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Le cours de l'Histoire

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DUCIMETIERE

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Julian sursauta et se redressa d’un bond en plaquant ses mains sur ses oreilles. Il ne s’habituera jamais au son strident de l’alarme qui résonnait dans le bunker à chaque fois que les «fouines» découvraient une anomalie dans le continuum histoire-temps. Au bout de quelques secondes qui paraissaient une éternité, le hurlement de la sirène stoppa net. Julian soupira et s’assit sur le bord de son lit de camp. Il desserra lentement l’étreinte que ses mains exerçaient sur ses oreilles et son crâne, et se força à bailler afin de faire disparaître la sensation d’oreilles bouchées.
- Vous souffrez toujours d’acouphène Mon capitaine, baragouina le lieutenant Nguyen en s’arrêtant devant Julian, une serviette sur l’épaule et une brosse à dents dans la bouche.
- Ouais. Il n’y a pas d’amélioration. Cette mission en 1915 m’a quasiment rendu sourd, répondit Julian en dévisageant son lieutenant.
- Quelle idée aussi de vouloir attraper, en plein vol, un obus de calibre 75mm.
- Parce qu’il suffisait que je le déplace de seulement deux ou trois degrés pour remettre le cours de l’Histoire sur les bons rails. J’étais loin de penser que l’écho de l’explosion résonnerait dans la capsule juste au moment du départ.
- Il est vrai que j’ai eu plus de chance lors de notre mission en 1936. J’ai dû me contenter de reboutonner le chemisier d’une jolie fille pour que le navire de l’Histoire, pour employer une autre métaphore, garde le cap, répondit malicieusement Nguyen.
Ce dernier semblait de bonne humeur. Un large sourire illuminait son visage et ses yeux pétillaient de joie. Il essuya négligemment le dentifrice qui coulait le long des commissures de ses lèvres avec sa serviette et retourna prés des lavabos. Julian ne put s’empêcher d’admirer le flegme de son subordonné.
Le lieutenant Nguyen faisait partie de l’élite des commandos N.E.R.E. ( Nettoyer Eliminer Replacer Effacer ) depuis deux ans. Du haut de son mètre soixante et de ses quarante deux ans, il était le seul membre de l’unité à ne ressentir aucun effet secondaire après un voyage. Malgré sa myopie et son léger embonpoint, il restait un élément incontournable de l’équipe.
Julian se redressa et enfila son tee-shirt couleur kaki avant de pétrir, à deux mains, la graisse de son ventre. « Il faut absolument que je perde un peu de poids », marmonna-t-il avant d’attraper son pantalon. La sirène était devenue aphone mais les gyrophares installés au plafond continuaient de fonctionner et de projeter une lumière rouge écarlate sur les murs du bunker.
- Il faut se remuer sinon les «fouines» vont encore nous brûler un fusible.
Le deuxième classe Irvin Kamps venait de sortir des gogues comme un diable sort de sa boite. Irvin était le bon élève de l’unité. Il posa son rouleau de papier toilette dans son casier et voulut enfiler sa combinaison blanche de nettoyeur.
- Irvin... Irvin...
Julian tenta, sans succès, d’attirer l’attention du jeune homme qui se débattait comme un beau diable avec sa combinaison. Sous l’effet du stress, le deuxième classe était un peu gauche et sa grande taille, un mètre quatre vingt dix pour soixante quinze kilos, ne lui facilitait pas la tache.
- Irvin ! Garde à vous ! Hurla le capitaine.
Le jeune homme se redressa et resta immobile, les bras le long du corps.
- Calme toi, nous avons tout notre temps. Le passé peut attendre encore quelques minutes.
- Désolé Mon capitaine mais je pense que c’est la dernière mission. Je pense que cette fois c’est la bonne.
- Comme la précédente et celle d’avant encore... soupira Julian avant de se plonger dans ses souvenirs.




En 2020 des scientifiques trouvèrent le moyen de remonter le temps. Ils étaient persuadés de pouvoir modifier le passé afin d’améliorer l’avenir, mais ils durent vite se rendre à l’évidence : il n’était pas possible de modifier le cours de l’Histoire sans risquer de provoquer des catastrophes qui auraient pu mener l’humanité à sa perte, malgré l’invention de la psychohistoire, une science permettant de prédire l’avenir. Le projet fut enterré jusqu’à ce qu’ un consortium extrêmement puissant, attiré par l’appât du gain, se l’approprie. Les dirigeants de ce groupe souhaitaient organiser des voyages dans le passé pour de très riches clients. Malgré les protestations de la communauté internationale, le consortium, dont les moyens financiers dépassaient le PIB des États-Unis, ne renonça nullement à son entreprise. Le seul point sur lequel il céda, pour calmer la fureur populaire, fut le contrôle, par un organisme indépendant, du bon fonctionnement et de la sécurité à chaque « voyage ».
Les clients embarquaient dans une capsule spatio-temporelle et voyageaient dans le passé en passant par un univers parallèle. Ils pouvaient ainsi assister à de grands événements, en direct, comme s’ils étaient devant leur télévision, confortablement installés dans leur canapé. L’organisme chargé du contrôle de ces voyages se contentait de vérifier qu’il n’y ait aucun débordement, et que l’agence de voyage n’utilisait pas la « croisé des chemins ». En effet il était possible de faire se chevaucher les deux univers. Dans ce cas bien précis, le passé se figeait et les voyageurs pouvaient, à leur guise, visiter physiquement les différentes scènes auxquelles ils assistaient. Malheureusement pour l’avenir de l’humanité, des voyageurs indélicats, après avoir versés quelques pots-de-vin aux inspecteurs de l’organisme de contrôle, utilisaient la « croisé des chemins » et causèrent des dommages qui influencèrent le cours de l’Histoire.
Lorsque la Terre ne fut plus qu’un champ de ruines, les gouvernements prirent conscience, un peu tard, de la gravité de la situation. Le consortium, qui existait encore, fut dissous et liquidé et une unité spéciale fut créée. Cette unité regroupaient des psychohistoriens, des chimistes, des biographes, des mathématiciens, des dizaines de sommités dans le domaine de l’Histoire et un commando N.E.R.E. Les hommes de science et d’histoire avaient accès aux archives mondiales et étaient chargés de dresser la liste des dégâts causés par les voyageurs indélicats, et la mission du commando consistait à corriger et à remettre l’Histoire sur les bons rails en utilisant la « croisé des chemins ». Cela consistait aussi bien à remettre en place une pluie d’obus à Verdun qu’à reboutonner le corsage de Greta Garbo.

Le lieutenant Nguyen dut empoigner son capitaine par l’épaule et le secouer vigoureusement pour le faire sortir de sa torpeur.
- Il faut y aller Mon capitaine.
- Oui... Bien sûr... Je suis désolé. J’ai juste eu un petit coup de blues.
- Cette mission se révèle plus dure que prévu. Ce n’est pas si simple de retrouver le cours de l’Histoire.
- C’est le moins qu’on puisse dire ! C’est comme tenter d’élaguer un séquoia géant avec un canif.
- Encore une métaphore ! Hum... Celle-ci me plaît bien, répondit Nguyen en haussant les épaules. Les incidents survenus dans le continuum histoire-temps, à cause de ces abrutis de touristes, sont comme les branches d’un arbre. Ce sont des « déviations » de l’ Histoire qu’il faut supprimer pour ne laisser que le tronc. Pour ne laisser que la véritable Histoire.
- Ça devient trop compliqué pour moi, dit le deuxième classe Irvin. Tout ce que je sais c’est que si on ne bouge pas rapidement les « fouines » vont nous passer un savon.
Le capitaine enfila son pantalon et le commando se dirigea vers la salle de contrôle. Les « fouines », qui étaient en réalité les historiens chargés de retrouver les anomalies du continuum histoire-temps, furent visiblement excédés par la nonchalance des trois hommes qui venaient de pénétrer dans la salle de contrôle.
- Bonjour messieurs ! dit le commandant Brasse, en adoptant un ton quelque peu condescendant. Vous n’avez pas entendu l’alarme ?
- Non Mon commandant, répondit calmement Julian, elle doit être en panne. Vous pourriez nous ramener vingt minutes en arrière et vérifier par vous-même !
Malgré la provocation Brasse resta stoïque. Il savait que ses hommes étaient à bout. Le commando enchaînait les missions sans discontinuer depuis des années et les voyages étaient physiquement très éprouvants.
- Approchez-vous, dit-il comme si de rien n’était. Nous venons de découvrir l’incident qui a déclenché la guerre nucléaire.
- Nous vous écoutons Mon commandant, murmura Julian en soupirant.
La colère venait de céder la place à la lassitude.
- Au cours d’un voyage dans le temps, un touriste a écrasé un moustique et...
- Vous vous foutez de moi, éructa Julian.
La colère venait de réapparaître à la vitesse de la lumière.
- Comment un moustique aurait pu provoquer une guerre nucléaire, c’est une blague !
- Malheureusement non, répondit l’un des historiens présent dans la salle. En 1944, Hitler a échappé à un attentat parce que ce moustique, en le piquant, l’a éloigné de la bombe qui lui était destinée. Sans ce moustique, Hitler n’a pas bougé et il est mort. Ses généraux se sont aussitôt rapprochés des Russes pour signer la paix mais cela les a conduit à la guerre contre les États-Unis. C’est un résumé un peu succinct mais qui permet de bien comprendre l’enchaînement des événements, conclut l’historien Delaplace.
- Et il y a urgence. Il faut rétablir au plus vite le cours de notre véritable Histoire, intervint Brasse. Nos psychohistoriens ont déterminé que cette guerre, qui dure depuis des mois déjà, va mener l’humanité à sa perte dans les semaines à venir.
Le capitaine Julian se tourna vers ses hommes en soupirant comme s’il venait de se prendre un bon coup de poing dans l’estomac.


Le commandant Brasse s’installa au bout de la table. Il déposa un imposant dossier devant lui avant de commencer le briefing.
- Messieurs, l’heure est grave ! dit-il en faisant claquer la paume de sa main sur le dessus du dossier.
Les trois hommes du commando N.E.R.E restèrent impassibles. Ils avaient l’habitude des grandes envolées lyriques de leur supérieur. Le commandant Brasse ne pouvait pas s’empêcher de tomber dans le mélo avant chaque mission, comme si c’était sa façon à lui de remotiver ses troupes.
- Comme je vous l’ai déjà signalé, tout à l’heure, dans la salle de contrôle, notre monde est condamné si nous n’intervenons pas très rapidement. Dans moins de trois semaines, un déluge de bombes nucléaires va s’abattre sur toute la planète, transformant notre Terre en un immense désert radioactif et...
- Nous avons bien compris que l’apocalypse est proche, coupa Julian avec une pointe d’agacement, dites-nous plutôt comment faire pour empêcher le déclenchement de cette guerre.
- On ne peut pas remplacer le moustique que le touriste a écrasé par l’un de ses congénère ? lança timidement le deuxième classe Irvin.
- Malheureusement non. On ne peut pas « programmer » un insecte pour qu’il fasse exactement ce que son ancêtre à fait avant lui il y a plus de 70 ans.
- On peut peut-être simplement déplacer Hitler de quelques centimètres pour que l’explosion de la bombe ne le tue pas.
- Impossible ! Un déplacement hors du temps, hors de son chemin de vie, le ferait immédiatement disparaître et nous nous retrouverions avec une nouvelle anomalie dans le continuum.
- On ne peut pas changer le cours de la vie passée d’un être vivant sans lui nuire, soupira de dépit Julian.
- La seule solution, c’est d’éliminer cet idiot de touriste avant qu’il n’écrase le moustique, finit par dire le commandant.
- Mais... Mais on risque de provoquer une nouvelle anomalie, dit le lieutenant Nguyen en levant les bras, paumes des mains tournées vers le plafond.
- Non, pas cette fois. Nos psychohistoriens ont analysé la vie de cet homme. Il est mort quelques jours après son voyage sans avoir marqué l’Histoire.
- En le supprimant nous allons également faire disparaître ses descendants.
- Il n’avait pas d’enfants.
- Nous risquons de provoquer des dommages collatéraux en assassinant cet homme. Il y aura une enquête, l’arrestation d’un innocent et peut-être même l’annulation du voyage...
- Sauf s’il s’agit d’une crise cardiaque ou d’un accident de voiture.
Après un long silence pesant, le capitaine Julian se leva et soupira.
- OK, va pour un accident.
Il se dirigea vers la porte mais avant de sortir de la pièce il s’adressa une dernière fois à son supérieur.
- Mon commandant, puis-je vous poser une dernière question ?
- Je vous écoute.
- Est-ce que vous pensez qu’il s’agit enfin de la dernière mission ?
- Je l’espère, Julian, je l’espère...

La capsule spatio-temporelle s’immobilisa dans un léger bruissement. Le commandant fit les cent pas sur le quai en attendant l’ouverture du sas. Julian fut le premier à sortir de la navette et Brasse se précipita à sa rencontre.
- Tout s’est déroulé comme prévu ?
- Oui Mon commandant, répondit le capitaine avec anxiété. Est-ce que la guerre...
- La guerre n’a pas eu lieu.
- Mais ? Car il y a un « mais » !
- L’air est devenu irrespirable, les calottes glaciaires ont entièrement fondu, les trois quarts des espèces animales ont disparu et j’en passe et des meilleurs.
- Il y a une autre anomalie dans le continuum, dit le capitaine avec résignation.
- Les « fouilles » planchent déjà dessus.
- Je suppose que nous avons dépassé le seuil de l’erreur tolérable.
- La planète est condamnée à très court terme.
Julian était exténué. Il avait les traits tirés, les épaules affaissées et le dos rond. Cette dernière mission dans le temps avait été particulièrement éprouvante et cette nouvelle venait de porter un nouveau coup à son moral. L’« erreur tolérable » était un concept qui avait été mis en place par les « fouines » pour pallier au plus urgent lorsque l’ Histoire partait à vau-l’eau. La priorité était de sauver l’humanité en laissant, pour le moment, de côté tous les événements qui ne mettaient pas la planète en danger, comme les deux guerres mondiales du XXe siècle. Bien que pour la deuxième ils avaient frôlé la catastrophe en mésestimant le danger. La limite de l’« erreur tolérable » avait failli être franchise.
- On repart quand ? demanda Julian, le regard dans le vide.
- Quand la sirène résonnera dans le bunker !
Complètement imperméables à l’humour du commandant, le capitaine, le lieutenant Nguyen et le deuxième classe Irvin regagnèrent leur quartier avec une impression de déjà-vu. Cette même sensation que la plupart des humains éprouvaient lorsque le commando coupait une branche du séquoia, pour tenter de remettre l’Histoire sur les bons rails.

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Alain de La Roche · il y a
S'il vous plaît, Monsieur Ducimetière, pouvez-vous demander à Julian, de bien vouloir effacer deux/trois petits trucs de mon passé personnel ?
Ceci sans le déranger et à l'occasion de son prochain voyage. Merci.

Amateur de science-fiction, j'ai quelques textes en lecture « Les Damnés de Terra Mater » par exemple.
Pas de lecteur ni de vote pour ce texte ? Expliquez moi pourquoi.

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DUCIMETIERE · il y a
Avec plaisir ! Merci beaucoup pour votre petit mot. Je tiens à préciser que je débute sur shortédition et que je me familiarise petit à petit. C'est donc avec grand plaisir que je lirai vos textes.
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