent, ce n’est pas facile, mais il devra se faire une raison, aller voir ses copains qui lui conseilleront de retrouver bien vite une bonne cuisinière avec plus si affinités. D’ailleurs il lui suffira de mettre une croix au bon endroit sur un site de rencontres et c’est bien le diable si un homme bien sous tous rapports, qui se présente d’abord comme amateur de bonne chère, mais pas plus pour l’instant, n’aura pas toutes ses chances de se faire prendre sur la toile. Essayez et vous verrez.
Mais lorsque votre chérie vous a quitté après une longue maladie, quand bien même vous lui avez fait ses plats préférés pendant deux ans, vous n’êtes pas devenu un master chef. Les mets préférés d’Edith après ses sorties d’hôpital étaient le riz basmati, les pâtes fraîches, le boulgour, le jambon, le saumon ou la truite fumée, le cabillaud, le foie de veau, le pavé de filet, les légumes cuits, les omelettes variées (ça c’est un plat d’homme vite fait, bien fait), les pizzas (facile, on décongèle ou on va l’acheter à la pizzéria de la rue Saint Antoine), les pommes ou poires cuites au microonde (surveiller le temps de cuisson, sinon il ne reste qu’un fruit confit dans du carbone), les tartes fines aux pommes, les yaourts au chocolat. Comme boisson Edith aimait le vin rouge mais aussi le blanc sec d’Alsace, le coca zéro, les tisanes et le thé. Mais par moment elle en avait assez de ce régime sans sel, des endives et des fruits cuits. Elle avait envie de se régaler et de vraiment bien manger et bien boire. Malgré les risques, nous sommes allés au restaurant pour déguster tout ce qu’elle désirait. Elle prenait un peu de morphine avant (où il était indiqué sur la notice de surtout ne pas boire d’alcool) le temps de tout oublier et de vivre comme par le passé. Et moi je lui disais pour la rassurer : «Tu sais tu ne risques rien ; j’ai beaucoup de connaissances qui se shootent à la morphine et boivent des alcools forts en même temps, or je n’ai vu aucune bouteille de vin ou de whisky où il est mentionné sur l’étiquette : prise de morphine contre-indiquée»
Toutes ces réflexions ne pouvaient me permettre de devenir ni un grand sommelier, ni un grand cuisinier, ni même un livreur de pizzas, mais elles me permettaient au moins la prise de conscience de mes compétences. Je me souviens très bien, comme si c’était hier, de ma petite épouse les larmes aux yeux, dans sa robe de chambre de laine pour ne pas avoir froid, alors que je trouvais qu’il faisait bien trop chaud, me disant devant notre table ovale en marbre rue Charles V :
«Tu as encore raté le riz, il est tout collant»
Et pour ma défense je lui répondais :
«Mais, j’ai lu la notice, respecté les proportions eau/riz et le temps de cuisson de 10mn».

Et finalement c’est moi qui avais encore plus de larmes aux yeux d’avoir raté. Alors elle me répondait invariablement:

«Oublie la notice, une cuisson de riz cela se suit, on regarde, on goûte, on n’attend pas que tout soit coagulé au fond de la casserole, un cuisinier ça goûte tout le temps».
Et moi toujours perplexe:
«A quoi sert un mode d’emploi si l’on ne doit surtout pas le suivre. Imagine un jeune étudiant qui mélangerait des produits chimiques au pif sans respecter les proportions! Ou encore un pilote de ligne qui décolle à l’instinct en se disant qu’il ne vaut mieux pas se fier à sa check list ! »

Mais ma logique ne lui servait à rien et elle me disait:

«Tu sais, la cuisine est un art tout en nuances dans lequel la cuisinière est en osmose avec les mets qu’elle prépare. C’est comme l’artiste et ses tubes de couleurs, il n’y a pas de recette toute faite. Il n’y a pas de recette pour peindre, ne serait-ce qu’un panier de pommes. Un artiste saura les rendre appétissantes et l’autre non. En cuisine c’est pareil ma puce».
Heureusement elle m’encourageait aussi et me disait :
«Tu sais très bien faire les œufs cocotte (œufs mollets avec du fromage, cuisson 3 mn) et les
omelettes crémeuses et garnies comme celle de la mère Poulard, j’aime beaucoup ça».
Alors je m’empressais de faire une omelette pour remplacer le riz, et elle se régalait.
Mais à la nuit tombante, le roi de l’omelette n’avait plus de petite voix douce et ferme pour le réprimander, ni pour le conseiller et le consoler de ses erreurs culinaires. Il me restait encore sur les étagères tous ces paquets en souvenir d’elle : du riz basmati, du boulgour, du couscous, de la polenta que je voulais garder pour toujours. Et puis ce soir-là, j’en avais marre du jambon, des poissons et des viandes surgelées et j’avais envie d’un couscous, car j’avais acheté une bouteille de vin Marocain Guerrouane. Il y avait bien un paquet de coucous parfumé d’Edith, mais pas de poulet, pas de mouton, pas de bœuf ni de légumes. Adieu le couscous.
Et tout à coup j’entendis une petite voix qui me dit :
«Regarde dans le congélateur deuxième tiroir, il reste les carottes et les piments de notre belle fille que tu as congelés, car tu ne veux jamais gâcher la nourriture, je pense que ces légumes doivent être encore bons».
Mais je répondis en pensée:
«Un couscous carotte piment, pas terrible !».
Et toujours la petite voix proche et lointaine à la fois :
«Voyons regarde, il y a aussi des haricots verts surgelés, prends en une bonne poignée et regarde aussi dans le buffet il y a des oignons qui traînent».

Bon:
«Mais je ne vais pas faire du couscous avec une tranche de jambon blistérisée sous vide ! ».

La voix répondit:

«Prends ta saucisse de Montbéliard qui est dans le frigidaire, c’est très bon ».

Très bien cela prend tournure :

« Je mets tout ça dans une casserole et veille à ce que cela ne carbonise pas ».
Mais la voix douce et affolée:

«Pense à Ratatouille malheureux, pense-y fort !»

Alors tout me revint : ce petit génie de ratatouille caché dans la toque de l’apprenti cuisinier le dirigeait inspiré et guidé par l’esprit de Gusto, le grand chef disparu, qu’il avait observé sans cesse à la télévision lorsqu’il présentait ses meilleures recettes. ll me fallait faire pareil, suivre mon instinct, mon odorat, goûter, utiliser beaucoup de casseroles et me laisser guider à la fois par la voix si proche et la pensée de la petite cuisinière si fine mais si loin. Ainsi Edith avait voulu me faire comprendre qu’elle était à la fois ratatouille et Gusto et moi l’apprenti. Il ne s’agissait pas ici de faire, comme ratatouille, un plat sublime pour défier les grands critiques culinaires, mais au moins un couscous à peu près digne des marocains non-musulmans, ceux qui sont prêts à changer les codes et acquis à la cause de la saucisse de Montbéliard. Et voici ce qu’il fallait faire:
1. Plonger séparément les légumes (poivrons+haricots verts+oignons préalablement décongelés dans l’eau tiède, lavés et épluchés en petit morceaux dans une eau frémissante, ramenée à feu doux pendant 40 mn. Saler et poivrer modérément.
2. Faire cuire dans le jus en même temps que les légumes, pendant 10-12 mn la saucisse de Montbéliard prédécoupée en 4 morceaux. Goûter et les retirer à cuisson et les maintenir tièdes dans la vapeur au-dessus de la casserole le temps de fin de cuisson.
3. 10 mn avant la fin de cuisson des légumes, préparer le couscous parfumé tout prêt dans les proportion 20 cl d’eau de cuisson des légumes, 20 cl de grains de couscous, bien surveiller la cuisson pendant 5 mn, rajouter de l’eau si nécessaire et une cuillère d’huile d’olive en fin de cuisson.
De la sorte me dis-je, tout sera à cuisson à la quarantième minute et à température. Donc tout allait bien, mais j’entendis la petite voix qui me dit :
«Prends aussi les raisins de Corinthe dans le buffet pour les mélanger avec le couscous et les légumes».
Puis quand tout fut fini :

«Tu vois tu es devenu un petit chef, bon appétit, mais ne boit pas trop de Guerrouane».

Puis la petite voix me dit encore:
«Réfléchis plus tard aussi sur le couscous à la saucisse et au vin de Guerrouane que tu vas manger et tu comprendras bien des choses».
Qu’avait-elle voulu dire? Mais la petite voix se tut:
Ce plat unique sentait et était très bon, mais je m’aperçus que je n’avais pas respecté les proportions, il y en avait carrément pour deux, j’ai tout mangé c’était délicieux, mais j’ai aussi bu toute la bouteille de Guerrouane pour me retrouver comme avant.
A peine avais-je terminé mon couscous l’injonction d’Edith me revint, et comme elle m’avait dit avant de partir pour son très long voyage: « va de l’avant, va de l’avant, voyage, voyage ne regarde pas en arrière! » Cela tombait à pic pour une nouvelle nuit blanche. Effectivement quand on écrit la nuit on voit peu le jour, car il faut quand même dormir, et c’est un peu comme si j’étais en voyage dans l’hémisphère du grand nord pendant l’hiver. Ainsi lundi je serais en Islande il me suffira d’acheter un peu de morue, puis mercredi du saumon de Norvège etc. Je l’écoutais, elle avait raison.
Alors je réfléchis une partie de la nuit qu’avait-elle voulu dire au juste? Mettre une saucisse dans un couscous, quelle idée farfelue, contraire à la tradition orientale !
Mais après une longue réflexion la lumière jaillit : le couscous d’Edith, c’était la réconciliation entre les peuples, les politiques et toutes les religions: un couscous laïc et républicain.
Oui c’était cela son message. Ne sommes-nous pas tous les «seigneurs» des cochons (occident) et des moutons (orient)? Ne les tuons nous pas tous avec la même allégresse pour ravir nos estomacs délicats? Adieu les trois petits cochons avec la queue en tire-bouchon de Disney! Adieu le petit agneau qui troublait en aval la rivière du loup. Oui ce monde n’avait aucun sens :
Les diabétiques, croyants ou non, ont-ils donc oublié que pendant longtemps ils ont été sauvés par des injections d’Insuline de porc. Avons nous oublié que ces petits porcs roses «immondes pour certains» sont producteurs de soie pour les pinceaux des artistes! Et ces Ecossais qui prennent toute la laine de ces gros moutons des Shetlands, où il ne fait vraiment pas chaud, pour en faire de très beaux pulls et des chaussettes, les végétariens, les écologistes et les femmes des loups de mer y pensent-ils? Et que pense Frigide Barjot des petits cochons roses qui n’ont pas le temps de devenir homosexuels?
Et enfin réfléchissant encore au couscous légumes-saucisses de Montbéliard et à ma carafe de Gerrouane que j’avais bu en entier, je réalisais tout à coup que tout cela n’était finalement pas très loin d’un menu saucisson vin fromage chers à nos franchouillards et aux corbeaux prêts à chanter douce France, voter n’importe quoi et perdre leur liberté pour un fromage.

Et en pleine nuit la petite voix revint :
«Tu vois nous y sommes: tous ces gens et peuples du monde ordinaire paumés de la politique et de tous bords, nous pourrions commencer à les mettre autour d’une table, là où je suis ces différences n’existent plus, alors pourquoi ne pas commencer tout de suite, pourquoi attendre? »
Puis elle reprit:
«Réfléchis, mon petit ratatouille, petit chef chéri, voici le menu que tu peux faire, en invitant tout ce petit monde à un buffet couscous-saucisson-vin-fromage et c’est bien le diable si vers la fin du repas il n’y a pas quelques rapprochements qui vont s’opérer»
- Plat de base pour tous couscous et légumes variés + épices douces et fortes
- Buffet à volonté au choix: mouton, saucisses de porc, poulet, bœuf bouilli
- Boissons à volonté au choix: Guerrouane, Beaujolais, thé, jus d’orange de Meknès
- Fromages: camembert, feta, yaourt Bulgare, boulette d’Avesnes
- Dessert: pommes, figues, oranges de Jaffa, crêpes suzettes, baklavas

«Demain soir je te dirai comment faire avec les chinois et tous les autres, mais à chaque jour suffit sa peine»
Et la voix me dit:
«Dors maintenant et fais de jolis rêves»
Puis elle se tut à nouveau. Alors j’éteignis la lumière en regardant son rire étincelant affiché au mur, un flot d’images envahit mon sommeil...
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M. Iraje · il y a
Une recette ... attendrissante.
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Cristo · il y a
je vais bientôt lire vos récents écrits en lice ...
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Cristo · il y a
Merci Miraje. Je vais plagier Gaston Bachelar dans une préface à Martin Buber à propos de la contemplation d'un paysage en transposant:
"Que m’importe en effet les mets les plus savoureux et les vins capiteux si je suis sans amour et sans foyer, il faut être deux – ou du moins hélas avoir été deux- pour nommer un plat délicieux : il ne trouve son nom que dans un cœur aimant".

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Felix Culpa · il y a
Vous avez réussi la où les politiques ont échoué ! Quelle belle allégorie. Si tout le monde pouvait avoir de quoi se nourrir, le monde serait en paix.
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Cristo · il y a
Merci pour ces commentaires. Il manque un article à la déclaration des droit l'homme : Au cours de sa vie vie tout homme doit pouvoir manger à sa faim.
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